CHAPITRE IX
Dans la chambre tendue de cretonne claire, des pivoines et des roses en touffes, appellent, telles d'énormes lèvres des baisers, de grands papillons, dans le large lit au ciel d'étoffe paysanne et rude ; Rita s'éveille, étend les bras, les lèvres envoient un machinal baiser ; ah ! encore ce rêve, encore ce cauchemar, encore cet homme, un rai de lumière franche passe au travers du cœur grossièrement découpé dans le volet. Rita prend une petite clochette sur la table de nuit, elle sonne, la servante monte.
— Monsieur est sorti ?
— Monsieur s'est levé tôt, n'a pas voulu réveiller madame, il est allé à la forêt, il m'a dit que si madame se ré-
veillait, il reviendrait par la route des Crêtes, au cas où madame veuille aller à sa rencontre.
— Peut-être ; Joséphine, apportemoi le déjeuner, et les lettres.
— Il n'y en a pas, il y a des journaux.
— Apporte.
Rita essaie de manger, de prendre du café; c'est en vain. Joséphine veut égrener pour elle des souvenirs.
— C'est coquet ici; madame se rappelle-t-elle à Venise, la première fois qu'elle voulut bien m'emmener hors Paris...
— Ne me parle pasde cela, Joséphine.
— Madame se souvient-elle de cette bataille de fleurs sur la digue d'Ostende ?
Rita se revoit, toute parée de bleu, le front ceint d'une couronne de bleuets, la Cérès d'azur, comme a dit un passant, jetant des fleurs aux femmes et des dragées aux enfants ; cela se réunit à un des derniers jours de splendeur, le lendemain de gros gains au Kursaal, et une vie triomphale et joyeuse au long de la mer blanchâtre.
de la mer vert pâle, qui vient des pôles, en se chauffant à peine au soleil hésitant du Nord, — Madame était bien belle ce jour-là !
— Ne me parle plus de cela, Joséphine.
— Et à Biarritz. Madame se souvient bien comme elle se fit jolie pour aller à Saint-Sébastien ?
— Oui, c'est bien...
— Madame était si gaie de fronder, comme elle disait.
C'est vrai, Rita avait une toilette faite d'après celle qu'on prête à M"'^ de Longueville, elle était jolie et cavalière.
— Madame a été encore mieux à ce bal chez la comtesse de Sannazar, le premier bal où elle avait au cou de si beaux camées.
Oui, pense Rita, des camées, prêtés par un comédien, montés en toc. Mais personne ne s'y connaît, on n'avait pas soupçonné ça sur elle.
— Oh 1 madame, nous reprendrons cette vie de Paris, madame ne va pas s'enterrer à la campagne.
LES FLEURS DE LA PASSION l']^
— Joséphine, donne-moi mon miroir?
— Je ne le trouve pas, madame.
— Tu as bien tort, tu sais bien que tout à l'heure j'irai jusqu'à la glace de la cheminée.
— Oh ! qu'est ce que madame s'imagine? Ah! j'ai trouvé, s'écria-t-elle rieuse, madame va se regarder et me permettre de la coiffer.
— Donne.
Rita tient à la main le petit miroir carré, sur fond d'émail, de travail arabe que le comte de Fuegos lui donna le jour de ses fiançailles, comme le plus beau bijou qu'un amoureux peut donner à une femme belle. Elle y avait vu, ce jour-là, une face fine, svelte et gracieuse, de la neige où des pervenches lumineuses brillaient d'un feu doux; elle avait retiré un grand peigne d'écaillé, et de larges et longues ondes d'or se déroulèrent. C'était une jolie figurine de marbre laiteux avec des veines d'azur sous des flots de soleil; et voici un pauvre front mat et moite, elle le touche, et ce n'est plus la caresse
que lui rendait autrefois sa peau, et les yeux sont entourés d'un cercle noir, qui descend trop bas, qui tire la paupière inférieure, tuméfiée ; le nez est trop petit dans ces joues trop larges, si peu solides; le marbre a molli, c'est de la chair lourde, on pourrait y cacher son petit doigt, elle a trop de peau ; et la bouche, quelle fatigue découragée ne dit-elle pas, et les cheveux, comme ils tombent tristement, raides, durs, courts, eux qui furent si doux, si annelés, et que seul le fer chaud peut maintenant crêpeler en volutes; et le miroir tombe sur l'épaisse peau d'ours blanc qui est sa descente de lit. Joséphine effarée se précipite avec un cri.
