CHAPITRE III
Le hasard est un dieu galant. Sans doute elle est charmante, l'image antique qui cache un enfant nu dans le giron d'une belle femme et lui met aux mains la sagette inévitable. Elle est gracieuse, elle velouté un symbole profond. C'est par ses airs d'enfant que la femme a conquis le monde.
Dans la plus puissante commère à la Jordaens, dans les sèches et rêches faces de primitives en prière, dans les visages les plus énergiques et les plus virils, aux lèvres les plus hardiment méditatives où se joue le sourire que saisit le Vinci, aux indolentes lourdeurs des Orientales de Delacroix, parmi les fards éclatants, près des yeux à l'éclat parfois insoutenable chez les
Salomé, comme chez les Cléopâtre, le vouloir de l'homme cherche rageusement, collige méticuleusement au plus tendre de son cœur, les joliesses, les pâleurs, les menuités, les jolis gestes. Le velouté de la fourrure du félin lui fait oublier les griffes ; un aspect doux et las lui pare la guerrière ; le sommeil et la respiration égale de Tamazone et ses cheveux dénoués chassent triomphalement la présence --
réelle de son casque, de son bouclier et de sa lance.
Mais si l'Antique a raison avec ses Eros enfant, ses Eros adolescent se penchant sur le nid des lèvres de Psyché, ses Faunes couronnés de verveine et de merises, et aussi ses Ménades folles embrasant la forêt dans leur course de désirs furieux et de torches agitées, n'est-il pas vrai de dire «le dieu de l'amour moderne, c'est le hasard ». Le hasard, tel un homme assez
fin, un peu vanné, affiné, élégant d'habit, de mine curieuse et critique, correct gentleman, préside, dans le grand caravansérail de Paris, aux baisers bizarres et aux passions fortuites. C'est lui qui règle l'arrivée, par les trains du monde entier, des belles exotiques et les met en présence de ceux avec qui elles se peuvent trouver quelque commune curiosité. Savant maître des cérémonies, le hasard n'apparaît point, il n'organise pas trop, il laisse faire; par l'appétit d'amusettes des femmes, par l'appétit de distractions qui se nourrit de l'oisiveté des hommes, il dresse ses embûches. Grâce à lui, on se rencontre, on se plaît, on s'admire, on s'aime, on se quitte, car tout ce qui procède de lui est hasard. Ce n'est plus Vénus à sa proie attachée qui tient ses victimes et les jette en pâture à un amour unique, enserrant corps et cœur d'une tunique de feu pourpre, c'est simplement le hasard madrigalesque, fauteur d'imprévu, de piquant, de croustillant, de scandaleux, de paradoxal, qui pousse les gens, les fait
se croiser dans les rues, aux boule-
vards, dans les sauteries, aux premières, dans les omnibus, au musée de ma-
fine, sous les acacias ou les platanes, au square, etc..
