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CHAPITRE IV

Rita est sortie à pied^ elle a mis sur ses cheveux dorés un petit toquet où tremble une rose, elle s'est enveloppée d'une sorte de grande capote à haut collet, qui contraste avec la coquette coiffure. Elle a descendu les escaliers de la gare de Courcelles, elle attend seule sur le quai le train de la gare Saint-Lazare ; il fait froid, soir, blafard; des fanaux dans le lointain, des lanternes tout près, soulignent l'étendue plate de la voie, cela prend à ciel ouvert des noirs de tunnel.

Rita regarde, et voici poindre l'œil cyclopéen de la locomotive, elle s'amuse à cette topaze qui marche , court, grandit et dans le bruit d'essieux mal graissés et de cric forcé de

l'arrêt du train, elle monte, et dans un coin de compartiment, se blottit frileuse ; la petite rose du chapeau tremble, coquette.

Rita descend à la gare Saint-Lazare ; aux Pas-Perdus, un monsieur la regarde, stoppe, tique, fait un pas, tourne en rond, suppute, évalue; elle passe droite, le monsieur tourne de nouveau, se presse, s'approche; il ressemble à toute la banque, il est noir, noir Nubian, des favoris noirs et larges, il doit avoir une raie médiane derrière la tête, il est lustré, ciré, verni, sa bouche dessine un commencement de parole. Rita part d'un rire clair, cassant, presse le pas, le monsieur tique, stoppe, tourne en rond, s'écarte.

Rita a traversé la cour du Havre, un coup d'oeil jeté à l'horloge, elle se presse, hèle un véhicule. Le cocher assure son chapeau, se balance, prend les rênes, et file ; dans la voiture, Rita ouvre sa boîte à poudre, et à la clarté vague des réverbères, légèrement se poudre le bout du nez.

Rita monta rescalier3 d'une maisoncaserne, escalier aux marches étroites, elle le monte en entier. La voici chez M"'^ Domingue; aussitôt assise, estce du thé, ce breuvage ? est-ce de la musique ce qu'expectore douloureusement ce piano ? C'est l'ouverture d'un improbable opéra, qui ne sera jamais joué pas même aux Folies-Dramatiques, où ses auteurs l'assurent près que reçu depuis cinq ans.

^|me Domingue en élabora le poème et le confia au musicien Terrenoire, qui une fois encore, en joue l'ouverture, en joue les airs de ballet et les jouera ainsi encore longtemps sans autre écho admiratif que le sien propre, et celui de M""" Domingue.

Rita retrouve là, une partie de sa figuration ; aussitôt l'ouverture terminée, Grenadet de la Picolière a glissé

vers elle sur ses pointes; à droite, elle a Grenadet de la Picolière, à gauche, elle a Bubbcox ; derrière elle, à son fauteuil, la jolie M'"*" Emilia lui raconte les aventures dernières de M'"' Bouhinet.

M'"^ Bouhinet invitée à une redoute s'est costumée en diablotin rose ; c'est une couturière de son quartier qui lui a conseillé ce costume ; M""" Bouhinet est venue à la redoute avec des cornes d'or, un corsage smaragdin, un tutu rose et un maillot. Une fois dans un grand salon blanc et or, réfléchie par les glaces, encadrée par les bougies, reflétée par les regards étonnés, elle s'est trouvée ballonnante et courtvétue, elle a cru que la terre allait V approfondir et Grenadet de s'extasier sur la variété d'aperçus nouveaux dont M'"'' Bouhinet parsème le monde. Elle applique vraiment aux choses un regard nouveau. Grenadetd'ailleurs n'en est pas étonné. Il a connu, en sa jeunesse, une toute pareille dame, Bubbcox en est témoin ; si Bubbcox voulait, il fourmillerait d'anecdocles, mais

Bubbcox est discret, et Rita regarde rêveusement la porte ; l'aimé qui ne vient pas, l'aimé qui devait être arrivé le premier, l'aimé qui est inexact, qui se lasse peut-être, à quoi s'occupe-t-il ? et s'il percevait de loin, l'air pauvre et malade de Rita, il accourrait!

