‹ Les fleurs de givreChapitre 38 sur 51 · VICTUS SED VICTOR · texte numérisé non relu

VICTUS SED VICTOR

Son premier revers fut un suprême succès;

Et, quand on le coucha dans le sol qu'une bombe Avait ouvert non loin d’un bastion français,

Le feu d’une rancœur séculaire à jamais S’ensevelit avec le guerrier dans sa tombe.

Tel Wolfe terrassé dans l’âpre engagement Qui décidait du sort d’un peuple à la mamelle, Par sa mort Montcalm a, sous notre firmament. Commencé l’union qui lie étroitement La puissante Albion à la Gaule immortelle.

Et, pendant que, pieux, monte vers le héros L’hommage de la vieille et hère capitale, Peut-être les vaillants et glorieux rivaux Cherchent-ils, réveillés en leurs sombres caveaux, A se serrer la main dans l’ombre sépulcrale.

Il semble que l’un d’eux nous dise en ce moment :

— Puisque Dieu veut qu’ici des races étrangères D’un empire nouveau jettent le fondement,

Fo mez, mariant l’or pur au pur diamant,

De deux peuples naissants un grand peuple de frères !

AU FIL DES HEURES

Sentant couler en vous le sang noble et fécond Que prodiguèrent, pleins d’une ardeur sans rivale,. Les hardis descendants du Franc et du Saxon, Efforcez-vous, les yeux sur le même horizon.

De cimenter partout V Entente cordiale! —

A UN ÉVÊQUE CANADIEN

a l’occasion de son retour d’europe

Quand le drapeau français, que la gloire illumine, S’envola du sommet de nos murs en ruine,

Au milieu des navrants sanglots d’un peuple enfant, Que l’Amérique avait toujours vu triomphant,

Aux bords du Saint-Laurent, dédaignés de Voltaire Et convoités depuis cent ans par l’Angleterre,

Nos ancêtres n’étaient que soixante milliers De soldats défricheurs sans pain et sans souliers.

Ne pouvant repasser les flots de l’Atlantique Et retourner aux champs de la patrie antique,

Dont ils devaient sans fin garder le souvenir, Abhorrant leurs vainqueurs, redoutant l’avenir, Attirés par l’éclat de la terre voisine,

Où l’arbre du Progrès étendait sa racine,

AU FIL DES HEURES

Où le soleil plus chaud fait les prés plus féconds. Les Canadiens songeaient à fuir des bois profonds Qui naguère tombaient sous la cognée active,

Pour s’en aller planter leurs tentes sur la rive Qu’abrite maintenant l’étendard étoilé.

Mais les nobles pasteurs du troupeau désolé Qu’à sa vieille rivale abandonnait la France, Elevèrent la voix, montrant le gouffre immense Où sa langue, ses mœurs et sa foi pourraient choir. S’il allait lâchement déserter le terroir Qu’à la pointe du soc, et tout fiers de leur rôle, Avaient jadis conquis les enfants de la Gaule.

Aussi, prêtant l’oreille aux avertissements Que leur donnaient ces chefs généreux et cléments. Qui, tout émus encor des récentes batailles, Étouffaient dans leur cœur la voix des représailles Et de leurs conquérants pardonnaient les affronts. Nos pères, résignés, inclinèrent leurs fronts Devant l’arrêt du sort, et, sans trahir la France,

Au drapeau d’Albion jurèrent allégeance,

Et restèrent aux bords fécondés de leur sang.

Toujours ainsi guidé, notre peuple naissant Prodigieusement prospéra sous l’égide D’une puissance aussi vaillante que rigide.

Sa loyauté fut sainte, et, lorsque l’étranger Traversa la frontière, on le vit se ranger,

A UN ÉVÊQUE CANADIEN

Plein de tout l’ancien feu de son ardeur guerrière, Sous les plis glorieux des couleurs d’Angleterre; On vit Salaberry, nouveau Léonidas Sauvant la colonie avec trois cents soldats,

De son sabre tracer le nom d’une victoire Dont éternellement s’étonnera l’Histoire,

Et montrer aux Saxons tout fiers de son succès Qu’en nos veines toujours coulait le sang français, Que nous n’avions perdu rien de la mâle audace Qui fit sous tous les deux triompher notre race, Et que nous avions droit de marcher à côté Des vainqueurs dont le cœur bat pour la liberté.