Ce n'est pas que de temps en temps le dieu hasard ne se cache sous la défroque triste et funèbre du chiffonnier, et que la nuit, effrayant, avec le feu sombre de sa lanterne qui court au ras dusol, éclairant mal sa hotte de croquemitaine, il ne vague pour reconnaître ceux des siens qui ont roulé au ruisseau ou au fleuve, les petites fillescrédules, les bons jeunes hommes à l'âme tendre, les petites filles rieuses qui ont pleuré, qui ont pâli et qui viennent de mourir, les bons jeunes hommes qui ont un troua la tempe pour avoir cru aux apparences, c'est-à-dire en lui. Il rencontre aussi les noctambules aux yeux trop larges, comme agrandis par l'opium de l'amour et les malheureux chez qui l'amour devient machinal, s'abritant sous n'importe quel auvent pour y respirer quand même un impérissable parfum de myosotis, et celles dont parfois on doit avoir pitié ; on ne sait quelles paroles autrefois les déci-
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dèrent à croire à l'amant. Ça ne l'empêche pas, en correct costume de petit employé, de parcourir vivement, dès le matin, les grandes avenues et les carrefours des rues populeuses où passent, coquets, se rendant au travail, les jeunes femmes et les jeunes hommes, un bout de romance aux lèvres, et d'agacer de sa puissance les passants et les passantes, et de les entraîner peu à peu dans son rythme d'amour. Et puis, il courra sans prendre de repos, pénétrera dans les maisons, organisera les erreurs, portera les poulets, lesbouquets, lézardera les amours, accélérera les ruptures, jusqu'à ce que revienne l'heure de se remettre en habit, et grave, de vaquer avec ubiquité à toute la partie sérieuse de sa tâche, tromper les hommes et les femmes par les prestiges de la lumière, les mensonges de l'ombre et la veloutine douce de la nuit sur les faces graciles. C'était assurément un des jeux les plus piquants du hasard, d'avoir mis en présence André et Rita. Son œuvre était bien poinçonnée à sa marque. Des
affinités, Rita et André en avaient, dans un peu de snobisme, de respect des titres, des religions, des fausses grandeurs, de l'éclat mondain. En contraste, André, habitué à d'autres baisers, curieux jusque-là de Parisiennes sautillantes et élégantes, de Slaves presque masculines, camarades de travail, d'étude, de préoccupations, jusqu'à l'heure d'une fatigue que l'on s'adoucit à deux, devait être pris et par le passé nobiliaire, et aussi par l'exotisme méridional, jusque-là à lui inconnu, de Rita.
C'était le hasard qui avait débarqué dans Paris cette jeune femme habituée dans sa jeunesse à la vie fastueuse des cours, l'avait roulée dans les disgrâces, l'avait fait dégringoler les marches de l'escalier étroit de fortune jusqu'à ce point qu'elle fût heureuse de rencontrer un homme jeune et intelligent, quoique de prestige restreint, qui voulut l'aimer. C'était aussi le hasard qui, après avoir si bien disposé pour eux les cartes, de façon à ce qu'ilsse reconnussent ets'aimassent, ne
l'avait fait qu'au moment où Rita décli nait, où les petites marques du temps devenaient, sur sa beauté, indélébiles, et ne lui laissaient plus qu'une bien courte période pour chérir heureusement, juste à temps pour qu'un dernier amour heureux l'enchaînât à l'amour, et qu'après, probablement seule et désolée elle en devînt le jouet, qu'elle courût, fantôme pâle, parmi la nuit des décombres de la passion encore rougeoyante sous la cendre, que ses yeux implorassent encore, sous les cheveux qui blanchissent, et qu'elle devînt une de ces créatures que la nuit, dans son costume sombre de crocheteur de néant, il ramasse, lorsqu'il épouvante les passants de son dos courbé, de sa hotte de croque-mitaine, de son croc d'acier, et des yeux sanguinolents qu'il lève vers les yeux effarés des passants qui le regardent.
Le printemps de l'amour n'est pas plus durable que les autres printemps.
André trouvait en Rita une maîtresse souple et charmante. Sauf l'immuable portrait aux parois de la chambre, il ne discernait pas d'ombre à son bonheur ou plutôt de dissonance à sa claire victoire. Il s'étonnait : ou bien on avait tout rompu pour lui, avec une telle décision, une telle promptitude qu'il n'avait eu le loisir de s'apercevoir de rien (Rita avait congédié tous ses adorateurs durant le bref espace de temps d'une absence), ou bien vraiment il avait réveillé d'un long sommeil cette âme. Et il le croyait presque. Il l'eût admis tout à fait, sans sa nature soupçonneuse, un peu chimériquement soupçonneuse, à considérer la froidure des premiers transports dont on l'accueillait, dans un enlacement encore hésitant, presque pudique, encore comme un peu endormi. Il avait réveillé la Belle au bois dormant dans la forêt des hasards. Elle
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s'était levée, elle avait réveillé des pages jolis comme desariettesoubliées, toute une cour charmanteavecde vieux écuyers respectueux, des dames d'atour poudrées à frimas, des esclaves sa'rrasins qui s'étaient mis tout de suite à caparaçonner les étalons des caprices, et à atteler les quatre mules blanches ferrées d'or fin, qui devaient mener vers les plus discrets pavillons du pays de Tendre, leur carrosse amarante et or.