M'"*" Domingue abandonne de son attention l'entr'acte du deux de son œuvre, car la comtesse, la perle de son salon, semble s'ennuyer ; elle veut don-, ner personnellement; que cette chère comtesse, elle se plaît à le redire, est donc aimable d'être venue; d'avoir gravi pour elle l'escalier dur et raide, l'escalier 3 de la maison de rapport où, provisoire, elle végète. Et l'aimé qui ne vient pas, qui s'amuse sans doute, qui flirte peut-être ailleurs, où ? qui n'est pas là, et Grenadet en prend des airs moralistes et amoureux, il fait le gros dos, prépare des œillades, organise des phrases tentaculaires. Grenadet va se porter de tout son poids sur les positions délaissées par l'ennemi, lorsque l'imprévu se déclare contre lui ; le duc, le duc qui s'occupe de

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bicyclettes, le duc de la maison, un des derniers Almagrides, fait son entrée, M'"^ Domingue s'est jetée vers lui. — Que le duc est bon, il a bien voulu monter l'escalier raide et dur, l'escalier 3 de la maison de rapport, il a traversé deux cours. Le duc est un duc charmant, assurément. — Et comment va, comtesse? — Admirablement, Excellence.

. Le pianiste Terrenoire réclame la voix de M"'^ Domingue ; car M'"'' Domingue a toutes les qualités, tous les talents, plus une voix. Il s'agit d'enlever à deux le grand duo du trois, le grand spasme gai qui commence en romance et qui tournoie ensuite en valse échevelée, et tandis que M" "^ Domingue pleure, piaule, et puis piaffe, Rita dit au duc : « vous l'avez connue là-bas, dans les Amériques, » et le prince lui répond : « Elle le dit. — Et vous? — Moi je ne puis l'affirmer — Alors ! — Alors elle me fait passer le temps tout comme une autre. » Grenadet s'est écarté par respect, car Grenadet est dynastique : les Almagrides lui

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en imposent. Grenadet, de noblesse adoptive ou plutôt adoptée, adore la noblesse authentique, de quelque tropique qu'elle vienne. Grenadet rêve, Bubbcox en est tout sot, le pianiste Terrenoire joue à pierre fendre, M'^^Domingue chante à faire geler les paradis, Terrenoire chevrote déjà, c'est d'une voix cassée qu'un peu avant sa mort, il fredonnera encore les motifs inédits de sonopéra. Enfin voici Taimé, voici André, et Rita croit lui découvrir un peu de fatigue, de la cernure aux yeux ; il s'incline, respectueux, courtois, galant. M'"* Domingue lui jette comme un aveu son cri chanté, un dernier « je t'aime » triomphal, lui saisit les deux mains, puis retourne à son devoir, et répond à Grenadet, félicitant : « Oui c'est très beau, nous passerons dans quelques semaines », les semaines des quatre jeudis.

Il est clair que M'"^ Domingue a maintenant d'autres soucis en tète que son opéra bouffe. M'"'' Domingue a deux cordes principales à son arc, outre que c'est aussi celui de l'amour.

Elle fait de petits livres pour les petits enfants et des opéras bouffes pour les grandes personnes. Elle a Tair de vouloir en ajouter une autre, elle s'instruit sans doute, car elle boit les paroles d'André. Rita s'approche, elle prête l'oreille, à travers un éloge pompeux d'elle-même que lui alternent en vagues distiques Grenadet et Bubbcox ; elle perçoit des mots, horreur ! des motsen langue étrangère, des mots en langue barbare du nord ; l'œil d'André glisse sur elle, calme, limpide et bleu, il y a comme une petite pointe dans l'œil d'André qui va vers elle ; il y ajoute le plus radieux de ses sourires, mais toute sa figure marque tout de même une profonde attention à ce que lui narre à son tour M™*" Domingue.

II est debout, sa haute taille est un peu courbée, il tend son oreille à M""^ Domingue et qu'est-ce qu'elle y dépose, bon Dieu ! ce ne peut-être une opérette ou un livre pour les petits enfants, ce doit être de la bagatelle tendre, des rendez- vous, des mots d'amour. Cette Domingue ! si

l'on additionnait d'après ses récits de prouesses et de voyages, ses années, on arriverait, on arriverait... et Rita pâlit devant elle-même, au chiffre à peu près réel de ses propres années.

Alors il faut lutter : elle se lève, et gentiment dit : « Madame, vous êtes une accapareuse, prêtez-moi M. André.

— Madame, je vous le rends, retorque l'autre pas contente. Excellence, acceptez-vous un verre d'aguardiente ?

