CHAPITRE VII
Entrée chez M""" Domingue avec des airs d'impératrice (Lormeau faisant tout son possible pour paraître l'impersonnalité même), Rita s'adoucit du premier regard qu'elle jeta sur le salon de sa belle ennemie. Les jolies tentures qui masquaient de leur pourpre rehaussée de lions d'argent, la courette de la maison de rapport s'étaient exilées ! Où était le piano ? Sans doute dans le paradis des pianos ! Il semblait à Rita qu'on attendait dans cette maison moins d'hôtes pour les joyeuses réunions du mercredi soir, car il y avait là moins de fauteuils doux et de chaises commodes. Et la table façon Boule poussée au mur, à côté d'une autre table
sans doute en faux érable, et au-dessous de ces deux meubles, une série de boîtes en fer-blanc disposée en large et forte pile, boîtes de fer-blanc assez semblables au premier abord à des chaufferettes de voitures publiques !
Au milieu de la pièce une table commune, en faux chêne sans doute, avec un tapis de molleton vert, et làdessus près de l'encrier en faux bronze dressant la figure imaginaire d'un Homère, une plume, de grandes feuilles encore humides d'une large écriture cursive, plus que cursive, pressée, plus que pressée, précipitée ; un nœud de rubans sur la chaise, tout auprès de la table , indiquait qu'on s'était levée en hâte, au coup de sonnette, laissant le roman commencé au point sans doute où les bolas de l'Indien vont atteindre la vigogne ou le séducteur ; qu'on s'était levée en toute hâte et pourquoi. Sainte Vierge immaculée, certainement pour se faire une beauté !
Alors Rita trôna, droite, dans le salon démeublé, comme une victorieuse.
comme une triomphante Amazone, étendit ses bras de toute sa longueur; son ombrelle apparut comme une épée dont sa main gantée tenait la poignée.
Des pas. C'est M'"*" Domingue, qui se précipite, s'arrête, tend les mains en avant. Elle est maigrie , elle n'a jamais paru si laide à Rita. Ses yeux chavirent dans sa figure , sa bouche tourne, elle fond en larmes, elle se jette dans les bras de Rita, qui lui tapote doucement la tête, une tête qui s'est installée sur son épaule et y gigote.
Rita sent une larme perler au bord de ses cils, elle voudrait sauvegarder sa dignité rectiligne, mais voici la tête qui non seulement gigote, mais roule d'un bout à l'autre de l'épaule, et la poitrine de M"'^ Domingue se trémousse sur l'estomac de Rita, et le dos de M'"^ Domingue participe à cette pyrrhique pour le plus grand agrément de M. Lormeau, silencieux, grave et fixe.
— Ma chère amie, ma chère amie, mon unique amie, halète M'"'' Do-
mingue, dans ses larmes. Rita se dresse, se recule un peu, de sorte que M""^ Domingue se trouve dans l'alternative de piquer une tête en avant ou de rasséréner sa posture ; elle choisit cette dernière situation, essuie ses yeux, tend dignement la dextre à Rita, et lui dit d'une voix grave. « Chère comtesse, merci d'avoir répondu à mon appel, merci d'être venue. » Les feuilles humides encore, éparses sur la table en faux chêne, tressaillent ; c'est le déplacement d'air peut-être, peut-être aussi reconnaissent-elles une phrase, celle que dit la persécutée à la puissante amie qui vient promettre les secours financiers et militaires de l'hidalgo son mari.
Rita profite de l'accalmie et présente M. Haycinthe Lormeau « un grand poète, mon grand ami». Elle le dit sur un ton cornélien, grandeur et défi. M""' Domingue ne lui paraît pas en mesure de lui ravir ses conquêtes..
M'"*' Domingue regarde en dessous, l'air vaincu. « J'ai déjà eu l'honneur de voir monsieur, vous disiez des vers
charmants. Je vous félicite, chère Rita, de tout mon cœur, de ranger monsieur au nombre de vos amis. »
Et la lèvre se relève un peu, montrant un coin d'incisive. Décidément elle n'est pas si battue que cela, la petite femme.