Les poètes de cour avaient retrouvé leur mémoire close, mais bien meublée ; il en était sorti les plus coquets adages et des chansons charmantes, et les gongorismes, et les concettis, et les agudezzas avaient échangé leur charme alambiqué sous les hauts ombrages d'un jardin du xviii'' siècle, tout proche voisin d'une oasis fraîche et d'un jardin d'Hespérides aux lourds fruits d'or.
Seulement peut-être était-il venu tard, ou son talisman, par quelque maligne intervention du dieu hasard, n'avait pas toute sa puissance. La belle avait tout retrouvé, hors la jeunesse.
Encore un des traits malins du hasard avait été de réveiller la pauvre Belle par un homme dont Tâme, malgré ses trente ans à peine atteints, n'était pas jeune. Ce long et maigre
garçon, à l'aspect félin, fin et séduisant, ce jeune savant dont les yeux bleus semblaient rêveurs et jusqu'à un certain point candides, n'était rien moins que crédule. Au contraire, un invincible besoin d'examen le poussait à contrôler toute affection presque à
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la loupe, et rien d'étonnant qu'en se penchant, avec ses outils d'analyse les plus perfectionnés, sur un amour qu'il faisait éclore, il ne fût tenté d'y trouver des tares comme dans une jolie peau trop soigneusement examinée. Défiant de la sensation que lui inspirait l'ensemble d'une beauté et d'une âme, André n'avait de cesse qu'il n'y découvrit le coin obscur et la tache cachée. De plus, André considérait l'amour comme une distraction violente entre deux travaux. Dédaigneux du jeu, des fumeries, des gourmandises, quand il enfermait sous la clef de son laboratoire ses curiosités et ses ambitions, il voulait le kaléidoscope des sensations amoureuses ; il se baignait dans la vie, il voulait s'y baigner complètement nu et autant que possible édénique ; l'idylle lui était un contraste à l'analyse. Il aimait courir à deux dans les jardins de vie, mais comme on fait du sport et de la gymnastique. Il se refaisait avec le baiser une santé physique. Pour lui l'amour était un passetemps et pour Rita c'était la vie.
Tel était le malentendu originel caché dans leurs caresses. Ils s'en apercevaient tous les deux, mais Rita faisait tout pour l'oublier, tandis qu'André n'était entré dans ces liens que parce qu'il les savait fragiles.
M"'® Bouhinet est célèbre par les impairs énormes de son dialogue et les curiosités de sa lexicographie. C'est elle qui a lancé « l'encaustique des Trois Cadéros », pour l'acoutisque du Trocadéro. C'est elle qui a suppléé au mot contraste un peu habituel par le demi-néologisme « contraxe». C'est elle qui prononce tonnelier, ce mot si simple sommelier. Elle ne prend point le Pirée pour un homme, parce qu'elle ignore le nom même du Pirée, mais elle considère M. Grenadetde la Picolière comme un poète de l'ordre le plus élevé parce qu'elle entendit un petit acte de lui dans un café-concert d'ordre subalterne. M'"^ Bouhinet, mal-
gré la prodigieuse distance sociale et littéraire qui la sépare de Rita, est une amie de Rita. Où se sont-elles rencontrées? dans les malheurs! lesquels au juste, on ne sait pas! à regarder M'"'' Bouhinet et sa face heureuse et reposée, on juge qu'ils n'ont pas été bien terribles, mais ceci démontre que ceux de Rita ont été assez considérables pour lui faire priser très haut une très humble affection. André se figure qu'il apprendra mieux par cette bouche naïve que par celle de Rita, les avatars de sa maîtresse, et il rend visite à M'"" Bouhinet, à son jour, un pauvre jour désert, dans un quartier perdu.
