LE VIEUX SOLDAT CANADIEN
Vous souvient-il des jours, vieillards de ma patrie, Où nos pères, luttant contre la tyrannie,
Par leurs nobles efforts sauvaient notre avenir ? Frémissant sous le joug d’une race étrangère, Malgré l'oppression, leur âme toujours fière,
De la France : vait garder le souvenir.
Or, dans ces tristes temps où même l'espérance
Semblait ne pouvoir plus adoucir leur souffrance, Vivait un vieux soldat au courage romain, Descendant des héros qui donnèrent leur vie Pour graver sur nos bords le nom de leur patrie,
La hache sur l'épaule et le glaive à la main.
Mutilé, languissant, il coulait en silence
Ses vieux jours désolés, réservant pour la France Ce qui restait encor de son généreux sang ;
Car dans chaque combat de la guerre suprème, Il avait échangé quelque part de lui-même
Contre les verts lauriers conquis au premier rang.
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Alors Napoléon, nouveau Dieu de la guerre, De l'éclat de son glaive éblouissant la terre, Avait changé l'Europe en un champ de combats.
Puis, si vite il allait, fatiguant la victoire,
trie, Qu'on eût dit que bientôt, trop petit pour sa gloire, Le vieux monde vaincu manquerait sous ses pas, ' ?
Quand les fiers bulletins des exploits de la France Venaient des Canadiens ranimer l’espérance, On voyait le vieillard tressaillir de bonheur, Et puis il regardait sa glorieuse épée, Espérant que bientôt cette immense épopée si Viendrait sous nos remparts réveiller sa valeur. nce, , Quand le vent, favorable aux voiles étrangères, trie, Amenait dans le port des flottes passagères, Appuyé sur son fils, il allait aux remparts:
Et là, sur ce beau fleuve où son heureuse enfance Vit le drapeau français promener sa puissance, Regrettant ses beaux jours, il jetait ses regards ! France Et puis il comparait, en voyant ce rivage, ème,
Où la gloire souvent couronna son courage.
Le bonheur d'autrefois aux malheurs d'aujourd'hui :
r rang: Et tous les souvenirs qui remplissaient sa vie
nous RS Re,
Se pressajient tour à tour dans son âme attendrie,
Nombreux comme les flots qui coulaient devant lu,
Ses regards alffaiblis interrogeaient la rive, Cherchant si les Francais que, dans sa foi naïve Depuis de si longs jours il espérait revoir,
Venaient sous nos remparts déployer leur bannière : Puis, retrouvant le feu de son ardeur première,
Fier de ses souvenirs, il chantait son espoir :
+ Pauvre soldat, aux jours de ma jeunesse,
‘ Pour vous, Français, j'ai combattu longtemps:
‘“ Je viens encor dans ma triste vieillesse,
‘“ Attendre ici vos guerrie, ; triomphants.
“ Ah! bien longtemps vous attendrai-je encore ‘ Sur ces remparts où je porte mes pas ?
‘ De ce grand jour quand verrai-je l'aurore ?
‘ Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?
‘“ Gui nous rendra cette époque heroïque
« Où, sous Montcalm, nos bras victorieux
‘‘ Renouvelaient dans la jeune Amérique
“ Les vieux exploits chantés par nos aieux ?
L Ces paysans qui, laissant leur-chaumière,
+ Venaient combattre et mourir en soldats,
ui.
jere :
ps;
‘ Qui redira leurs charges meurtrières ?
‘« Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?
+ Napoléon, rassasié de gloire,
“ Oublierait-il nos malheurs et nos vœux,
‘“ Lui, dont le nom, soleil de la victoire,
« Sur l'univers se lève radieux ?
‘ Serions-nous seuls privés de la lumière
“4 Qu'il verse à flots aux plus lointains climats ? « 0 ciel! qu'entends-je ? une salve guerrière !
“ Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?
“ Quoi! c'est, dis-tu, l’étendard d'Angleterre, ‘ Qui vient encor, porté par ses vaisseaux ;
‘ Cet étendard que moi-même naguère,
“ À Carillon j'ai réduit en lambeaux.
‘“ Que n'ai-je, hélas! au milieu des batailles Trouvé plutôt un glorieux trépas,
‘“ Que de le voir flotter sur nos murailles !
‘* Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?
‘# Le drapeau blanc, la gloire de nos pères, ‘ Rougi depuis dans le sang de mon roi, ‘“ Ne porte plus aux rives étrangères
& Du nom français la terreur et la loi,
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“ Des trois couleurs l’invincible puissance « T'appellera pour de nouveaux combats ; « Car c'est toujours l’étendard de la France.
“ Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?
