‹ Les fleurs de la passionChapitre 5 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

— Nous prenons une voiture, Rita ?

— Non, André.

— Je vous croyais si pressée de rentrer?

— Non, mais je vous voyais, avec peut-être un peu moins de beauté, dans la position de Paris tenant la pomme. Ça ne vous allait pas. J'ai voulu nous épargner, à vous un ridicule, à moi un chagrin.

— Votre dernier mot compense Tavant-dernier. Où allons-nous?

— Amusez-moi, votre Rita est toute triste. Amusez-la un instant avant de l'endormir.

— Faut-il lui montrer les marionnettes?

— Ce que vous voudrez, cher ami, mais amusez-moi.

— Diable, à cette heure-ci, en dehors des moyens que vous semblez remettre à plus tard, je ne vois pas 1...

— Vous auriez plus d'imagination avec M'"" Domingue.

— Peux-tu croire ?

— Je croirai ce que vous voulez, car je suis lasse. Amusez-moi, pour Dieu.

Bercez votre Rita avec du rire avant qu'elle s'endorme.

Homme d'imagination, lorsqu'il s'agissait de débusquer un paradoxe ou une drôlette vérité scientifique, André était faiblard en tant qu'organisateur de fêtes. Il eut recours à ses connaissances en topographie et Montmartre étant à ses yeux, depuis quelques années, le prototype de l'endroit où l'on s'amuse, il offrit à Rita de l'y mener, et le couple lentement monta vers le petit coin de joyeuseté.

— Vous ne m'aimez plus, André.

— Je vous en demande mille excuses, chère amie.

— Vous ne m'aimez plus, André.

— Je suis tout confus et tout désolé

de cette illusion qui vous naît; je vous aime beaucoup.

— Ce beaucoup est tiède.

— Passionnément.

— Ce passionnément est d'un charlatan.

— Rita !

— Non, André, je le sens, vous vous désaffectionnez ; auriez-vous, si vous m'aimiez encore, favorisé de telles œillades, de telles politesses énamourées cette madame Domingue.

— J'ai été poli avec elle.

— Vous trouvez ?

— Oui, j'ai été poli, de la politesse de rigueur, avec la nuance qu'il faut pour elle. Être poli, c'est chercher à être agréable. Il me fallait donc chercher à lui être agréable de la façon qui lui est réellement agréable.

— Vous irez loin, avec ce raisonnement.

— Vaut-il mieux passer pour un homme mal élevé?

— Oui.

— Je pense que non.

— Vilain, qui cherchez de mau-

vaises excuses ! vous avez mon cœur tout vif entre les mains, comme un oiselet qui a les yeux crevés, qui ne sait plus où s'envoler, ne veut même plus s'envoler, et vous le torturez de façon à vous prouver votre puissance. Prenez garde, André, que je ne me lasse, et que mon cœur ne retrouve ses yeux clairs pour y bien voir.

— Amie, dit André, alors ce ne serait plus de l'amour ; le jour où vous seriez clairvoyante, l'amour chez vous n'existerait plus, et notre lien se déferait.

Ce qui est charmant dans votre gronderie de ce soir, c'est qu'elle ne repose sur rien de réel ; votre gronderie c'est de l'amour, c'est pourquoi je l'accepte.

— Oui, je sais bien, pour vous autres, la femme qui aime doit être à votre service comme un de ces chiens que vous torturez scientifiquement dans vos laboratoires. J'en ai vu un à qui on avait tout fait ; on lui avait ouvert, recousu, taillé, rogné, ajouté, il était lié par ses quatre pattes comme une créature du bon Dieu, que terro-

risent des sauvages, et la bête léchait les pattes à son bourreau.

— Hypocrisie, dit André.

— Non, André.

