CHAPITRE VI
'< Chère comtesse,
''' Vous avez toujours été parfaite pour moi ; j'ai un conseil à vous demander, un appui à solliciter de vous, j'ai besoin d'une marque d'amitié de vous, si j'en avais la force je serais venue au lieu et place de ce billet, mais je suis malade, anéantie; montez mes étages, voulez-vous, je vous en prie.
« Votre très reconnaissante, « Carla Domingue. »
— Quel toupet I s'écria Rita, une femme qui, il n'y a pas plus de trois semaines, m'a pris mon...
Elle s'arrêta, béante, devant la face placide de M. Lormeau, qui en face d'elle, fumait sa cigarette.
— Qu'est-ce qu'elle vous a pris, chère amie ?
— Rien, une idée, une petite idée, mais à laquelle je tenais.
— Puis-je savoir ?
— Non c'est un rien, mais j'y tenais.
M. Lormeau reprit sa cigarette qu'il
avait déposée d'un air d'attention profonde, au bord de sa soucoupe et se remit à siroter son café.
— Une idée qui était peut-être une fortune, reprit Rita s'emballant et cherchant à expliquer...
— Elle n'a pourtant pas l'air... objecta Lormeau, qui avait entendu la lecture à haute voix de la lettre.
— Elle n'a pasl'air, est-ce qu'on sait. . . Vous autres hommes ! C'est qu'elle l'aura gâchée, elle est si maladroite... qu'en dites-vous?
— Je n'en sais rien, je ne la connais pas.
— Une femme artificieuse, dangereuse !
— Et maladroite !
— Ça se rencontre ; bête et méchante, si vous voulez.
— Alors, Rita, n y va pas, si c'est pour te faire rouler.
— Évidemment non, je n'irai pas.
L'œil de Rita se posa vague sur la
cafetière de métal qui lui renvoya une image d'elle-même un peu déformée, un peu bouffie, avec des mains trop grosses et disproportionnées. M. Lormeau, respectant cette méditation, se borna à approcher et à reculer de ce miroir déformateur, sa cigarette, en étudiant méticuleusement les variations de grosseur du point lumineux qu'il formait ainsi, brasier étroit, tête d'épingle d'or. Rita laissa tomber négligemment ses deux mains et se renversa sur le dossier de sa chaise.
M. Lormeau se pencha attentivement vers la cafetière, comme pour y chercher si la magie du miroir allait enfin mettre en face de lui, un Lormeau vraiment joli, et découragé, repoussa hors de son rayon visuel immédiat, l'objet moqueur et tentateur, et choisissant une cigarette, l'alluma, et se renversa également sur le dossier de sa chaise.
Rita se redressa, se pencha en avant,
s'accouda, posa un doigt impératif sur Tansede la cafetière, ce geste semblait vouloir dire : cette cafetière est à moi, elle était bien où elle était, tu ne l'exileras pas de ma vue; elle considéra Lormeau et lui dit :
— Comme tu fumes !
— Toujours la même chose, pas beaucoup.
— Mon ami, la comtesse de Sannazar a bien raison de le formuler bien haut, le tabac enlève la substance cérébrale de rhomm e et lui met en place de Fouate.
— Son mari fumait ?
— Peut-être bien.
Un silence s'ensuivit. Deux heures sonnèrent. Lormeau se leva, alla vers la fenêtre, souleva le rideau de guipure lourde.
— Q.ael temps fait-il ?
— Beau.
— Ah ! que je m'ennuie.
— Tu t'ennuies, ma chère Rita?
— Non, au fond, je dis que je m'ennuie parce que je ne m'amuse pas. Je dormirais volontiers.
— Soit.
Rita sonna.
— Joséphine, mon chapeau, une robe, un manteau, venez m'habiller.
Monsieur Lormeau attendez-moi.
Le mélancolique Lormeau s'en retourna vers la fenêtre, souleva le rideau d'épaisse guipure ; deux enfants jouaient avec un chien sousl'œil bienveillant, paternel du concierge d'en face, orné d'une pipe et d'une calotte grecque. Un peu plus loin, un chantier de bois étalait ses architectures compliquées. Un homme dérangeait • un cube de rondins pour en ériger un tout semblable, tout à côté. Lormeau laissa retomber le rideau de lourde guipure, se tassa sur un petit fauteuil, et il eut tout à fait l'aspect et la grâce d'un solliciteur en visite, attendant d'être reçu. Il entendait la voix querelleuse de Rita alternant avec celle humble de Joséphine, il eut peur d'être indiscret, il changea de pièce, alla ouvrir le piano du salon, et commença un de ses grands morceaux.