« Bauvre vieillard, dont la force succombe, « Révant encor l'heureux temps d'autrefois, « J'aime à chanter sur le bord de ma tombe “ Le saint espoir qui réveille ma Voix.
« Mes yeux éteints verront-ils dans la nue «“ Le fier drapeau qui couronne leurs mâts ?
« Qui, pour le voir, Dieu me rendra la vue.
“ Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?
Un jour pourtant que grondait la tempête,
Sur les remparts on ne le revit plus.
La mort, hélas! vint courber cette tète
Qui tant de fois affronta les obus.
Mais, en mourant, il redisait encore
A son enfant qui pleurait dans ses bras :
« De ce grand jour tes YEUX verront l'aurore,
« Ils reviendront ! et je n'y serai pas !”
Tu l'as dit, à vieillard ! :: France est revenue, Au sommet de nos murs, voyez-vous dans la nue Son noble pavillon d‘rouler sa splendeur ?
Ah! ce jour glorieux où les Français nos frères
Sont venus, pour nous voir, du pays de nos pères,
Sera le plus aimé de nos jours de bonheur,
Voyez sur les remparts cette forme indécise, Agitée et tremblante au souffle de la brise :
C’est le vieux Canadien à son poste rendu !
Le canon de 4 France a réveillé cette ombre
Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre,
Saluer le drapeau si longtemps attendu.
Et le vieux soldat croit, illusion touchante !
Que la France, longtemps de nos rives absente,
Y ramène aujourd’hui ses guerriers triomphants, Et que sur le grand fleuve elle est encor maitresse : Son cadavre poudreux tressaille d'allégresse,
Et lève vers le ciel ses bras reconnaissants.
Tous les vieux Canadiens moissonnés par la guerre Abandonnent aussi leur couche funéraire,
Pour voir réalisés leurs rêves les plus beaux.
Et puis on entendit, le soir, sur chaque rive,
Se mêler au doux bruit de l’onde fugitive
Un long chant de bonheur qui sortait des tombeaux.
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LES MORTS O morts! dans vos tombeaux vous dormez solitaires, Et vous ne portez plus le fardeau des misères Du monde où nous vivons.
Pour vous le ciel n'a plus d'étoiles ni d'orages, de nuages,
Le printemps, de parfums, l'horizon,
Le soleil, de rayons.
Immobiles et froids dans la Fosse profonde,
Vous ne demandez pas si les échos du monde Sont tristes ou joyeux ;
Car vous n'entendez plus les vains discours des hommes,
Qui flétrissent le cœur et qui font que nous sommes
Méchants et malheureux.
Le vent de la douleur, le souffle de l'envie,
Ne vient plus dessécher, comme au jour de la vie, La moelle de vos 0;
Et vous trouvez ce bien au fond du cimetière,
Que cherche vainement notre existence entière, Vous trouvez le repos.
Tandis que nous allons, pleins de tristes pensées
Qui tiennent tout le jour nos âmes oppressées.
Seuls et silencieux, Vous écoutez chanter les voix du sancluuire, Qui vons viennent d'en haut et passent sur la barre
Pour remonter aux Caux,
Vous ne demandez rien à la foule qui passe,
Sans donner seulement aux tombeaux qu'elle elluce Une larme, un soupir:
Vous ne demandez rien à Ja brise qui jette
Son haleine embaumée à la tombe muette.
Rien, rien qu'un souvenir.
Toutes les voluptés où notre âme se méèle, de Ne valent pas pour vous un souvenir fidèle, Cette aumône du cœur, Qui s'en vient réchauffer votre froide poussière, Et porte votre nom, garde par la prière,
Au trône du Seigneur,
Hélas! ce souvenir que l'amitié vous donne, Dans le cœur meurt avant que le corps n’abandonne
Ses vêtements de deuil.
Ei l'oubli des vivants. pesant sur votre tombe,
Sur vos os décharnés plus lourdement retomhe
Que le plomb du cercueil !
Notre cœur égoïste au présent seul se livre,
Et ne voit plus en vous que les feuillets d'un livre Que l’on a déjà lus ;
Car il ne sait aimer dans sa joie ou sa peine
Que ceux qui serviront son orgueil ou sa haïne :
Les morts ne servent plus.
À nos ambitions, à nos plaisirs futiles, O cadavres poudreux, vous êtes inutiles !
Nous vous donnens l’oubli.
Que nous importe à nous ce monde de souffrance Qui gémit au-delà du mur lugubre, immense,
Par la mort établi ?