— Soit. »

Et vite M'"" Domingue frappe dans deux mains courtes, larges et blanches, un négrillon sort d'une trappe, de dessous quoi, du piano, d'une jupe?

on ne sait, et ce négrillon revient :

voici sur des plateaux des bombilles avec des pailles, et une triomphale bouteille d'une espèce d'absinthe blanche, qu'on boit hypocritement, pure en des petits verres, et André, en un grand geste d'Eliacin monté en graine : « Du thé, du simple thé. »

Comme ils sont seuls, Rita et lui, à

oser affronter à nouveau le blanc breuvage que sert sous cette étiquette yi'r.e Domingue, ça les rapproche, ça fait pour la candide Rita un lien de plus, et pour lui rien, mais, rien du tout. Elle boit du thé, elle l'imite, elle adopte son hygiène ; quoi d'extraordinaire !

— Enfin, voici Cabasso, s'écrie joyeusement M"'" Domingue. Cabasso est petit, trapu, crépu, proscrit. Il a. paraîtil, beaucoup souffert dans des prisons.

L'Inquisition policière de la cruelle Espagne l'a tenu dans ses fortes mains; ce qu'il y a de plus bizarre, c'est qu'il ne lui manque rien, pas un doigt, pas même une narine ; ce qu'on aurait pu lui enlever sans inconvénient, dit Bubbcox. — On aurait pu tout au moins les réduire, dit Grenadet. En effet, Cabasso possède un nez sous lequel un enfant pourrait déjeuner à l'ombre.

André le dévisage. Rita ne peut souffrir cette façon dont André semble peser les gens, il a toujours Tair de se moquer du monde. Il dit des choses douces, poliment, et tous les plis de

son visage sont hilares. Il se pourrait qu'il sût apercevoir les petites rides ; mais pour Cabasso, au fait, elle est bien bête de s'occuper de cela, et Cabasso annonce une surprise... La surprise!

Voici Maria Guttierez, la Coucha, le danseur ; ils arrivent du Trait-Galant, un café-concert que dirige, sous homme de paille, un directeur de grand théâtre que la tragédie mal jouée, et la pièce en habits noirs mal coupés, sont en train de mettre sur la paille réelle, et

ce lauréat des Académies y pimente, y pimente tant et plus, qu'il y admet le poivron rouge des petites gitanes et le vert-de-gris des chansonniers pseudolittéraires. Cabasso a obtenu d'eux l'engagement de venir danser chez M'"*" Domingue . Ils le tiennent ; comme le salon est tout petit, on flanque les gens dans l'embrasure de la fenêtre, dans les encoignures, sur le piano, sur la cheminée. Ils n'ont pas apporté les guitares, ni les guitaristes, mais Terrenoire est là, qui, prévenu, a pioché ; et filez les jaleos, les habaneros, et toute la gitanerie! d'ailleurs ils chantent en dansant pour être sûrs de leur mesure, ce qui fait que Terrenoire a l'air un peu d'un escargot qui s'évertue à suivre des linottes. Dans l'embrasure de la fenêtre, Rita est serrée contre André ; mais horreur! André est serré entre elle et M'"^ Domingue, il a l'air d'un signet dans un livre, d'un pain long entre deux pains de munitions. Elles sont grandes, il les dépasse de la tête. Elles le serrent toutes deux, il étouffe, il devient un peu rouge.

mais avec discrétion. Voici un des beaux côtés d'André, il étoufferait tout à fait plutôt que de se plaindre, et comme Grenadet blotti en face s'aperçoit de l'imminente congestion de son ami, il s'en roule immodérément, et pour donner le change, il esquisse des brava brava, de la voix et du geste. André s'en aperçoit et le donne au diable. Mais que faire ! Rita défaille presque sur lui, tandis que M""^ Domingue l'étreint presque, tout en s'excusant de l'exiguïté de son logement. — On y est pourtant fort bien, soupire André presque agonisant, car dès son sourire complémentaire, le coude de Rita s'est appuyé sur son estomac.