Rita en redevient majestueuse : « Vous m'avez écrit, puis-je savoir?... » M"'' Domingue se souvient, le regain de vaillance l'abandonne, elle étouffe un sanglot, désigne de la main des sièges, regarde Rita, regarde Lormeau.
— Ce sont de grands secrets, ma chère Rita.
Mais la chère Rita est cuirassée, fraîchement cuirassée ; le regard en dessous sur Lormeau ne l'a pas satisfaite, elle en veut à Caria de l'avoir déjà vu, même dans l'exercice de ses fonctions les plus en dehors. Elle vient de décider, sous l'impression
de ce regard sournois, quelle aime infiniment Lormeau, que personne ne le lui prendra, elle le regarde d'un air fier, couveur et maternel. Lormeau ne sourcille pas, il est comme en ballon, entre ciel et terre, mi-rêveur, mi-prêt à l'attention, il a peur de se compromettre, il ne bouge pas, Rita lui trouve de la tenue, lui voue un immense attachement et articule :
— Mon amie, vous pouvez parler devant monsieur comme devant moi-même.
— Mais ce sont des secrets, de grands secrets.
— Caria, Hyacinthe est un autre moi-même.
C'est net, c'est définitif, c'est catégorique; s'il y a demande de service, on saura à quoi s'en tenir pour le début même de la reconnaissance; on s'engage en demandant quoi que ce soit à ménager cette grille morale que Rita vient d'élever autour de Lormeau. Lormeau vient d'être placé dans une belle cage dorée, qu'on le sache, qu'on se le murmure, autre-
ment dit, l'écriteau « chasse gardée » est posé. Lormeau sourit d'un air béat» les confins de ses lèvres vont un instant retrouver ses oreilles ; il se calme, il semble déguster la survie d'un goût de sorbet. M'"° Domingue a reçu cet avertissement, en souriant, comme une tendre confidence, comme un don.
— Alors je parlerai devant lui, quoique ce soit bien délicat.
— Mais je..., susurre Lormeau.
— Restez, cher ami, vous êtes, je l'ai déjà dit, la moitié de moi-même.
— Vous voyez ça , dit M'"*" Domingue en montrant les boîtes de ferblanc sous la table. Eh bien, je donnerais ma vie à qui m'en débarrasserait.
Lormeau esquissa un mouvement.
— Ciel! s'écria M'"^ Domingue, se précipitant et attrapant à bras le corps Lormeau qui heureusement, de par sa situation première dans le salon, devait passer devant elle pour aller gagner cette vie qui s'offrait. Rita fut un peu choquée de ce mouvement preste.
— Mais ma chère qu'est-ce qu'il y a donc dans ces boîtes de si horrible!
— Ne m'en parlez pas.
— Au contraire, chère amie, je vous en parle, puisque vous avez commencé le récit des malheurs que vous nous avez convoqués à entendre, par
uneallusion,dirais-je, à ces boîtes,
— Hélas oui!
ma chère Rita, ces boîtes ne sontqu'unepartie de mon malheur. Rita la regarda de l'œil que M. Chelles, de TOdéon, jette furieux et compassé à M. Albert Lambert, de rOdéon, lorsque celui-ci, et par goût, et par devoir, s'apprête à lui dégoiser le récit tant à la mode, de Théramène. « Pan ! soupire M. Chelles, en voilà pour soixante treize vers et ce monsieur prendra des temps. » Ainsi, semblable aux héros de l'antiquité, à Thésée, à ladivine Attention, à l'oreille
énorme de laquelle parlèrent les dieux lorsqu'ils créèrent le monde, Rita se préparait. Le récit menaçait d'être digressif, à bâtons rompus, la technique de romancier de M*"^ Domingue l'amenait, sans doute inconsciemment, à appâter l'auditeur, à le tâter par des révélations successives, à le conduire ainsi jusqu'à l'aventure foudroyante, par les péripéties à la catastroplie , Rita se soumettait, mais pas d'entière bonne grâce.
M""^ Domingue, passa sa main devant ses yeux et dit : « J'ai été dupe, j'en fais mon mca ctilpa^ j'ai été une dupe, une grande dupe.