On dit que, souffrant trop de notre ingratitude, Vous quittez quelquefois la froide solitude
Où nous vous délaissons ; Ht que vous paraissez au milieu des ténèbres, En laissant échapper de vos bouches funèbres
De lamentables sons.
lristes, pleurantes ombres, Qui dans les forêts sombres Montrez vos blancs manteaux,
Et jetez cette plainte
Qu'on écoute avec crainte
Gémir dans les roseaux à
0 lumières errantes, Flammes étincelantes, Qu'on aperçoit la nuit Dans la vallée humide, Où la brise rapide
Vous promène sans bruit :
Voix lentes et p'aintives, Qu'on entend sur les rives Quand les ombres du soir, Epaississant leur voile, Font briller chaque étoile
Comme un riche ostensoir :
Clameur mystérieuse, Que la mer furieuse Nous jette avec le vent, Et dont l'écho sonore
Va retentir encore
Dans le sable mouvant ;
Clam eur, ombres et flammes, Etes-vous donc les âmes De ceux que le tombeau, Comme un gardien fidèle, Pour la nuit éternelle
Retient dans son réseau ?
En quittant votre bière, Cherchez-vous sur la terre Le pardon d'un mortel ?
Demandez-vous la voir Où la prière envoie
Tous ceux qu'attend le ciel?
Quand le doux rossignol à quitté les bocages. Quand le ciel gris d'automne, amassant ses nuages, Prépare le linceul que l'hiver doit jeter
Sur les champs refroidis, il est un jour austère
Où nos cœurs, oubliant les vains soins de la terre,
Qur ceux qui ne sont plus aiment à méditer,
C'est le jour où les morts, abandonnant leurs tombes, Gomme on voit s'envoler de joyeuses colombes, S'échappent un instant de leurs froides prisons ;
En nous apparaissant, ils n’ont rien qui repousse ;
Leur aspect est rèveur et leur figure est douce,
Et leur œil fixe et creux n'a pas de trahisons.
Quand ils viennent ainsi, quand leur regard contemple La foule qui pour eux implore dans le temple
La clémence du ciel, un éclair de bonheur,
Pareil au pur rayon qui brille sur l’opale,
Vient errer un instant sur leur front calme et pâle,
Et dans leur cœur glacé verse un peu de chaleur.
Tous les élus du ciel, toutes les âmes saintes,
Qui portent leur fardeau sans murmure et sans plaintes Et marchent tout le jour sous le regard de Dieu, Dorment toute la nuit sous la garde des anges,
Sans que leur œil troublé de visious étranges
Apercoive en rêvant des abimes de feu ;
Tous ceux dont le cœur pur n'écoute sur la terre Que les échos du ciei, qui rendent moins amère La douloureuse voie où l’homme doit marcher, Et, des biens d'ici-bas reconnaissant le vide, Déroulent leur vertu comme un tapis splendide,
Et marchent sur le mal sans jamais le toucher ;
Quand les hôtes plaintifs de la cité pleurante,
Qu'en un rêve sublime entrevit le vieux Dante,
Paraissent parmi nous en ce jour solennel, Ce n’est que pour ceux-là. Seuls ils peuvent entendre Les secrets de la tombe, Eux seuls savent comprendre
Ces pâles mendiants qui demandent le ciel.
Les cantiques sacrés du barde de Solyme, Accompagnant de Job la tristesse sublime,
Au fond du sanctuaire éclatent en sanglots ; Et le son de l’airain, plein de sombres alarmes, Jette son glas funèbre et demande des larmes
Pour les spectres errants, nombreux comme les flots.
Donnez donc, en ce jour où l’église pleurante Fait entendre pour eux une plainte touchante ; Pour calmer vos regrets, peut-être vos remords, Donnez, du souvenir ressuscitant la flamme, Une fleur à la tombe, une prière à l’âme,
Ces deux parfums du ciel qui consolent les morts.
Priez pour vos amis, priez pour votre mère,
Qui vous fit d'heureux jours dans cette vie amère,
Pour les parts de vos cœurs dormant dans les tombeaux, Hélas! tous ces objets de vos jeunes tendresses
Dans leur étroit cercueil n’ont plus d'autres caresses
Que les baisers du ver qui dévore leurs os.
Priez pour l'exilé, qui, loin de sa patrie, Expira sans entendre une parole amie ; Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort, Personne ne viendra donner une prière, L'aumône d'une larme à la tombe étrangère :
Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort ?