— Rita, laissez-moi, puisque vous vous êtes placée sur ce terrain, vous raconter une autre histoire. J'avais un ami qui avait un chien qu'il aimait beaucoup ; ce chien avait quelque maladie qui nécessitait sans doute une intervention chirurgicale. La bête était triste, grognonne, peureuse, aboyait la nuit. On me la montra, je la fis transporter au laboratoire. Mon ami me l'amena avec mille précautions, il avait peur que la bête ne se sauvât, qu'elle ne devinât où on la menait, enfin il s'était forgé les mille petites chimères que se forgent les hommes qui aiment les bêtes. Le chien fut introduit dans le laboratoire; aussitôt, deux solides garçons l'enlevèrent le maintinrent sans même l'attacher. On lui fit en quelques secondes l'opération nécessaire, puis on le lâcha. La bête alla se blottir dans les jambes de son maître.

Celui-ci avait craint qu'elle ne mordît

tout le monde, elle n y pensa même pas.

— Elle avait deviné que c'était pour son bien.

— Pas le moins du monde. Elle avait été maniée par des mains expertes, voilà tout.

Il se fit un silence sur eux. La rue des Martyrs, qu'ils montaient à cette heure tardive, offrait dans son silence les silhouettes monotones des rôdeuses, et les casquettes des souteneurs affleuraient les affiches de théâtre et de café-concert, chez les marchands de vin. Un couple les frôla, l'homme le dos un peu rond, la femme encore assez jolie, qui marchaient avec une extraordinaire allure de calme, on eût dit de l'amour tassé et fatigué. Ils bifurquèrent ; une rue sombre et déserte ; de la brume mettait des halos bleus aux réverbères.

Encore une mette, et André poussa la porte d'un café violemment polychrome, dans un désordre d'atelier et de bric à brac, dont le patron s'avança vers lui d'un air de connaissance, lui

tendant la main et le plaça, tout en jetant d'une voix de stentor : « Un garçon! » qui amena immédiatement l'instrument demandé. André eut un geste d'homme bien chez lui, qu'on reconnaît, qui a sa place dans la vie de Paris, et s'informa du désir de sa compagne, et de la bière leur fut apportée.

En vain le pianiste secoua une léonine chevelure, en vain un chansonnier débita sur un air très gai les aventures d'un gendarme amoureux d'une étoile, en vain un ventriloque donna l'illusion d'une dispute entre un concierge et un locataire, d'un tonnelier qui met du vin en bouteilles avec le possesseur de ce vin, inutilement un poète se leva de sa place et déclama comment, étant pochard, il avait rencontré le Christ dans une glace, rien ne dérida Rita ; pas même les jeunes gens chevelus qui, un peu talés auprès de leurs compagnes, fumaient leur pipe avec placidité ; pas même l'amphitryon qui, sur la demande d'André, voulut bien généreusement chante»

quelques couplets de chansons populaires.

Après une heure maussade, Rita voulait se lever et André y allait con-

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sentir, lorsqu'un jeune homme entra dans le cabaret, et, apercevant André, lui vint serrer la main. André présenta M. Lormeau, un poète, le pria de s'asseoir, et M. Lormeau essaya de galvaniser la conversation un peu languis-

santé. Grand et brun," à forte barbe noire, avec des yeux fins, très doux, très enfantins, à fleur de sentimentalisme,Lormeau rimait par-ci par-là dans des revues, avait deux ou trois volumes vers et prose. Lormeau n'était pas connu, ses œuvres étaient assez hermétiquement closes dans des resserres de libraires, il attendait qu'un succès foudroyant vînt les en tirer. Pourtant Lormeau n'était pas non plus un inconnu.

Il avait un de ces noms que les critiques trouvent en cherchant un peu, quand ils veulent établir une liste complète des jeunes écrivains. Il avait du charme dans les yeux, des mains assez fines, une encolure de paysan, au moins de fils de paysan, affiné par les veilles de la grande ville, il grignotait quelques petites rentes, en indolent poussé hors chez lui par l'horreur du domicile, le désir de voir un peu de couleur, et cette idée fixe qu'il devait bien se passer quelque part, en un coin quelconque de Paris, quelque chose d'enfin un peu intéressant, et qu'il serait fort ennuyeux de ne pas y assister. C'est

pourquoi, Jevé tard, il prolongeait sa veillée en de nombreux cafés, et, vers deux heures du matin, entamait avec plaisir de longues et passionnées discussions esthétiques dans les rues mortes ou dans les cabarets de nuit. Il y avait dans le cas de Lormeau un peu de talent, beaucoup de paresse, et un penchant au bavardage que sa profession avait détourné vers la critique parlée.