Dès les premiers accords, Joséphine
arriva sur ses pointes, gracieuse et douce, « Monsieur, je crois bien que madame se plaint d'un mal de tête ».
Lormeau laissa quelques instants un doigt sur une touche noire, se leva, heurta un fauteuil, et se replaça, une cigarette aux lèvres, tassé dans le même petit fauteuil, en attente, mais en solliciteur enfin misa Taise, alla poser sa cigarette, et se remit les mains croisées à son genou, sur son petit fauteuil, à réfléchir, à réfléchir d'un air sombre, telle la Sapho des pendules célèbres.
Puis au bout d'une dizaine de minutes, il abandonna son poste, alla derechef soulever le rideau, les enfants jouaient toujours, l'homme du chantier de bois travaillait toujours avec zèle, un cube montait, l'autre descendait. Balance !
— Je vous emmène, Lormeau ; c'était Rita qui entrait en belle tenue de sortie, chapeau simple et robe de laine.
— Où ça?
— Chez M'"" Domingue ; ça vous ennuie?
— Non, pas du tout.
— C'est heureux, venez, mon bon ami.
— Je reconnais bien là votre grandeur d'âme, ma chère Rita.
— En quoi ?
— Vous allez, dès la première demande , chez une personne , qui de votre aveu, vous a pris quelque chose.
— Je suis comme ça.
— Et puis, peut-être, je le hasarde en tremblant, vous êtes un peu curieuse.
— Hyacinthe, mon ami, vous êtes un grand poète, mais vous êtes bête comme une oie.
— Vous vous trompez sur l'un et l'autre de ces points, Rita.
— Soit, vous n'êtes pas un grand poète , et vous êtes bête comme , comme...
— Voulez-vous que je vous aide.
— Oui, ce sera plus agréable pour vous.
— Comme un jaloux.
— Ah bah ! qu'est-ce que vous vous figurez.
— Je me figure que cette M'"^ Do-
mingue a quelque chose à vous communiquer, qu'elle espère vous fléchir en faveur de quelqu'un.
— Oui, c'est bien comme une oie.
— Je le désirerais.
— Ah vous m'agacez, Hyacinthe, je n'ai pas été méchante avec vous, nous étions tranquilles, et vous voilà à me faire des scènes de jalousie, et de quelle mine pleurnicharde encore.
Lormeau pensa à la cafetière déformatrice , ce qui lui communiqua un sérieux subit, presque une raideur.
— Je vous ai blessé ?
- Non, mais, vous êtes injuste, il me semble que je vous aime depuis si longtemps. C'est une illusion qui me crée des droits.
— Il vous semble aussi que nous nous aimons depuis longtemps.
— Aussi, dites-vous.
— Oui, mon ami.
Lormeau lui serra rapidement et fortement la main.
— Je sens, Hayacinthe, que vous êtes bon, que sous votre aspect d'à-
moureux, calme, gentil, sérieux convenable, il y a de vraies douceurs et des fidélités ; ce n'est pas vous qui entreriez doucement dans l'amour d'une femme et en sortiriez en faisant des grimaces.
— Certes non.
— Hyacinthe , j'ai envie de tout vous dire, vous comprendrez.
— J'y suis tout prêt.
— Et vous excuserez.
— Je le crois.
— Parce que vous êtes un véritable amoureux, que vous connaissez les lois irréductibles de la passion.
— Peut-être.
— Eh bien !
— Eh bien !
— Je n'ai rien du tout à vous raconter, c'était pour m'amuser, parce que vous êtes comique quand vous devenez componctueux et solennel , vous avez une tête à pardon , non une tête à comprendre les choses.
— Rita !
— Embrassez-moi , méchant boudeur, avec qui on ne peut pas rire.
— Drôle de façon de rire, tout de même.
— Lormeau, vous redevenez jaloux.
— Oui.
— Eh bien, mon cher ami , vous n'avez aucune raison de l'être ; ça VOUS suffit-il ?
— Il faut bien.
— Mon amoureux, vous êtes un sage.
Et Rita éclata d'un petit rire exaspéré qui lui seyait fort bien.