Rita n'a même point fait un mouvement, elle dit: — Qu'importe, serre-le, mets-le où tu veux, ne me le tends plus quand je te le demanderai ; tiens je te le donne, laisse-moi, je te rappellerai tout à l'heure.
Et la servante sortie, elle s'enfouit la tète dans ses oreillers et pleure. Des pas bientôt sonnent dans h maison, c'est Lormeau qui rentre, il arrive jus-
qu'à la porte, il gratte timidement, elle ne répond pas, elle a les yeux rouges, ne veut pas être vue ainsi ; lui, la croit endormie, ne s'entête pas, descend.
Alors elle se lève avec précaution, elle se passe sa jupe, des pantoufles, elle va jusqu'à la cheminée, torsade brutalement ses cheveux, se passe un large peignoir. Avec le moins de bruit possible, elle descend, entre dans une petite salle qui donne sur le jardin, elle observe, elle écoute ; Lormeau donne des ordies à Joséphine, il fixe le déjeuner, combine pour Rita des petites joies culinaires; il y a dans sa voix de la tendresse, mais aussi de la pitié. Elle s'écrase en un sanglot ; celui-là non plus ne l'aime pas, mais il a pitié, une immense pilié l'envahit; elle le sent, ce n'est pas du respect qui peut ainsi nuancer sa voix en parlant de la faiblesse de son amie, c'est le dernier des sentiments qu'elle voudrait inspirer, et le spasme de son sanglot est si fort que Lormeau l'entend et accourt, et la reçoit dans ses bras, pantelante, puis évanouie.
Elle s'est reprise, Lormeau a fait disposer le couvert sous un arbre au large ombrage, un majestueux châtaignier. Le facteur est venu jeter des lettres dans la boîte. Lormeau l'appelle, lui fait donner un verre de vin, il a pris la correspondance, déchiffre la sienne, Rita aussi décachette et s'absorbe. Ah! ce sont des ennuis qui lui arrivent, il y a le papier timbré des commandements, la saisie imminente ; à l'ombre de sa tristesse, Lormeau devine tout, il veut voir, il regarde, il apprend. — Je tâcherai d'arranger cela.
— Et comment?
— Des acomptes ; tu ne peux pas, mais moi je peux.
— Je ne souffrirai pas !...
— Tu me les rendras quand tu voudras.
— Ce ne sera peut-être pas très tôt.
— Qu'importe, j'irai demain à Paris.
Mais ne vas-tu pas t'ennuyer à passer la journée seule, toute seule?
— J'ai Joséphine.
— Veux-tu que je télégraphie à des
amis? ils viendront le matin, ils t'amuseront, et moi je les retrouverai le soir au dîner, et nous nous amuserons tous, et si la noce se prolonge, on trouvera bien à les caser dans le village.
— Mais qui inviteras-tu ?
— M""" Bouhinet, dit Lormeau, en riant.
— Oui certes, M"^ Bouhinet.
— Sérieux?
— Sérieux, c'est la seule qui viendra.
— Allons donc, tout le monde viendra, et avec plaisir.
— Non, ami, on sentie malheur autour de nous, personne ne viendra, sauf M'^'^ Bouhinet.
— Et Grenadet?
— Peut-être, invite-le.
— Et Bubbcox aussi.
— Oui,
— Et M'"^ Domingue.
— Non.
— Et M"" Émilia, elle qui rit toujours.
— Si tu veux.
— Enfin, fais-moi le texte, je mettrai des télégrammes.