Tel quel, Lormeau se fit apporter un grand verre de bière et exprima son bonheur d'être présenté à la comtesse Rita de Fuegos par un camarade d'unevaleuraussireconnueque M. André Brel. A une question de Brel lui demandant ce qu'il faisait pour le moment, il rétorqua qu'il regardait l'eau couler (moralement) sous les arches du pont de la vie. Il était accoudé au parapet, il y fumait tant soit peu de cigares et un certain nombre de cigarettes; ses yeux se distrayaient à suivre les petites périssoires qui voulaient aller très vite, et les majestueux gros bateaux qui se fai-

saient remorquer sans fatigue ou haler en douceur. Il prenait fort en pitié les chevaux de halage et plus encore les rameurs diligents qui s'évertuaient à remonter un courant. Ce qu'il y avait de plus beau sur ce fleuve, c'était parfois sur les yolettes, une femme à l'arrière, laissant le soleil lui nuancer la face et la chevelure à travers les transparences d'une ombrelle et le vif éclair d'argent d'un poisson, un instant, un bref instant, aperçu.

M. Lormeau était surtout sensible à la beauté ; c'est pourquoi il s'inclinait devant M""^ la comtesse. Il n'était pas hostile à la bière bonne ou médiocre, car il s'en fit apporter un second grand verre, dont le cours se hâta bientôt vers son Phlégéthon intérieur.

— Dites-vous des vers, monsieur Lormeau? demanda Rita.

— Madame, j'en dis peu, et je n'en fais guère davantage.

— Mais encore ?

— Surtout je récite peu volontiers, à cette heure-ci, en ce milieu débonnaire et mal débarbouillé, où, je le

crains, l'espoir de la joie vous a guidés, décevant cicérone.

— Non, dit Rita, c'est très drôle.

— Voyons, Lormeau, ne vous faites pas prier, insista Brel.

Mais déjà le cabaretier artiste, dont une oreille était tournée vers sa caisse, dont l'autre recueillait, comme une sébile, la menue monnaie des conversations se ruait, et d'une voix haute et forte, d'une voix de héraut d'armes et de protocolaire introducteur, s'écriait : « Mesdames, Messieurs, chers Camarades, vous allez entendre notre ami, l'exquis poète Hyacinthe Lormeau qui veut bien condescendre à nous charmer », et devant la menue agitation de la salle, heureuse ou dérangée (un poète conclut toujours à la première de ces hypothèses), surtout devant le sourire à la fois quêteur et obligeant de Rita, l'exquis poète se leva, but une gorgée, toussa et éleva un bras prophétiquement.

Le pays de la volupté et de la mort î Trois sonnets consécutifs, triptyque décoratif et émotif. Grenade, Séville,

r Escurial . Trois fois quatorze vers, deux quatrains descriptifs, un tercet passionnel, un tercet résumatoire, le trait rigoureusement au dernier vers, rime or et ore, ose et oc, ère et air. Ce fut un grand succès ; la tendresse mauresque, la danse sévillane, le tombeau royal où se mure vivant le puissant de la terre, furent applaudis par une foule idolâtre, parmi laquelle le ventriloque se distinguait par un enthousiasme de bon goût. Devant l'insistance du public, M. Hyacinthe Lormeau accorda diversement sa lyre et, câlinement, susurra le Miroir des petits péchés^ une chose toute mignonne, blonde, rose, poudrée, minaudière, vers de huit pieds. Derechef succès, et M. Hyacinthe Lormeau lancé, eut sans doute égrené, devant sa table, sa gracieuse auditrice et le peuple assemblé, l'anthologie complète de ses meilleurs poèmes, si le cabaretier artiste jugeant la dose un peu forte, ne s'était précipité sur lui, bramant d'enthousiasme, trépignant d'admiration, appelant à grand vacarme et braillant : « C'est ma