Grâce à la loyauté que ces fervents apôtres Avaient enracinée au fond du cœur des nôtres, Albion conserva le plus brillant fleuron Qui jamais resplendît à son auguste front;

Un peuple nouveau-né, menacé du naufrage,

Sut rester à son poste et conjurer l’orage;

Et ce peuple, arraché par miracle au péril Comme autrefois l’enfant Moïse sur le Nil,

Ne veut, pour lui montrer sa route, d’autres guides. Sur les bords du grand fleuve et des grands lacs limpides, Que les soldats du Christ. Et ces preux, constamment Emportés par le zèle et par le dévoûment, S’enfoncent sous les bois, suivis de gars robustes, Pour qui nos pins géants ne sont que des arbustes,

AU FIL DES HEURES

Et sous l’effort vaillant de ces hommes de fer La vaste forêt croule avec un bruit d'enfer,

Et partout où dormait la solitude vierge Un hameau se profile, un blanc clocher émerge...

Parfois un des prélats dont nous sommes si fiers Quitte un instant nos bords et traverse les mers :

Il va fouler les champs radieux et prospères D où sont venus jadis ceux qui furent nos pères,

Et prosterner son front auguste et vénéré Sur le sol que le sang de Jeanne a consacré.

Au pied des monuments de France et d’Italie,

Dans un rêve extatique il se plonge et s’oublie;

A des sources de foi, d’espérance et d’honneur Il rafraîchit son âme, il retrempe son cœur,

Il savoure le pur parfum de la prière.

Sous les plafonds du Louvre ou les arcs de Saint-Pierre, Avide d’idéal, il grise son regard De tout l’enivrement prodigieux de l’Art;

Il puise au Colisée, à la Sainte-Chapelle,

Dans la Ville-Lumière et la Ville Éternelle, Éblouissant ses yeux de leur rayonnement,

Une nouvelle ardeur, un nouveau dévoûment,

Pour veiller et lutter pour son troupeau qui prie, Pour aimer et servir l’Église et la Patrie.

Et nous brûlons d’aller saluer son retour,

A UN ÉVÊQUE CANADIEN

Car nous lui conservons ici tout notre amour,

Nous craignons, au bercail, le loup cherchant sa proie... Et, comme les brebis qui tressaillent de joie En voyant reparaître au lointain le berger Qui les aime et les tient à l’abri du danger Dont le fauve, aux aguets, les menace sans cesse,

Nos cœurs reconnaissants palpitent d’allégresse, Lorsque notre œil, sondant l’immensité des eaux, Découvre à l’horizon les voiles des vaisseaux Ramenant sous nos cieux ces absents vénérables.

Oui, nous les chérissons, au pays des érables,

Les confesseurs du Christ, que de nouveaux Judas Sur des bords étrangers couvrent de leurs crachats. Et comment pourrions-nous ne pas chérir ces hommes? Patriotes, ils nous ont faits ce que nous sommes ; Pour nous ils ont souffert, pour nous ils ont lutté;

Et si nous jouissons de cette liberté Qui fait de notre plage une terre bénie,

Si nous avons jadis vaincu la tyrannie,

Si d’un siècle fécond nous voyons les éclairs Illuminer nos champs, nos forêts et nos mers,

Si nous restons toujours ce qu’étaient les ancêtres, Nous devons ces bienfaits augustes à nos prêtres.

Oui, grâce à ces pasteurs, le flambeau du Progrès Rayonne sur nos eaux, nos bois et nos guérets.

Plus de désert sans fin ! plus de plaine inféconde !

Où le fauve hurlait la vapeur siffle ou gronde.

Partout les Edisons changent les nuits en jours,

AU FIL DES HEURES

Les champs dressent leurs blés et les cités leurs tours; Où fumait le wigwam la coupole flamboie,

Des temples saints, où l’art chrétien déjà déploie L’envergure de l’aigle ou le vol du condor,

Jusqu’au dais sidéral portent leurs flèches d’or;

Et partout des foyers de science surgissent,

Des horizons nouveaux s’ouvrent et s’élargissent.