— Et le duc, où est-il ? André, qui aime aussi la bonne noblesse, après avoirglissécommeuneanguille d'entre ses deux étaux, le cherche et le trouve. Le prince est dans une pièce à côté, assis sur un fauteuil crapaud, il lance de la fumée au nez d'un portrait de M'"'' Domingue sis à côté de lui sur un guéridon. André s'approche, s'as-

sied. — Amusante soirée et très caractéristique ; que pensez-vous de ce Cabasso au nez énorme? — Peuh ! un mouchard sans doute, que voulez-vous que cela soit? ou un imbécile, je n'en sais rien. — Et comme ils sont là, Rita pénètre timide, et M"^^ Domingue et Grenadet ; le centre est déplacé, le salonabandonnépourle fumoir, d'autant que tout le monde du salon reflue devantl'entréedu baron Teillac, énorme, allumé, qui sort du music-hall, et n'a pas voulu rentrer se coucher sans venir dire un affectueux bonsoir à sa vieille amie M'"'= Domingue. Il a terrifié l'assistance par un « Messieurs, Mesdames, j'ai d'affligeantes nouvelles à vous donner du pétomane ; ce soir, il a fait une fausse note » ; de plus il a déjà pris le menton de Maria Guttierez, promis sa protection à Terrenoire, attrapé le petit Grenadet pour lui avoir envoyé l'imprimé d'une saynète qui lui a paru un peu, comment dirai-je, et ensuite il pénètre triomphalement dans la pièce où se sont réfugiées les tremblantes victimes, et là, courtois, ai-

mable, régence, commence à madrigaliser avec virtuosité et presque talent. Il s'adresse à Rita avec une politesse très particulière, à M"''= Domingue avec une petite nuance plus libre, ce qui met Rita en joie, laisse M""*^ Domingue très froide, et précipite André en grande perplexité, car il croit trouver dans les discours du baron à Rita un ancien fonds tendre qui lui laisse à penser. Heureusement pour Rita, qu'un peu fatiguée, en entendant le baron, elle s'assoupit presque, et ses beaux yeux bleus et larges comme ceux des ruminants, on dirait qu'ils reflètent les compliments, comme les yeux de bêtes reflètent les pâturages.

M""*" Domingue, qui ruminait aussi, mais c'était un projet, mais c'était avec des yeux parfaitement vifs, frappa de nouveau dans ses mains ; le négrillon sortit des plis d'une portière. « Du champagnel))Commanda-t-elle, et voici les coupes, et voici le Champagne, de la limonade jaune, et quand les coupes furent remplies, elle dit d'un ton où l'orgueil ne se dissimulait même pas :

— Monseigneur, vos meilleurs amis m'ont honorée de quelques confidences; je crois que ce n'est plus un secret que s'apprête pour bientôt la restauration des Almagrides en votre personne. Monseigneur, je bois au roi.

Alors les petits aigrefins, le musicien, les comparses, les danseurs, Cabasso, qui était peut-être un proscrit, peut-être un mouchard, Rita quoique ultra dépitée de cette confidence jetée à quelle hypothétique personne, le baron Teillac, ancien chef et partisan unique du parti jéromiste en France, André chatouillé dans un vieux fond d'amour de la particule, burent au Roi, burent avec joie.

Grenadet et Bubbcox eurent la vision des nefs souveraines les emportant avec le petit paquet de volontaires qui devaient recevoir les enthousiasmesd'un peuple fou,vers la sinécure et les concessions. Rita se revit grandesse avec pour époux André devenu duc de quelque chose. M'"'' Domingue rêva de parcourir une fois, en réalité.

partie intégrante et dominatrice d'un cortège royal, Pompadour aimée, adulée et crainte, la pampa à elle en vérité inconnue, où elle avait semé tant de romans pour les enfants. Lq lasso de son imagination, enlevait les troupeaux indomptés ; elle but avec une crânerie d'amazone. Monseigneur laissait faire et savait que penser de ce bruit né d'une conversation qu'il avait eue au café de Madrid avec des prêteurs qui ne voulaient lui avancer 100.000 francs qu'à la condition qu'il acceptât d'abord une canonnière pour 80.000 francs, et le reste en argent liquide.

Il n'est bonne fête qui ne se termine. Celle-ci commençait à s'éterniser. M'"^ Domingue, qui eût souhaité le départ de Rita, était décidée à tenir le plus longtemps possible. Rita le comprit et, se levant, favorisa M. André Brel d'une invitation à avoir à la mettre en voiture. André obéit, mal content, aida Rita à mettre sa mante de coupe militaire, lui tint les épingles de son chapeau, mais intérieurement

l'envoyait à tous les diables, car le fait que ces deux femmes se le disputaient, lui était prodigieusement agréable.

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