tournée » ; lui broyant les phalanges, lui donnant du cher maître pour rebondir au milieu du café et annoncer sans transition : « Messieurs, Mesdames, chers Camarades, notre excellent ami, l'exquis musicien Noël, va nous charmer avec son violon. Recueillons-nous, mes enfants. » Puis il revint, étouffant le bruit menu de ses chaussons de sparterie, s'asseoir à la table de Rita, de Brel, de Lormeau, devant lesquels la main industrieuse d'un garçon dispersait des ballons.

Rita y trempa ses lèvres cependant, tandis que l'exquis musicien faisait pleuvoir des roucoulades pâmées de son violon, et charmait les volutes de fumée blanchâtre qui lui composait un ciel assez approprié ; elle préparait son départ, et se leva dès le dernier accord, non sans avoir invité M. Lormeau à la venir voir, ce que celui-ci promit de faire incessamment.

— Charmant garçon, dit-elle, avec douceur à André dans le sapin qui de toute la lenteur possible du plus vieux

des chevaux, les ramenait dans leur quartier lointain.

— Qui ça ? dit Brel, qui sembla se réveiller d'une torpeur et cessa de regarder les lumières qui filtraient de minute en minute à travers la vitre embuée, comme s'il les comptait.

— Q.ui ça? votre ami!

— Mon ami!

— M. Hyacinthe Lormeau.

— M. Hyacinthe Lormeau n'est pas mon ami, c'est un monsieur que je connais.

— Pardon ! vous me l'avez présenté comme votre ami.

— Vous êtes étonnante. Fallait-il vous dire : Voici M. Hyacinthe Lormeau, un monsieur que je connais. Je l'ai rencontré trois fois, une fois aux Halles, une fois au Pousset, une fois au cabaret artistique, et je suis enchanté de l'y revoir encore, et de vous faire les honneurs de son talent, que d'ailleurs je ne connais pas.

— Vous le raillez.

— Non, je ne le connaissais pas.

— Et maintenant?

— Je le conteste.

— Propos d'homme piqué.

— Piqué, et pourquoi, grand Dieu !

— Parce que je vous en parle.

— Ah ! ma pauvre Rita.

Si les pensées parlaient, on aurait certainement perçu simultanément un « Ma petite tu ne me feras pas marcher » avec un « Mon vieux, je te piquerai bien de jalousie », mais cela ne sortit pas.

— Votre pauvre Rita, pourquoi pauvre ?

— Ça veut dire ma chère, tendre, gracieuse Rita, qui n'a jamais été estimée à son prix, fêtée autant qu'elle y a droit, adulée selon l'étiquette rationnelle.

— Bien, bien, mais je vous trouve difficile.

— En quoi ?

— Envers ce poète, il a bien du talent.

— Ils en ont tous.

— Je ne les connais pas tous. J'ai entendu celui-là, et je lui trouve bien

du talent. En plus, il a une façon charmante de dire ses vers.

— Un cabotin.

— Vous deviez bien le savoir avant de mêle présenter que c'était un cabotin.

— Chère amie, vous aviez tellement l'air de vous ennuyer de moi, que je vous eusse présenté le schah de Perse s'il m'eût été loisible, même un chien coiffé, en dernière ressource.

— Vous êtes charmant.

— On est ce qu'on peut !

— N'empêche que je dis : Ce M. Lormeau parfaitement bien, parfaitement distingué ; j'ai été frappée de ses yeux qui sont très beaux, et qui deviennent charmants, quand il dit ses vers.

Il n'est pas un Apollon si vous voulez, mais je le sens doux, aimant, très capable de se dévouer à une femme, il comprend certainement notre besoin de tendresse, de câlinerie, de dévotion.