M. Bouhinet y manque pour deux raisons, la première c'est que s'il pouvait venir, il n'y viendrait pas par timidité, la seconde c'est qu'il sillonne le monde. Il va sous les ciels d'Orient, de ville en villes blanches qui se cachent parmi les lentisques et les sycomores. Il s'est dirigé souvent vers les Sphinx et les Pyramides ; le Nil a vu sa cange, il a trotté au Caire sur les bourriquets, il a pèlerine en Terre
Sainte, et, de TEuphrate à la Mer Rouge, de Beyrouth à Damas, de Constantinople au Mont Ararat, il a placé des cotonnades. M. Bouhinet est un des hardis pionniers de notre commerce.
Cela fait à M'"'^ Bouhi- ; "-
net un peu d'aisance et v
beaucoup de loisir, et à quoi mieux utiliser cette possibilité de paresse et de loisir qu à potiner, potiner encore, et potiner toujours. Tandis que M. Bouhinet travaille au profit des relations extérieures de la France, M'"' Bouhinet prépare à son mari.
pour le jour où cet errant consentira à se reposer, de belles relations mondaines. Elle a arrêté dans son esprit qu'elle et M. Bouhinet grignoteront leurs petites rentes en bonne compagnie, et elle y travaille de tout son pouvoir, de toute sa grâce, et de toute sa science de maîtresse de maison.
Aussi, en ce jour, prestement, la bonne, Justine, a-t-elle soulevé les housses, fourbi les cuivres, assuré Teau chaude du thé, trié les gâteaux, coiffé sa maîtresse, paré, lacé, poudré, s est ornée sous son œil vigilant d'un irréprochable tablier et toutes deux en attendant le visiteur, font une légère partie de besigue chinois ; au premier coup de sonnette le jeu de hasard disparaît dans un tiroir, et Justine, prête, ira ouvrir la porte à l'amabilité montante de la cité ; habituellement on leur laisse toute latitude pour accumuler les parties.
Mais voici un coup de timbre, et c'est ce bon M. Grenadet de la Picolière à qui très rapidement, après un « quelle heureuse surprise », M'"'' Bou-
hinet se croit obligée de demander des nouvelles de son inséparable Bubbcox.
Grenadet qui est un peu las, fatigué d'un gros travail, argue d'une ignorance à la vérité toute récente ; depuis deux jours il n'a point vu son ami, la vie est si fatigante, les affaires sont si difficiles, M. Bubbcox est très pris par la recherche d'une situation un peu meilleure que celle qu'il occupe. Un second coup de timbre retentit aux oreilles étonnées de M"'^ Bouhinet, et c'est un éclat de rire, trille élégant et musical, M'"'' Emilia qui entre, s'assied, sourit, se met à rire, pouffe pour la satisfaction de M""" Bouhinet, qui en prend ce qu'elle veut en prendre, et réserve la plus belle partie à ce bon M. Grenadet qui déjà madrigalise. Or ceci ne fait qu'à demi le compte de M'"^ Bouhinet qui met en avant le grand jeu, et demande à M. Grenadet s'il a eu ces jours derniers, le grand plaisir de voir la comtesse Rita, ce à quoi M. Grenadet lève vers le plafond dont la rosace est décorée de pâles aubergines, des mains
tristes, et prend à témoin M"° Emilia de la singularité de cette demande.
— Mais, chère madame, ne l'avezvous point vue vous-même, — mais je l'attendais ces jours-ci, elle n'est pas venue — et pas un mot — et pas un mot.
M""' Émilia essaie en vain d'articuler un son triste, elle ne peut que maîtriser son sourire, et Grenadet d'un ton pénétré déclare : « Q.ui nous l'aurait dit ! »
Alors M""" Bouhinet passe du rougeaud, sa teinte naturelle, à l'écarlate, son corsage s'enfle et sollicitée par l'affection, et poussée par la curiosité, démangée à ses deux endroits sensibles, incline en avant son buste puissant et soupire un :
— Que me dites-vous là.