Vers son but notre race avance incessamment.

Quel fécond et superbe épanouissement !

Sur la scène, au prétoire, aux rostres, dans la chaire. Le verbe des aïeux, cette langue si chère,

Pour qui nous avons tous si vaillamment lutté,

Cette langue d’amour, de force et de clarté,

Vibre avec la souplesse et la force dont vibre La parole ou le chant d’une nation libre.

O la fécondité du vieil esprit gaulois !

Vaincus, nous triomphons et nous faisons nos lois; Notre forum, qu’emplit la foule souveraine,

Retentit des accents mâles des Démosthène;

Nos cathédrales ont leurs Listz et leurs Mozarts;

Et Paris, le Paris des lettres et des arts,

Si prodigue parfois d’encens et d’harmonie,

Mais qui pour ceux-là seuls qu’a marqués le génie Fait résonner sa lyre et brûler ses parfums,

Acclame nos sculpteurs, nos peintres, nos tribuns. Redit l’écho divin des chants de nos poètes Exaltant les succès ou pleurant les défaites De Celle qui, là-bas, devra rester toujours

A UN ÉVÊQUE CANADIEN

Notre mère. Oui, pour nous resplendissent des jours. D’abondance, de paix, d’orgueil, d’espoir et d’aise. Quel avenir nous est promis ! quelle genèse !

Dans leur ascension vers le Beau, vers le Grand,

Rien ne peut arrêter les fils du Saint-Laurent.

Nulle race ne fut plus féconde et virile.

Hier encor nous étions à peine neuf cent mille,

Nous serons dans cent ans plus de vingt millions.

Nés d un peuple chez qui bat le cœur des lions,

D’un peuple qui partout sème, fonde et délivre,

Aux bords laurentiens nous voulons faire vivre,

Sous le fier tricolore ou sous les fleurs de lis,

La France des Pasteurs, des Pascals, des Clovis...

Et, comme survécut cette France si belle Aux cent coalitions qui fondirent sur elle,

Nous saurons résister à tout brutal effort Tenté pour nous noyer ou changer notre sort,

Nous saurons déchirer tout drapeau tyrannique;

Et nous accomplirons, sur le sol d’Amérique,

Pour la sainte Patrie et pour les saints Autels,

Des travaux glorieux, des travaux immortels Comme tout ce qu’enfante une race choisie,

Immortels comme l’Art, la Foi, la Poésie,

Comme tout ce qui porte, ô sublime unité ! L’empreinte de la Gaule et de la Liberté !

A JEAN AJCARD

MEMBRE DE l’aCADÉMIE FRANÇAISE

Sans avoir contemplé la plage où sont éclos Tes poèmes vibrants d’amour et d’espérance,

Maître, depuis longtemps je connais la Provence,

Sa Lyre aux larges vers, son Rhône aux larges flots.

Ton cher pays me hante, et, malgré la distance, Je perçois le soleil qui dore ses tombeaux; J’entends la grande voix du mistral sur les baus, Je hume la lavande au bord de la Durance.

• AU FIL DES HEURES

Mon œil est fasciné par le front du Ventoux; Le cri de la cigale à mon oreille est doux;

Le son du galoubet m’emplit de gaîté folle.

Et, lorsque les échos de tes chants du Midi M’arrivent à travers l’Atlantique attiédi,

Je sens mon cœur léger danser la farandole.

A MIGUEL ZAMACOl S

Souvent, lorsque la nuit de mai pâle et pensive Envahit les grands flots du Fleuve qui s’endort, Écartant de la main la branche ou l’ajonc d’or. Je vais, distrait, fouler le sable de la rive.

Tour à tour l’œil au ciel et sur l’eau fugitive Qui reflète en son calme azur les pins du Nord, J’aime à voir vers le sud cingler la nef massive Dont l’inlassable vol nargue en mer tout essor.

IÇ2

En suivant du regard son froid sillon sur l’onde. Je songe au clair Midi que le soleil inonde, Qu’embaument le muscat, la lavande et le miel.

