CHAPITRE VIII
Dans le petit jardinet qui sépare sa maisonnette delà route, Rita dans un fauteuil auquel l'industrie moderne, si féconde en ingénieuses trouvailles de commodités, adapta un large parasol, sommeille, un livre sur ses genoux, un journal à ses pieds. En face d'elle sur un banc rustique, Lormeau, abrité d'un simple chapeau de paille à larges bords, à bout pointu, parcourt des pages. Il se lève, car Rita, d'un mouvement a laissé glisser son livre de ses genoux vers la terre ; c'est une belle édition, un Corbière de chez Glady, irremplaçable; Lormeau le ramasse, l'essuie respectueusement, le met à côté de lui sur son banc rustique et continue sa lecture ; il lustre, il lustre
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du doigt et de l'œil, un léger bruit le tire de son bouquin, c'est le lorgnon d'écaillé de Rita qui glisse de ses genoux, elle s'est un peu tournée contre le dossier du fauteuil. Heureusement le lorgnon est tombé sur un journal.
Lormeau le ramasse, le met à côté du Corbière, et se replonge dans sa lecture. Un bruit léger : deux enfants viennent regarder à la grille et jasent tout bas. « Tu vois la belle dame. » Lormeau se lève avec de grandes précautions pour ne pas faire crier le gravier, il opère avec vigueur, souplesse et silence de grandes enjambées, il arque ses jambes pour augmenter leur parcours, il appuie ses pieds avec force, comme pour enfoncer le bruit de ses pas dans la terre, sa main a des gestes à la fois écarteurs et bienveillants, et comme les mioches croient qu'il veut jouer, ils l'attendent en souriant, toutes leurs dents de jeunes chiens à découvert. Lormeau est à la grille, parlemente tout bas, les invite à ne pas réveiller la dame qui dort, négocie ; il en est pour ses deux sous, les mar-
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mots s'en vont de ce même pas dont ils ont vu à l'instant même M. Lormeau leur tracer le modèle, et sitôt le mur longé, éclatent de rire et se sauvent en se bousculant. Lormeau veut retourner vers son bouquin ; le gravier crie; il s'arrête, il demeure et machinalement roule et allume une cigarette. Il fume là, indécis, sous sa cloche de paille, en son complet blanc rayé de bleu, qui lui donne à son gré, un air si campagnard. Voici le voisin qui passe, un gros homme obèse, court, vêtu de blanc cru, couleur de lait de chaux , une casquette de chauffeur se soulève au bout de son bras et rejoint le fond garance de son blanc parasol ; à un geste de Lormeau, il remet sa casquette de chauffeur. « Et comment va..»un nouveau geste de Lormeau commandant Tandante et le diminuendo à tout l'orchestre de la nature, il baisse la voix. «... Madame la comtesse ». Lormeau objecteune main réticente, des épaules douloureuses, découragées, l'homme s'en va sur la pointe des pieds ; un
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chien passe, se dresse à la grille, Lormeau, pour qu'il n'aboie pas, lui fait des politesses, étend la main, lui gratte la tête, le chien part fièrement, la queue en trompette. Lormeau retourne à son banc rustique d'un pas qui craint d'écraser des fraises parmi le gravier ; il y est, il reprend le bouquin, murmure : « Quel raseur ce Brel, »
pose le Brel sur le Corbière, et se reprend sous l'abri de sa cloche de paille, à rouler et à rouler encore et sans cesse de toutes menues cigarettes.
Le soleil est doux , il chauffe les petits lézards, les petites libellules, les gros bourdons , les frêles abeilles, un tout petit vent joue aux feuilles des peupliers. Il y a en face de lui un lilas de Perse qui frissonne dans des clartés nuancées, blanches, violacées un peu; un pan de mur se révèle tout ardent, tout chaud, comme déguisé d'un pan de lumière frissonnante, mobile comme de l'eau d'or qui bougerait à peine, tout près d'une ligne de buis que le soleil vernit d'un éclat comme de cérémonie officielle. Une poulette s'avance, avec
cadence, à petits coups de bec dans le gravier. Lormeau lève un doigt, la poule disparaît s'effarant. Lormeau regarde, Rita n'a pas bougé, le vent léger se fait complice, il est câlin, il est berceur, des petits nuages blancs s'arrêtent un instant au-dessus de la maison, qui est grise, terne, à deux étages assez bas; au-dessus de l'étage , il y a une niche, dedans une vierge, au-dessous en gros caractères, les Fleurs de- la Passion. C'est à cause de ce nom que Rita, toujours un peu dévote, a voulu que Lormeau louât cette maison, aussi parce qu'elle est petite, qu'elle n'est pas chère, mais il y avait, dans le pays, sinon dansle village , d'autres maisons petites et de prix modique. C'est l'invocation à la Reine des sept douleurs qui a décidé Rita. Le médecin a recommandé qu'elle habitât un plateau largement oùvert'a tous les vents, à tous les parfums , balayé des grands souffles qui viennent du ciel, des forêts, des collines lointaines, de la mer encore bien éloignée, et dont il semble parfois qu'arrivent tout de
même, fatiguées mais vivantes encore, des bouffées salines et salubres. Ici l'air
est large, haut, rien ne le borne, le soleil s'amuse avec le vent, ils viennent jouer ensemble sur un parterre de soucis, les embrasent, les rebrous-
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sent ; le vent se lasse, et va secouer un peu de passeroses, le soleil triomphe, les soucis fanfarent de gloire et de •joie, des oiselets passent rapides jetant un triangle d'ombre sur le gravier; Lormeau regarde à ses pieds une cétoine, il la prend, la pose délicatement sur son bras , puis sur son livre , lui laisse la paix pour rouler encore une cigarette, et s'en aller toujours de ce pas cauteleux jusqu'à la grille ; il l'ouvre avec des précautions de cambrioleur et des délicatesses d'ange, se trouve sur la route, et va jusqu'au milieu observer le paysage, le plateau avec au loin, pas très loin , de gros chevaux et de lourdes voitures qui paraissent énormes à n'avoir rien derrière eux que l'horizon ; il se retourne, et voit pas très loin, presque près, la grande rue droite du village , une patache devant l'auberge dont on aperçoit le soleil d'or branlant, des poules, des gamins, deux blousards qui se poussent en sortant du dernier cabaret, à partir duquel les maisons s'espacent un peu par leurs jardins.