— C'est bien extraordinaire, dit galamment et poliment Lormeau.
— Sans doute, car enfin je ne suis pas un enfant, ni une sotte, mais j'ai un point faible : c'est l'amour de l'amour.
— Entremetteuse! pensa Rita.
— Je ne résiste pas à aider deux baisers qui se cherchent, deux passions franches qui vont l'une vers l'autre, fixement, sans souci des contingences,
et lorsqu'on m'a suppliée, je cède.
Comme toujours, même quand on ne t'en supplie pas, souffla dans la cervelle de Rita, le petit diablotin qui prenait soin d'y contrecarrer l'effet de respectabilité qu'y voulait produire M'"'' Domingue.
— Or, vous connaissez Cabasso, comment le trouvez-vous?
— Vulgaire, décida Rita.
— C'est aussi mon avis (je t'en souhaite, murmura le diablotin), mais ce n'était pas celui, et vous ne vous en étonnerez point, de Maria Guttierez.
— La petite danseuse ! Vous entrez dans les affaires de cœur de ces gens-là. Ah! permettez-moi, chère amie!...
— Mais, chère amie!
— Non vraiment, vous, chère amie, une personne de sens, de race, de bonne famille (tout ce qu'elle n'est pas, susurra le diablotin), prendre soin des intérêts de cœur d'une petite sauteuse !
— Pardon, comtesse, je me souciais du cœur de Cabasso (contre honnête rétribution, siffla le diablotin).
— Et encore là, permettez-moi de vousledire encore là, je ne comprends pas.
— Il ne s'agit point, ma chère amie, de me comprendre, mais de me plaindre, et un peu aussi de m'aider.
Cabasso vint à moi, avec des lettres d'amis, de là-bas; j'ai, là-bas, des amis puissants et dévoués, vous le savez, mon attachement bien connu à la reine Dolorès, n'a point empêché, a peut-être décidé, par sa franchise et sa solidité, certains membres du nouveau gouvernement à rechercher mon humble relation. Cabasso vint donc à moi ; il était proscrit, il avait été malheureux. C'était d'ailleurs, d'après ses lettres de créance, un savant, un inventeur.
— Vous ne me l'avez point présenté comme tel, chère amie. (Rita était instinctivement blessée, un inventeur était passé, un inventeur, sa chimère, et on le lui avait grimé en passant quelconque.)
— Et je crois, vu le tour des choses que j'ai bien fait. Cabasso se prétendait
le trouveur d'une machine dynamique extraordinaire, dont le but était de faire glisser très vite et presque sans frais les plus monstrueux tramways.
Cela détruisait non seulement le cheval, si entamé, mais la vapeur, mais Télectricité. Voilà la force, elle est là. dans ces boîtes en fer-blanc. Il me les confia, il me supplia de les accepter ; les déposant aux chantiers deSaint-Denis ou de Puteaux où Ton construisait sur ses plans une machine que la Compagnie commençait à essayer, il eût craint des manipulations exercées à son insu. Les Compagnies sont redoutables, disait-il ; elles ont des agents peut-être sans grande Imaginative, mais très bons critiques, une boîte de fer-blanc est bien vite ouverte, son contenu analysé, et alors, pauvre inventeur floué, qu'as-tu à dire! Il y a eu rencontre entre tes
idées et celles d'un neveu ou d'un bâtard d'un des ingénieurs de la Compagnie ; adieu, vendanges alors, et fortune, et gloire et fauteuil à l'Institut.
— Hélas oui ! soupira Rita qui avait coutume de mettre sur le dos de la canaillerie du monde, les échecs trop fréquents de ses courtages entre l'inventeur et le consommateur.
— Au contraire, abrité par moi contre les indiscrétions, Cabasso triomphait, Cabasso célèbre, illustre, me devait une reconnaissance éternelle, Cabasso mettait à mes pieds...
— Son cœur.
— Non, chère amie, mais la dédicace de sa brochure explicative, et faut-il le dire, m'intéressait à ses bénéfices, c'est-à-dire, me confiait sa publicité dans les journaux ; j'en fais parfois; il faut bien vivre.