— C'est comme je vous le dis , chère madame.
— Mais quoi encore.
— Rien que de parfaitement vrai.
— Mais vous ne me dites rien.
— Je vous assure, madame, dit Emilia d'un ton presque sérieux, que
tout cela nous fait beaucoup de peine.
— A qui.
— A M. Grenadet et à moi.
— Oui, coupe Grenadet, moi, madame, tous les vrais amis de la comtesse Rita, nous sommes fort affligés.
— Q.u'ya-t-il?
— Elle court à sa perte.
Pour madame Bouhinet il n'y avait qu'une seule façon de courir à sa perte, c'était de compromettre sa fortune en de hasardeuses spéculations.
Or, Rita n'avait pas de fortune 1 Alors quoi?
Mais Grenadet de son propre mouvement consentait à passer la clef du mystère aux personnes circonvoisines.
— Rita, dit-il, d'un ton plein de douceur, vivait en paix, entourée de bons amis, le dévouement naissait sous ses pas. De l'existence sauf aux cruels moments du terme et de l'échéance qui ne sont doux pour personne, elle ne recueillait que les fleurs et ne savourait que l'ambroisie. Des personnes de haut rang lui accordaient leur affec-
tion courtoise et leur respect. Les personnes hardies qui savent circuler dans l'existence lui mitonnaient de hautes destinées ; elle eût pu, à l'ombre de son nom très honoré, vivre heureuse, et tout cela va s'enfuir en fumée. Ah, conclut Grenadet répugné, la vie c'est un cigare de deux sous, c'est bref et c'est mauvais, n'est-ce pas, madame? et il s'inclinait vers la rieuse Emilia.
— Vous me permettrez, cher monsieur, dit cette dame, de ne point trop goûter votre comparaison.
— J'eusse aimé au contraire vous la développer. Enfin, ma bonne Madame Bouhinet, figurez-vous que Rita est simplement folle à lier.
— Et de qui, s'écria avec un flair remarquable, la bonne dame.
— Femmes, tant que vous êtes, vous ne pensez qu'à l'amour, dit sentencieusement M. Grenadet. Eh bien, Rita a rencontré, où ? chez elle, peutêtre, ailleurs c'est possible, présenté par qui, je n'en sais rien, envoyé par la destinée, j'en suis sûr, un être bizarre, exceptionnel, dangereux, un savant,
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lin homme dont personne ne coml>iciul les travaux, un esprit creuxsous des apparences de profondeur, et elle Tnimo, comprenez-vous, clic Talme. Pour lui, clic vanne ses vieilles relations; il lait le vide nutour d'elle.
— Mais de qui parlez-vous?
— De M. André Hrcl.
— Je le connais, est-il si terrible ?
je Tai vu chez elle.
— Parbleu! Madame il lui broiera le cœurl Dans quelles intentions est-il venu parmi lum^. cr\ riranger, déranger notre vii^ilK- ^ t iiK^tueuse coterie. Un savant, ^ n h, -m mu là. a lions donc! est-ce qu'un savant va dans le monde, est-ce qu'un savant danse, est-ce qu'un savant conduit des femmes aux lùdics- Bergère^ est*ce qu'un savant court la prétentaine, est-ce qu'un savant est jeune, est-ce qu*un savant n'est pas naturellement chauve et décoré ?
— Mais il Test.
— De quoi? avez-vous vu cette indéfinissable rosette ! De quoi est-il décoré, je vous prie, dites-le-moi !
lis PLRURS DK LA PASSION
Mais je n'en mIh rien, vouh qui lèlcs V(»UH-mcme,
— Moi, j'ai le (.lirist vie rortugal, lo le sais, je le dis, j'en suis lier, mais lui, Hrel. co n'est pas un itil>an (|n'il porle à la liotitonnière, c'est une l;n(Mir.