— Une moule, quoi.

— Pourquoi?

— Une moule enfin, comme il vous

en faut. Ma chère Rita, il faut choisir! Si l'on veut vivre avec un homme intelligent, il faut respecter les manies et les tics de son intelligence, ses besoins de pensée et de solitude; quand on veut un homme qui vous mène dans le monde, dans les foires, dans les cabarets de nuit et dans les grands magasins, on prend une moule.

— André, vous vous oubliez.

— Mais non, chère amie, pas du tout ; je sens bien, depuis que vous me faites l'honneur de me considérer, qu'il vous manque quelque chose.

Vous n'avez pas de patito, vous n'avez personne à qui vous plaindre de moi, vous n'avez personne pour porter votre éventail, votre poudre, vos atours, vos mules, votre manteau. Accrochez tout ça à Lormeau, c'est un bon arbre. Seulement il vous demandera des concessions.

— Si j'aimais M. Lormeau, je les lui ferais certainement.

— Faites donc, chère amie, si vous saviez...

— Comme ça vous est égal?

— Non, pas ça.

— Vous deveniez trop poli ; je vous agace ; les beaux yeux de M""" Domingue, et ses mains qui effeuillèrent des marguerites depuis déjà quarante printemps !...

André sursauta, le fiacre eut un gémissement sourd. — Je reprends ma phrase, s'écria-t-il, si vous saviez ce que je m'en fous de M'"* Domingue, ce que je me fous de tout, ce que je me fous de toutes les belles madames, et de toutes les fanfreluches, et de tous les sourires, et de toutes les voluptés, et de toutes les simagrées ; je me fous de tout, entendez-vous bien, sauf de la science, et encore elle m'embête, et de certaines belles choses d'art, et encore elles m'assomment, il y a des jours, et si je ne me fous pas de la science et de l'art, c'est que leur pratique est la seule chose qui m'empêche de devenir un imbécile comme tous les gens que vous avez aimés, comme tous ceux que vous aimerez, comme toutes les grues en habit noir et tous les hommes

d'afifaires à corps de femme qui composent votre monde.

Rita éclata en sanglots, et André ennuyé d'avoir été trop loin, effaré même de son sursaut d'éloquence se mita la dorloter. — Ma petite Rita !

— Laissez-moi !

— Non, tout ça ne te concerne pas, tu es une noble femme et courageuse et bonne et charmante, et qui a souffert.

— Non, laissez-moi, j'ai vu à nu votre atroce égoïsme.

— Tu n'as pas vu que ça, voyons, petite Rita!

— André, moi qui pensais te donner tout mon amour, t'en envelopper comme d'une chaude mante. Je pensais : je l'aimerai tant, je lui serai dévouée tellement que ça ne l'ennuiera pas de me regarder vieillir à ses côtés. Tq m'as dit, autrefois, avant que tu deviennes grossier, un autrefois qui n'est lointain que de quelques semaines (mais un amour, ça dure une minute tant qu'il vous caresse, il a duré un siècle lorsqu'il vous quitte en

VOUS brisant), tu m'as dit, que pour toi l'amour n'était complet que lorsqu'il comportait chez l'amante des tendresses attentives de mère, et je les voulais avoir; mais les mères ne sontelles point jalouses, ne reçoivent-elles point comme un coup au cœur le jour où leur enfant, grandi et avec des yeux qu'elles ne lui connaissent pas, s'en va vers des femmes amoureuses.

André, je suis jalouse, et tu me grondes !

— Non !

— Si, tu m'as grondée, tu m'as jeté M. Lormeau à la tête, je n'aime pas M. Lormeau.

— Soit, c'est fini, sois sage, d'ailleurs je suis fatigué.

— Tu vas te reposer ?

— Oui, ma chère amie. Ce soir je vais me reposer, je rentrerai chez moi. Je suis très las, je dois être à un rendez-vous de très bonne heure, tu penseras à moi, tu seras bien sage, et je viendrai te prendre demain pour dîner au bouchon.