Et, l’oreille tendue à la rumeur des grèves, Tourné vers ton pays, maître, je fais des rêves Profonds comme la mer, vastes comme le ciel.

LA MONTURE DU POÈTE

D'après Schiller

Un poète, pâli par la faim et l’extase, Résolut, un matin, d’aller vendre Pégase A la foire voisine.

Un éclair dans les yeux.

Du feu dans les naseaux, le cheval glorieux,

Dont les sots de tout temps ont redouté l’approche, Sur son maître attachant un regard de reproche, Piaffait, ruait, poussait de moment en moment Vers le ciel radieux un long hennissement,

Qui faisait tressaillir les échos de la ville.

Et la foule, devant cette bête fébrile,

Constamment répétait : — Quel superbe animal !

Il est fâcheux pourtant que son corps sans égal Soit ainsi déformé par ces deux grands ailes Qui ne servent à rien et semblent si rebelles...

Quel dommage ! Il est vrai que c’est sa rareté Qui fait son prix. Mais quel dompteur, quel exalté Oserait chevaucher une pareille bête?

Autant vaudrait tenter de brider la tempête. —

Et l’on se méfiait, et pas un ne voulait Acheter le griffon.

Monté sur un mulet,

Un vigneron s’en vint et dit, fixant Pégase :

— Lorsque des ceps trop longs me nuisent, je les rase. Ces deux ailes aussi nuisent, et l’on pourrait Les couper, les lier... Cet étalon vaudrait Dix fois plus, dépouillé d’une telle envergure.

En tout cas, je paîrai cent francs de la monture.

— Tope ! fait le poète, enchanté du marché.

Par son maître nouveau Pégase est harnaché,

LA MONTURE DU POÈTE

Attelé... Mais à peine a-t-il quitté la foire, Que le grand altéré de rayons et de gloire S’élance, renversant soudain dans un fossé Le véhicule avec le conducteur blessé,

Au milieu d’un épais tourbillon de poussière.

— Cette leçon devra me servir, dit Jean-Pierre,

On ne peut sans péril atteler l’étalon.

Devant faire bientôt un voyage très long,

Conduire des amis très nombreux, je vais mettre Le poulain — que sans doute aucun n’a pu soumettre — En avant de mes deux mulets, qu’il aidera...

Au reste, j’en suis sûr, l’âge le calmera. —

Sous son nouveau harnais le griffon se comporte A merveille d’abord, et lestement emporte Le coche plein d’amis avec les deux mulets,

Se moquant du fardeau, méprisant les relais.

Mais soudain vers l’azur il lève la paupière,

Il reconnaît son champ, son grand champ de lumière, Il hennit, il bondit, s’écarte du chemin...

Et le voilà courant, dédaigneux de tout frein Et secouant la plus farouche des crinières...,

Les voyageurs, tremblants, aux rênes cramponnés,

AU FIL DES HEURES

Poussent à chaque instant de longs cris forcenés; Et bientôt, disloqué par mille heurts, le coche S’affaisse lourdement sur un quartier de roche.

— Ça va mal, dit Jean-Pierre ahuri, ça va mal ! Je ne pourrai jamais dompter cet animal,

Qui, loin de s’amender, de jour en jour empire. Le seul jeûne saura peut-être le réduire. Essayons. —

Il essaie, et, durant un long mois,

Laisse souffrir de faim l’hippogriffe aux abois.

Qui maigrit et n’est plus que l’ombre de lui-même.

Il va la tête basse et la prunelle blême.

Il tremble de faiblesse, et regrette le temps Où son vol emportait les mulets haletants.

Il voudrait se revoir au milieu des poètes,

Qui pourtant ne pouvaient lui donner que des miettes. Son ossature inspire à présent de l’horreur.

Alors, ne craignant plus, devant cette maigreur,

Que le poulain fougueux ne s’emballe et ne rue, Jean-Pierre avec le bœuf l’attelle à la charrue.

Oui, le noble animal, le fier cheval ailé,

Au grand bœuf indolent et lourd est accouplé.