— A qui le dites vous, soupira la comtesse.
— Puis je vis Cabasso désespéré, Cabasso s'arrachant les cheveux.
— Il en avait beaucoup, vous auriez pu le laisser se les éclaircir.
— Certes, chère amie, mais j'ai cru à son génie, vous en auriez peut-être fait autant.
— Je le crains, soupira Rita.
— Donc, il me demanda de l'aider; tout était perdu sans ressources, s'il ne trouvait quelques capitaux ; sans ce quelque argent, il était dénué, à la merci de tous ou du premier filou qui achèterait, pour mille francs, un brevet qui vaudrait des millions ; il alléguait des preuves, il citait des noms, des noms que vous connaissez.
— Hélas I oui, les corsaires sont célèbres.
— Et puis, il y avait deux ou trois pièces de cuivre ou de fonte, quil était urgent de fabriquer en secret, des pièces coûteuses à produire, qu'il se réservait d'apporter avec lui, le jour même de l'expérience. Il ne confiait aux chantiers que le gros de la machine. Je consentis à l'aider pécuniairement, et voici où sont passées mes tentures, mon piano, et les œuvres d'art dont vous pouvez constater l'absence.
— En VOUS voyant, on oublie les meubles et les murs, sourit aimablement Rita ; non, je n'avais fait attention à rien. Vous auriez pu changer votre piano de place.
— Non ; je vous ai narré les faits.
— Mais que danse, en cette histoire, Maria Guttierez?
— Voici, Maria Guttierez est aimée de Cabasso, et occupée par ce beau danseur qui la produit et fait trio avec elle et Concha.
— Garroto.
— Or, Garroto est venu me trouver !
Ah ! si ça s'était passé en Espagne, il n'aurait eu recours à personne pour se débarrasser de Cabasso. Mais voici, nous sommes en France ; Garroto a peur de l'expulsion dont on peut si facilement se servir contre les étrangers.
Garroto est le premier des danseurs espagnols à Paris; en Espagne, c'est différent ; ici, il gagne de l'argent, en Espagne, nullement. Garroto était jaloux.
— Allons donc, dit Rita.
— Je vous comprends bien, mais à
son avis, la passion n'était pas le mobile unique de Cabasso ; il eût voulu, sans danser, vous me comprenez...
— Je crois.
— Oui ; Cabasso est pauvre, il accepte toutes les ressources ; donc Garroto, qui avait réuni en solide faisceau son argumentation et s'était chargé à mon service, de quelques papiers authentiques, me prouva clair comme le jour, que Cabasso n'avait jamais rien inventé.
— Le misérable, s'écria Rita.
— Q.ue le tramvs^ay était un leurre.
Qu'on ne le connaissait pas aux chantiers, ni à la Compagnie. Cela, je le pus aisément vérifier.
— Mais alors, ces boîtes sont vides.
— C'est bien pis.
— Mais quoi, qu'est-ce qu'il peut y avoir là ?
— De l'eau, soupira Lormeau, rentrant à la faveur de cette péripétie dans le dialogue.
— Vous croyez.
— Ou toute autre matière pouvant donner l'illusion du poids.
— Eh bien ! c'est là le bouquet Ces boîtes sont pleines de... j'ose à peine le dire. Pardonnez-moi de vous avoir fait venir ici.
— Mais quoi encore, dit Lormeau, avec autorité.
— Eh bien ! ces boîtes sont pleines. . . Garroto me l'a prouvé, Cabasso est un dangereux anarchiste.
— Ah ! soupira Rita, mais, chère amie I...
— Pardonnez-moi ! ces boîtes sont pleines de dynamite. C'est pourquoi, comtesse, vous m'avez vue saisir M. Lormeau tout à l'heure avec cette vivacité dont je vous fais toutes mes excuses, mais un mouvement de lui, nous étions perdus ; cet immeuble, lui, vous et moi, nous sautions.
La politesse se trouvait mal d'accord ici, avec la gradation de l'intérêt porté par M'"'' Domingue aux diverses choses et personnes qu'elle énumérait.