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par de larges cultures maraîchères, jusqu'à la maison de Lormeau et de Ri ta, les Fleurs de la Passion. Enervé de sa cigarette perpétuelle, il tire un cigare, fume à larges bouffées; le ciel bleu semble s'ouater d'un peu plus de fumée tendre. Lormeau assis, calme et contemplateur, est empli de plaisir esthétique à la vue de ce paysage plat, suffisamment animé, silencieux, où la lumière s'amuse avec les feuillures et se joue libre avec toutes ses irisations et toutes ses adorables transparences.
C'est de l'air de colline, c'est de l'air jeune et vivifiant.
Rita s'éveille, « André, André », appelle-t-elle, à mi-voix. Elle se passe la main sur les yeux; ses rêves l'avaient emmenée bien loin ; où est-elle? elle le sait maintenant , voici la petite maison, et le banc et les livres d'Hyacinthe Lormeau, et lui, Lormeau, où est-il? Elle regarde fixement devant elle le rai de soleil qui vient éclairer un pied du banc rustique. Ah ! cette passion dédaignée, cet amour bêtement tenace qu'elle porte à André !
Elle le revoit partant, sa boîte de fer-blanc sous le bras, un peu grotesque peut-être, courageux tout de même ; et puis, elle lui a écrit, il n'a pas répondu, elle est allée chez lui, elle ne Ta pas trouvé, elle y est retournée, il l'a reprise, simplement pour faire pièce à Lormeau , s'assurer qu'elle le quitterait s'il le voulait, et puis il Ta renvoyée au pauvre diable, et puis sur ses instances, un dernier rendezvous accordé, il Ta fait se rencontrer dans l'escalier avec M"'° Domingue également nerveuse, également à sa recherche, et les deux femmes se sont disputées, et puis se sont attendries, et sont parties ensemble, en sœurs frappées du même malheur. Mais cette Caria, elle s'est bien vite consolée, avec des cyclistes, des gens de lettres, avec qui sait qui ; elle a du ressort, du nerf, de l'intrigue, elle est de bas lieu, et se contente de tout. Rita, elle, est tombée malade. C'est de l'outrage inattendu, tout cela c'est la faute du bellâtre barbu, du mari . Certes André a su, par qui, peut-être par elle, com-
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bien elle a été chair d'amour, douce, pliante, paisible , et il s est moqué d'elle, ou bien compte-t-il ainsi la mieux tenir. Chimère! 11 ne l'aurait pas, pourainsi dire cédée, laissé glisser à Lormeau. Et où est-il maintenant, il voyage, elle le sait, elle ne sait que cela, où? elle l'ignore, avec une femme ? elle ne l'ignore pas, mais laquelle? Quel astre nouveau s'est associé à cette errante comète d'André.
Pourtant, il n'est pas beau, il n'est pas drôle, il n'est pas riche, il n'est pas séduisant outre mesure, quelle est donc sa force? Ah ! Rita le sait bien, le devine, le comprend, l'exprime, ratifie son opinion ; il n'aime jamais. La passion pour lui c'est le contact à la Chamfort, et elle qui l'aimait pour tout de bon ! Elle s'aperçoit à peine que si elle l'avait tant aimé , durant leur courte liaison, c'est qu'elle avait mis sur lui , un instant, toutes ses ultimes chances de vie heureuse, paisible et câlinée.
Pourtant un soupçon l'effleure. André n'aimera jamais une femme vieillissante et malades Je paie pour l'heure
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de ma vie ; c'était folie d'adorer un homme jeune, enfin, j'en meurs, est-ce de cela, non, c'est aussi de maladie ! » et elle sourit paiement, elle se lève, elle va vers la grille, comme vers plus d'air et plus d'espace, et au bruit de son pas, voici Lormeau qui revient avec la face inquiète. « Celuici est bon, se dit-elle, si je pouvais lui jeter tout mon cœur, je serais sauvée, je serais guérie peut-être, » et cela vaut à Hyacinthe Lormeau, le plus doux baiser qu'il ait jamais reçu d'elle.
— Qu'attendais-tu sur la route?
— Rien, ni personne, je regardais, tu as dormi.
— Oui.
— Es-tu assez reposée, veux-tu sortir, veux-tu jouer aux cartes?
— Non, je neveux rien faire, m'asseoir rêver, peut-être redormir.
Elle se remet dans son fauteuil, elle clôt les yeux , elle aperçoit André qui se lève dans sa mémoire. Hyacinthe reprend son livre, la servante s'approche pour demander des ordres.
il la renvoie d'un geste de la main, regarde la face pâle et amaigrie de son amie, fait des épaules un geste d'impuissance et se remet à lire.