Quelle humiliation ! quel bizarre spectacle !

Aussi bien l’hipprogriffe affreusement renâcle,

LA MONTURE DU POÈTE

Se cabre, essaie à fuir, cherche à rouvrir son vol, S’affaisse, de ses pieds égratigne le sol,

Se relève, retombe aussitôt sur le chaume.

Mais il ne tourne plus les yeux vers son royaume, Et, d’écume mouillant le sillon commencé,

Retenu par le poids du grand bœuf renversé,

Il se tord et se roule à travers la fumure,

Qui salit sa puissante et superbe envergure.

— Tu n’es donc propre à rien, maudite bête ! dit, Faisant claquer son fouet, le fermier qui bondit, Tu n’es donc propre à rien, que je ne puis te faire Aider le bœuf docile à labourer la terre !

Ton premier maître était un misérable escroc. —

Et les coups pleuvent dru du chanfrein au garrot. Et, pendant que le fouet, claquant, sifflant, assomme La bête, tout à coup paraît un beau jeune homme, Qui tient entre ses mains une lyre, et dont l’œil Etincelle du feu d’un indomptable orgueil.

— Mais perds-tu la raison? es-tu pris du délire? Demande au paysan le porteur de la lyre. Crois-tu qu’au même joug on puisse sans danger Lier le bœuf si lourd et l’oiseau si léger?

198 AU FIL DES HEURES

Prête-moi ce cheval ! prête-le-moi, te dis -je,

Et je te ferai voir à l’instant un prodige ! —

La bête, dételée, au ciel lève les yeux.

Le jeune homme bondit sur son dos tout fangeux .

Sous le fier cavalier le fier coursier s’élance,

S’enlève dans l’espace, et sa prunelle lance

Des éclairs . Ce n’est plus un cheval, c’est un dieu .

Ventre au nuage, il court au grand domaine bleu, Dans les gouffres du ciel il plonge, il plonge, il plonge, Et se perd dans l’abîme insondable du songe,

Laissant derrière lui, pour marquer son chemin,

Un radieux sillon de rose et de carmin.

LE VIOLONISTE

A Gustave Comte.

O le mystérieux pouvoir de la Musique ! Depuis les jours sacrés d’Orphée et d’Arion Enivrant le dauphin et charmant le lion, Nul ne peut résister à son souffle magique Où palpite le vol de l’Inspiration !

Un jour, à Montréal, au pied de la colonne Qui porte à son sommet Nelson à Trafalgar,

Un béquillard, au teint livide, à l’œil hagard,

Râclait du violon, malgré le vent d’automne

Fouettant son corps mouillé des pleurs d’un froid brouillard.

Il râclait, il râclait, et la foule mobile Restait indifférente aux cris de l’instrument, Fermait les yeux devant le triste affaissement Du pâle garçonnet qui tenait la sébile...

Il râclait, il râclait, sans trêve, obstinément.

En vain le malheureux par sa fugue entêtée S’efforçait d’arrêter les passants dédaigneux,

En vain l’enfant malade et des pleurs dans les veux. Faisait tinter des sous dans l’écuelle agitée...

Hélas ! rien ne tombait aux pâles haillonneux.

Cependant un piéton, à la démarche altière,

Attiré par les sons du violon criard,

Remarquant l’abandon navrant du béquillard, S’arrêta, se troubla, fit un pas en arrière...

Puis marcha vers le couple, et, parlant au vieillard:

«Je voudrais essayer ton violon, confrère,

Dit le passant avec un sourire charmant,

Je voudrais l’essayer un tout petit moment,

Pour voir si je pourrais soulager ta misère...

... Non, non, ne cache pas ainsi ton instrument... »

LE VIOLONISTE

Et, dégantant soudain une main fine et blanche,

Il saisit le crincrin que le vieux lui cachait,

Connue un enfant peureux étreignant un hochet, — Et, l’œil en feu, campé fièrement sur la hanche, Fébrilement passa sur les cordes l’archet.

Mais à peine avait-il égrené quelques notes,

Que les passants, surpris, s’étaient groupés autour De ce musicien qui faisait tour à tour Gazouiller sous ses doigts rossignols et linottes,

Et dont le cœur semblait tout flamme et tout amour.