— C'est une mauvaise plaisanterie, madame, s'écria Rita ; il est bien inutile de déranger les gens pour essayer de leur faire peur.
— Comtesse, je vous jure, que depuis les révélations de Garroto, je ne vis plus ; vous croyez à une mystification, je vous assure que vous errez étrangement.
— Mais que voulez-vous de moi, en somme?
— Je fais appel à votre crédit pour obtenir l'expulsion de Cabasso. Comprenez-vous bien, dit-elle, en se jetant aux genoux de Rita, que, cette expulsion je ne peux pas la demander moi-même. Il est armé,... et plus bas elle murmura... Sauvez-moi.
Elle avait la face si décomposée que Rita comprit et crut. Il y eut un silence; du moment qu'elle croyait, Rita commençait à avoir peur.
— Hyacinthe, cria-t-elle avec violence, en voyant Lormeau faire un mouvement, ne touchez pas à cela, je vous le défends;... elle s'arrêta craintive ; un éclat de voix trop fort ne pouvait-il mettre en œuvre les ressorts terribles et secrets de ces boîtes en fer-blanc, détonateurs ou mouvements d'horlogerie. Le destin était tapi
là, en caisses, et les deux femmes étaient pâles dans la pièce à moitié vide.
— Et vous travaillez à côté de cette mine, s'écria Rita, reprise de méfiance en indiquant les feuillets de copie.
— Ma chère, c'est ma seule garantie. Je passe ma vie dans cette pièce, à côté de ces boîtes, de peur que le zèle de la servante ne vienne indiscrètement les épousseter, les toucher. Je suis de garde devant l'ennemi.
Lormeau sentit quelque vérité dans l'accent ; au surplus, il percevait nettement que Rita faisait appel à toute sa volonté, pour ne point défaillir. Il fallait filer; en tout cas s'acheminer vers le départ, quitter la pièce.
— Chère madame, soupire-t-il, ce gredin de Cabasso a-t-il réduit tout votre appartement à cet aspect, je dirai, désolé.
— A peu près, je vais vous montrer.
La cause était gagnée.
— Voyons, dit Rita ; elle ouvrit une porte ; mais qu'est-ce que ça ? Mais,
chère madame, c'est la maison de folie, ici.
Hyacinthe se précipita, la chambre était tendue de noir, du haut en bas, plafond, plancher et murs. C'était un catafalque, c'était une boile de Listing. C'étaient les couleursde la ténèbre, les fenêtres étaient tendues de vitrages noirs cloués. La porte fermée, c'eût été l'obscurité complète.
— Qu'est-ce que vous faites de ça, questionna Lormeau.
— Un autre de mes déboires, répondit brièvement M'"^ Domingue. On a fait ici des expériences de lumière nouvelle, de photographie compliquée.
— Spirite, peut-être.
— Non; enfin c'est manqué; au moins cela n*a-t-il attenté qu'à ma petite tranquillité. Heureuses les inventions inoffensives, même quand elles ne sont pas de vraies inventions 1 Passez par ici, je vous prie.
Rita pétrifiée se laissa docilement emmener dans une salle à manger où ils se rassirent.
— Buvez-vous quelque chose, chère
comtesse ?
— Non merci.
— Pour vous remettre ?
— Ce serait de Télémentaire sagesse, assura Lormeau.
— Alors, je consens.
La chartreuse verte rassurait les cœurs, lorsque la servante (à son pas M""^ Domingue tressaillit) annonça André Brel.
— C'est un de vos amis, puis-je le faire entrer, comtesse?
— Certes, dit Rita.
Et André entra ; ses yeux clignotèrent, il devint rose au front, rouge aux joues, blanc aux narines.
— Q.ue signifie ? dit-il tout bas à \jme Domingue.
— Rien, asseyez-vous, je reviens.
M""^ Domingue se jeta hors la pièce.
On l'entendit parler vite et fort, elle expédiait la servante au dehors. « Tout de suite, oui, tout de suite, ne cherchez pas vos clefs, je vous ouvrirai. »
— Comme ça, dit-elle radieuse en
rentrant, je suis tranquille, je suis assurée.