— André, tu ne feras pas cela, tu ne

me laisseras pas seule après une discussion, après une crise ?

— Seule ! tu as Joséphine.

— Ne plaisante pas, si tu me mets à ma porte et que tu rentres chez toi, je ne te reverrai de ma vie.

— Ma petite, je n'aime pas les affections tyranniques. Tu menaces, tu as tort, je rentrerai chez moi.

— Emmène-m'y-

— Non, je veux être seul, j'ai besoin d'être seul ; dans une quinzaine d'heures nous nous reverrons.

— André, je ne veux pas. André, tu n'as jamais aimé.

— Si, dans le temps, une petite personne très charmante ; je l'ai aimée quinze jours, et il m'a fallu deux ans pour m'en débarrasser. Sur sept cent cinquante ou huit cents journées qu'elle s'est obstinée à passer en tête à tête avec moi, il y en a eu quinze d'agréables et le reste d'insoutenables.

Calcule, et si l'on établissait la proportion en chiffre d'heures, de minutes ou de secondes, cela serait saisissant d'effet symbolique. Si j'étais

Inaudi, je te ferais l'opération, mais je ne suis pas Inaudi.

La voiture stoppa, lourdement, presque graisseusement. André en sauta, tendit la main à Rita qui eut un geste d'espoir en le voyant renvoyer le cocher. « Je savais bien que c'était une frime, une épreuve.

— Erreur grave, je vais promener ma migraine et la transborder sur ma rive.

— André, je t'en supplie, André !

— Voyons pas de bêtises. » Il avait sonné, la porte s'ouvrit. « Tiens, voici des allumettes, je vais t'allumer ta petite lampe. »

Il entra dans le corridor. Rita referma la porte derrière elle : «Je t'enlève, tu sais, je te coupe la retraite. »

— Allons pas de bêtises, à demain chérie. Cordon, s'il vous plaît! » Il gratta à la vitre du concierge. « Cordon , s'il vous plaît ! A demain chérie ! » Il embrassa Rita stupéfaite et s'enfuit d'un bond.

Et tandis que Rita remontait ses deux étages d'un pas lourd, qu'elle

sonnait, qu'elle disait d'un ton triste: « Ma pauvre Joséphine, ta maîtresse est bien malade », qu elle pleurait,

pendant que Joséphine la dévêtait, qu elle tapait sur ses oreillers, étouffant de rage et de douleur, répétant tout haut et comme machinalement :

« Et moi qui voulais lui donner toute

ma vie, et moi qui voulais lui donner toute ma vie ! » André filait vers la rive gauche, sa haute silhouette bondissait dans la brume des grandes avenues désertes, il courait presque, avec une démarche de collégien échappé qui court à un premier rendez-vous, il rentrait chez lui, il se sentait libre dans sa volonté, il folâtrait : « Enfoncé saint Augustin, enfoncé le petit poème d'avant se coucher, et l'intermède lyrique entre deux baisers. Ah ! que c'est bon d'être tranquille. Me donner toute sa vie, oh grand Dieu ! en échange de la mienne, oh la la ! enfoncé l'amour terrestre adroitement combiné avec l'amour divin. Je ne le verrai pas ce soir, le monsieur à la belle barbe, le mari qui présidait à nos transports.

« Tout de même, reprit-il à mi-voix, parlant à lui-même, d'un ton fort philosophique, André, ami André, ne nous montons jamais le cou ; elle voulait te donner toute sa vie, mais tu n'as jamais pu obtenir qu'elle ôtât ces ridicules portraits. Petite manie à ménager assurait-elle ; qu'est-ce qu'un

Ilb LES FLEURS DE LA PASSION

grand amour qui traîne des entraves, qui contient des manies qu'il faut ménager. Saute, savant! Et il cabriola; comme deux sergents de ville passaient non loin avec leur démarche alentie et lourde, il reprit son air grave, mais tout de même il marcliait vite, avec un petit sourire au coin des lèvres. »

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