Bientôt les sons joyeux devenaient lents et graves •' Un andanté vibrait au lieu des allégros.

Ensuite des soupirs, des plaintes, des sanglots,

Sous ses doigts tressaillaient, farouches et suaves Comme la grande voix des brises et des flots.

Et les gémissements du mendiant aux portes Des riches assouvis de parfums et de vin,

L’appel du naufragé qui se lamente en vain,

Les bruits du vent glacé roulant les feuilles mortes,. Sortaient des flancs émus de l’instrument divin.

AU FIL DES HEURES

Brusque transition ! des cordes harmoniques S’envolent tout à coup les vifs accords du bal Les rires, les chansons, les cris du carnaval... Les citadins, poussant des bravos frénétiques, Entouraient de plus près le maître sans rival.

Mais le musicien reprend la note triste Et fait pleurer les sons sur le déshérité Pour qui jamais ne brille un rayon de gaîté.

Ses arpèges, tout pleins de son âme d’artiste, Semblaient clamer à tous : « Faites la charité ! «

Il suppliait pour ceux qui gémissent sans trêve Et que le sort paraît s’obstiner à meurtrir,

Pour les pauvres honteux, que nul ne voit souffrir, Qui, pareils aux oiseaux du bois ou de la grève, Blessés par le chasseur, se cachent pour mourir.

Émus comme la fleur ou la feuille qui tremble Aux sonores baisers d’un vent mélodieux,

Sous le charme vainqueur de ce souffle des cieux, Tous les fronts pâlissaient et s’inclinaient ensemble. Tous les yeux se mouillaient de pleurs silencieux.

LE VIOLONISTE

« Maintenant secourez la pauvreté souffrante, Pendant qu’en votre cœur parle la charité», Dit le violoniste avec simplicité.

Puis il rentra, furtif, dans la foule béante Qui referma sur lui son grand flot agité.

Et l’aumône coula comme l’eau d’une source... Dans le noir couvre-chef du vieillard à genoux Les brillants louis d’or se mariaient aux sous.

Des femmes, regrettant l’absence de leur bourse,

S affolaient, déliraient, et donnaient leurs bijoux.

Et tous se demandaient, ivres de l’harmonie Qui venait d’éveiller dans les cœurs tant d’échos, Quel était ce charmeur, quel était ce héros Dont l’abnégation égalait le génie Et dont la modestie avait fui les bravos.

Et, pendant que plus d’un bénissait dans son âme Celui qui, rayonnant de l’éclair immortel,

Avait ainsi voulu fléchir le sort cruel,

Parmi les citadins fascinés une femme

Répétait : « C’est sans doute un messager du ciel » !

AU FIL DES HEURES

0 le mystérieux pouvoir de la musique ! Depuis les jours sacrés d’Orphée et d’Arion Enivrant le dauphin et charmant le lion, Nul ne peut résister à son souffle magique Où palpite le vol de l’Inspiration !

SACRILÈGE

D’après une fantaisie en prose de Léon Chavignaud

On a traîné devant le juge de police

One femme encor jeune, et qui, sous sa pelisse

De velours, semble avoir connu des jours meilleurs

— Votre nom, accusée?

— Adrienne Desfleurs.

— Vous avez dérobé, la semaine dernière, Une couronne...

AU FIL DES HEURES

— Oui, Votre Honneur, au cimetière.

Mais je ne croyais pas faire un aussi grand mal.

— Vous ne pouvez ainsi parler au tribunal. Vous êtes sacrilège...

— Oh ! je vous en conjure, Ayez pitié de moi ! cessez votre torture !

Ou je mourrai de honte et de confusion.

— Il fallait avoir honte avant votre action. Il est trop tard.

— De grâce ! écoutez-moi bien, juge Je confesse ma faute. Oh ! soyez mon refuge !

Oui, soyez indulgent !

— Cessez de sangloter, Reprenez vos esprits, et veuillez raconter Ce que vous avez fait.