— Contre quoi?
— Contre la dynamite.
— Q.uelle dynamite, dit André ?
— C'est vrai, je vous fais entrer, je ne vous explique rien.
M'"° Domingue perçut à ce moment, malgré son obsession, qu il y avait quelque gène entre ses visiteurs différents. Elle comprenait assez bien sans avoir reçu les confidences d'André, elle s'était bien expliqué pourquoi il y avait environ trois semaines, il lui avait fait coup sur coup trois visites longues, tendres, appuyées, pourquoi il avait jugé à propos de marquer sa cour, en lui faisant accomplir quelques mirifiques préparatifs d'expériences scientifiques, dont la pièce tendue en noir demeurait le vestige douloureux; elle s'était très bien expliqué son amabilité durant ces trois longues visites et son excellent accueil lors des trois visites longues, tendres et appuyéesqu'elle lui avait rendues coup pour coup, et jour pour jour, répon-
dant lesoiraux invites de raprès-midi ; elle en demeurait enchantée ; de plus elle admirait André Brel, d'avoir filé comme un faon vers des campagnes radieuses, le lendemain même du jour où elle l'avait longuement entretenu de Cabasso, de son génie, et de l'entretien qu'elle comptait provisoirement lui accorder,
— Q.ue vous êtes aimable, s'écriat-elle, cher monsieur Brel, d'accourir ainsi à mon premier appel. Voici bien cinq semaines que je ne vous avais vu, depuis cette soirée oîi vous vîntes. Le même jour que je vous vis aussi pour la dernière fois, chère comtesse, frétilla-t-elle.
André s'inclina. Mais Rita ne coupait pas; les tissus noirs, le catafalque, tout cela ne lui disait rien de bon , elle y reconnaissait la marque de fabrique d'André ; pourtant il eût deviné Cabasso!
De son côté, Lormeau qui n'avait rien à reprocher à André (il devinait un peu pourtant), se faisait malgré lui plus communicatif, et narra rapidement à l'homme de science en qui il avait
quelque confiance, tout de même, malgré cette gênante prérogative qu'il eût été son prédécesseur, l'histoire des boîtes. André, se mit à rire de bon cœur, ce qui était chez lui une manifestation rare, et ce rire fit rire Lormeau, qui se rapprocha de lui, chaise à chaise. Une amitié évidente s'établissait entre ces deux hommes, ils se sentaient un lien commun, des liens communs, au moins une mitoyenneté qui les rapprochait.
Lormeau, brave homme, s'en ébaudissaitmalgrélui,sanssavoir pourquoi. Au ond, ils avaient des goûts semblables.
Heureusement pour Rita, André n'était pas familier.
Rita, qui n'y tenait plus, abandonna les ordinaires tactiques de la femme :
curiosité de dépit, amour encore perdurant ? Elle appela brièvement :
« Caria ! >/
— Chère Rita !
— Ecoutez, deux mots, venez... par
Elle lui montra le catafalque, les tissus noirs. '< Qui a installé ça ? Dites la vérité. »
LES FLEURS DE LA PASSION l^)
— M. André Brel.
— Vous disiez ne pas l'avoir vu depuis la soirée où nous nous rencontrâmes chez vous.
— Cest vrai.
— Mais il est venu ici.
— Il a voulu y travailler seul, y diriger l'installation seul, je Tai laissé faire, je suis sortie.
— Tout le temps? Soyez franche !
— Il faut tout vous dire ; je Ty ai vu un instant, le premier jour, mais il y avait avec nous des ouvriers, des tapissiers.
— Pourquoi me le cachiez-vous ?
— Je craignais de vous faire un peu de peine, quoique vous n'ayez aucun ombrage à en prendre, il ne m'a parlé que de vous, Rita.
— Oh ! je ne m'en soucie guère, nous n'avons pas dépassé les préliminaires, je le croyais un bon camarade, voilà tout.
— Il l'est, Rita.
— Je ne pense pas; ienfm, rejoignons ces messieurs.