Vous clcs spirituel, nmisilnr, ilit M""* limilia.
— Pour moi, M. André lirel, liit nct- Icnient (jrenadet, est un aigrefin!
- Ht moi qui le reçois, dit M'"" Bouhinct, et mon mari qui n'est pas Ih, ]c n'ai personne pour me conneillcr.
— Mt moi, dil gravement Circnadct.
Mil iiien, la première lois (pi'il
viendra ici...
encore un coup de liml)ie, un insi.int d'arrêt dans la conversation, et voici entrer M. Andr6 Brcl lui-même, le héros de la parlottc, le monsieur (jui occupait le tapis. I.o scélérat entre d'un air dégagé, d'un air dissimulé jusqu'à paraître franc et ouvert, il s'incline devant M'"" Houliinct, s'informe avec soin des détails de sa santé, lui débourse incontinent (pu-hiues conseils
d"hygiène, s'incline devant M""^ Emilia, qu'il dévisage ensuite avec une nuance de sans-gêne, tend à Grenadet, languissamment, un doigt ou deux que celui-ci prend vivement de toute sa main , s'assied et attend les événements.
— Nous parlions de vous , dit M'*^'^ Bouhinet, M"^*^ Émilia me disait qu'elle vous trouve charmant.
— Je le crois, si ce n'est extrême fatuité que d'admettre même ce qu'on vous a laissé entendre plusieurs fois.
M"^ Emilia rit, rit, fuse, tousse de joie, et Grenadet devient un peu rouge.
— Verrons-nous aujourd'hui la comtesse, monsieur Brel ?
— J'allais vous le demander.
— Vous la voyez souvent, pourtant.
— Oh ! vous exagérez, monsieurGrenadet, pas aussi souvent que vous, je pense.
— Oh ! dit M. Grenadet, j'ai été tous ces temps si préoccupé.
— Eh! a-t-elle des yeux noirs, votre
préoccupation, dit Brel en souriant un peu à M"'^ Emilia, qui rit à nouveau, et devient un peu rouge, ainsi que Grenadet qui rompt les chiens.
-— Vous êtes allé à la première du Vaudeville ?
— Non, dit Brel, je suis allé à la seconde avec la comtesse Rita.
M'"° Bouhinet qui, depuis quelques minutes, gardait le silence, éclate et se débonde.
— Ah ! monsieur André, que vous avez raison de lui procurer quelques plaisirs. Il y a si longtemps qu'elle est sevrée de bonheur. Quand je Tai connue, elle venait de s'ensauver de son mari qui était la plus parfaite canaille de la terre entière.
— Que c'est vrai, dit M""" Emilia.
— Un homme qui la battait, qu'elle aime encore, qui l'attachait au pied de son lit solidement, et se mettait dessus ensuite à faire un bon somme ; un homme qui partait avec des cocotes, et qu elle était assez béte pour lui courir après, et alors il lui demandait de payer ses dettes, et s'il n'a-
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vait plus de dettes, il en simulait ; que de fois il lui a fait le coup de lui chiper de grosses sommes sous prétexte de sauver son honneur. Un propre honneur!
— C'était, dit André, le comte de Fuegos.
— Un comte de fabrique, un rien du tout de je ne sais quoi dont elle s'était amourachée, et qu'on avait fait comte pour qu'il lui fût convenable.
Et dire qu'elle l'adore encore cette bête-là, qu'elle a son portrait presque dans son lit.
— Et pourtant, je ne lui ressemble pas, pensait André, que Grenadet regardait un peu en dessous.
Nouveau coup de timbre, et alors entrée de Rita très empanachée, saints cérémonieux et amicaux, et des:
bonjours ma chère, cher monsieur, cher ami. L'héroïne de tous ces propos, fut campée en un large fauteuil d'où elle put assister sans fatigue à une intéressante conversation, où M""^ Bouhinet semait des perles.