— Oui, je vais tout vous dire, Sans rien atténuer... Ma vie est un martyre

SACRILÈGE

Cruel comme le fer et comme le poison,

Et qui fera sombrer encore ma raison...

Que vais-je devenir si quelqu’un ne m’assiste?

L’an dernier, je perdis mon époux, humble artiste, Bon père, bon chrétien... Le découragement Aurait pu me tuer dans mon délaissement,

Si le ciel — dans la nuit toujours un rayon brille

N’eût voulu me laisser une petite fille

Qu’un vieil ami lointain gardait depuis quatre ans.

Son retour fut pour moi le retour du printemps.

Nuit et jour je cousais pour chasser la misère Du foyer. Mais, hélas ! lorsque le vent contraire Souffle sur une vie, il la fait tous les jours Plus pénible et plus triste. Et j’étais sans recours,. Sans force, sans espoir, sans rien qui me soutienne. Je manquai de travail. Et je gagnais à peine De quoi nourrir ma pauvre enfant, qui s’étiolait. Encore si j’avais pu lui donner mon lait !

Elle mourut bientôt, comme l’ange s’envole.

Dans mes pleurs ma raison coula... Je devins folle. Et je fus, un matin, internée à Beauport.

Je restai là deux mois. Quelle épreuve ! quel sort ! Qui donc saura jamais où le destin nous mène?

Au retour, j’allai voir, une fois la semaine,

La fosse de ma fille en un coin écarté...

Comme l’argent manquait, je n’avais acheté Qu’une croix de bois, sans nom, sans la moindre chose Pouvant dire aux passants : « C’est là qu’Eva repose ! ».

AU FIL DES HEURES

Jusque dans le tombeau l’obscur déshérité Semble encor poursuivi par la fatalité.

■Cependant je pouvais prélever, les dimanches,

Sur des sous épargnés un bouquet de fleurs blanches. Et quand j’avais prié, répandu bien des pleurs,

Je couvrais de baisers pieux mes humbles fleurs; J’allais les déposer sur la fosse chérie,

Espérant que là-haut quelque mère attendrie Me ferait réunir bientôt à mon enfant...

La femme s’arrêta, des spasmes l’étouffant; Et plus d’un dans la salle essuya sa paupière Au récit douloureux de cette prisonnière Capable de toucher même un cœur de granit. Emu, le juge aussi se taisait. Il finit Par rompre le silence; et, d’une voix fébrile :

— Vous étiez sans travail, vous étiez sans asile, Quand on vous a...

— Sans asile et sans pain, J’endurais les tourments horribles de la faim, Avec peine j’avais pu marcher vers la tombe Où repose le corps de ma chère colombe,

Et, de mes jours sentant vaciller le flambeau,

SACRILÈGE

Frissonnante du froid qui glace le tombeau, Je désirais mourir à côté de ma fille .

C est bien ! mais la couronne...

— Arrivée à la grille

Du cimetière, hélas ! je compris mieux mon sort.

Cette fois dans le champ lugubre de la mort J entiais sans un bouquet, sans la moindre fleurette.

C est alors que je fus coupablement distraite,

Et que je convoitai les trésors des défunts Endormis sous leur tertre inondé de parfums.

Aux aguets, front baissé, je m’approchai du marbre D’un tombeau que voilaient les rameaux d’un grand arbre, Et sur qui s’effeuillaient des couronnes. C’était Le tombeau d’une mère, et cela m’invitait...

Me glissant à travers d’épaisses graminées.

Je pris une couronne, une des plus fanées,

Qui semblait déparer ces offrandes de choix,

J’allai la mettre au pied de la modeste croix De mon enfant... Voilà l’histoire de mon crime,

Et vous avez suivi mes pas jusqu’à l’abîme De honte et de mépris où l’on veut me noyer. Maintenant, dites-moi, pouvez-vous châtier Une mère d’avoir eu la sainte faiblesse D’obéir à son cœur débordant de tendresse?...

AU FIL DES HEURES

Elle se tut, la voix éteinte en un sanglot.

Le juge, l’œil en pleurs, n’articula qu’un mot; Mais quand ce mot tomba de sa lèvre royale, Un bravo délirant éclata dans la salle.

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