Ces messieurs étaient parallèles à
chacune des embrasses du rideau de la fenêtre. Ils avaient agité des lieux communs. « Voyez-vous quelquefois M. Grenadet et M. Bubbcox avait dit André ?
— Parfois, avait répondu Lormeau.
— Ils sont gentils.
— Certes.
— Vous devez les voir assez souvent auprès de la comtesse de Fuegos.
— Je ne la vois pas très souvent, pas assez souvent à mon gré
— Oh! tous ses amis en disent autant, elle est très aimable. Q.ue faitesvous ces temps-ci?
— Pas grand' chose, et vous?
— Moi de même.
— Vous êtes pris ; d'ailleurs, vous avez l'air heureux.
— Vous aussi.
— Moi aussi, on n'a pas le temps d'abattre autant de besogne qu'on voudrait.
— A qui le dites-vous !
Les dames rentrèrent : « Eh bien !
dit André joyeusement, nous allons
voler au-devant du danger. Venez, n'ayez aucune crainte.
— Mais vous ne savez pas, s'écria Rita alarmée.
— Venez, venez.
Tout le monde passa dans la pièce contaminée. André saisit une des boîtes de fer-blanc, avec un « n'ayez pas peur, ça me connaît», la posa sur la table façon Boule, et dit : « Il y a là un petit bouchon que nous allons dévisser. »
— André, s'écrièrent simultanément Rita et Caria, pour l'édification particulière de M. Lormeau, car l'homme de science attelé à sa besogne ne les entendait pas. Il dévissait avec soin et prudence, il dévissait avec tact, avec une telle précaution, que sauf une crispation à ses lèvres on n'eût pas dit qu'il dévissait. Il s'impatientait, cela se voyait à une ride verticale au milieu du front, à ses yeux qui s'animaient ; ses mains n'en vaquaient pas moins à leur office avec une prudence et une lenteur magistrale ; la tête du bouchon de cuivre s'élevait insensiblement. En-
fin l'exécutant posa auprès de lui cet objet si difficilement séparé du tout avec lequel il avait fait corps et pencha le récipient avec une infinie précaution, non sans l'avoir inutilement flairé ; il tomba sur une feuille de papier, une des feuilles cursivement couvertes, un peu de poudre.
André la reversa dans sa main, la replaça sur le papier, la flaira, la porta à hauteur de son œil, l'examina à la loupe, en croqua un grain, fit aïe, car cela avaitdonnécontre une dent, laissa tomber un tranquille « c'est du sable ». Sur quoi tout le monde se mit à rire immodérément, sauf l'opérateur calme et triomphant.
— Dans celle-là, c'est possible, s'écria M""^ Domingue, mais les autres.
— Oh ! ne vous inquiétez pas, dit André, votre Cabasso n'est pas un anarchiste, c'est un vulgaire fumiste.
Néanmoins pour vous calmer tout à fait, je vais prendre une de ces boîtes, au hasard, je vais en étudier le contenu dans mon laboratoire, et je vous en-
verrai quelqu'un qui vous débarrassera des autres.
Reprendrons-nous bientôt nos expériences de lumière nouvelle, chère madame ?
— Ah! cher ami, riposta Caria, je suis bien découragée de la science.
— Consolez-vous avec la poésie , chère amie , c'est très pratique.
Madame la comtesse, permettez-moi de vous baiser la main, et se baissant, il lui jeta un bref et bas : « Tu Tas, ta moule. » Rita rougit et le regarda, les yeux noyés et obéissants ; mais déjà André avait pris une des boîtes en ferblanc, se Tétait placée sous le bras, et annonçait sa ferme intention de retrouver son chapeau , après avoir serré la main amicale de M. Lormeau.
— Faites bien attention à vous, au moins, lui dit Rita, c'est peut-être de la mort que vous portez.
— Oh ! ne craignez rien , je suis solide ; au revoir, tout le monde !
Il disparut ; tout le monde se porta sur le palier, et le regarda descendre l'escalier sans fin, avec tout de même
la peur qu'il ne tombât, et qu'un choc terrible éparpillât vers les airs, la maison-caserne, le héros scientifique et ses trois pâles contemplateurs.