Priez encor pour ceux dont les âmes blessées Ici-bas n'ont connu que les sombres pensées
Qui font les jours sans joie et les nuits sans sommeil Pour ceux qui, chaque soir, bénissant l'existence, N'ont trouvé le matin, au lieu de l'espérance,
A leurs rèves dorés qu’un horrible réveil,
Ah! pour ces parias de la famille humaine,
Qui, lourdement chargés de leur fardeau de peine,
Ont monté jusqu'au bout l'échelle de douleur, Que votre cœur touché vienne donner l’obole D'un pieux souvenir, d’une sainte parole,
Qui découvre à leurs yeux la face du Seigneur,
Apportez ce tribut de prière et de larmes, Afin qu'en ce moment terrible et plein d'alarmes, Où de vos jours le terme enïn sera venu,
Votre nom, répété par la reconnaissance ) ul
De ceux dont vous aurez abrégé la souffrance,
En arrivant là-haut, ne soit pas inconnu.
Et prenant ce tribut, un ange aux blanches ailes, Avant de le porter aux sphères éternelles,
Le dépose un instant sur les tombeaux amis;
Et les mourantes fleurs du somhre cimetière,
Se ranimant soudain au vent de la prière,
Versent tous leurs parfums sur les morts endormis.
LE DRAPEAU DE CARILLON (1858) Montcalm était tombé comme tombe un héros, Enveloppant sa mort dans un rayon de gloire, Au lieu même où le chef des conquérants nouveaux,
Wolfe, avait rencontré la mort et la victoire.
Dans un effort suprême en vain nos vieux soldats
Cueillaient soûüs nos remparts des lauriers inutiles ;
Car un roi sans honneur avait livré leurs bras,
Sans donner un regret à leurs plaintes stériles.
De nos bords s'élevaient de longs gémissemenis,
Comme ceux d'un enfant qu'on arrache à sa mère;
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Et le peuple attendait plein de frémissements,
En implorant le ciel dans sa douleur amère,
Le jour où pour la France et son nom triomphant, Il donnerait encore et son sang et sa vie;
Car, privé des rayons de ce soleil ardent,
I] était exilé dans sa propre patrie,
Comme au doux souvenir de la sainte Sion,
Israël en exil avait brisé sa lyre
Et du maitre étranger souffrant l'oppression, Jetait au ciel le cri d'un impuissant délire,
Tous nos fiers paysans de leurs joyeuses voix N'éveillaient plus l'écho qui dormait sur nos rives; Regrettant et pleurant les beaux jours d'autrefois,
Leurs chants ne trouvaient plus que des notes plaintives,
L'intrépide guerrier que l'on vit des lis d’ot
Porter à Carillon l'éclatante bannière,
Vivait au milieu d'eux. Il conservait encor
Ce fier drapeau qu'aux jours de la lutte dernière, On voyait dans sa main briller au premier rang. Ce glorieux témoin de ses nombreux faits d'armes,
Qu'il avait tant de fois arrosé de son sang,
Il venait chaque soir l’arroser de ses larmes,
Et le dimanche, après qu'aux voûtes du saint lieu Avaient cessé les chants et l'ardente prière Que les vieux Canadiens faisaient monter vers Dieu, On les voyait se rendre à la pauvre chaumière, Où, fidèle gardien, l’héroïque soldat Cachait comme un trésor cette relique sainte. Là, des héros tombés dans le dernier combat
On pouvait un instant s’entretenir sans crainte,
De Lévis, de Montcalm on disait les exploits, On répétait encor leur dernière parole ; Et quand l'émotion, faisant taire les voix,
Posait sur chaque front une douce auréole,
Le soldat déployait à leurs yeux attendris L'éclatante blancheur du drapeau de la France; Puis chacun retournait à son humble logis,
Emportant dans son cœur la joie et l'espérance.
Un soir que réunis autour de ce foyer, Ces hôtes assidus écoutaient en silence
Les longs récits empreints de cet esprit guerrier Qui seul adoucissait leur amère souffrance, 2es récits qui semblaient à leurs cœurs désolés Plus purs que l’aloès, plus doux que le cinname ;
Le soldat, rappelant les beaux jours envolés, Découvrit le projet que nourrissait son âme.
«0 mes vieux compagnons de gloire et de malheur, ‘“ Vous qu’un même désir autour de moi rassemble, “ Ma bouche, répondant au vœu de votre cœur, [semble-
4“ Vous dit, comme autrefois : Nous saurons vaincre en- ‘“ À ce grand roi pour qui nous avons combattu,
‘“ Racontant les douleurs de notre sacrifice, + J’oserai demander le secours attendu
‘“ Qu'à ses fils malheureux doit sa main protectrice.
‘“ Emportant avec moi ce drapeau glorieux,
« J'irai, pauvre soldat, jusqu'au pied de son trône, « Et lui montrant de là ce joyau radieux
« Qu'il a laissé tomber de sa noble couronne,
« Ces enfants qui vers Dieu se tournant chaque soir, «“ Mèlent toujours son nom à leur prière ardente,
« Je trouverai peut-être un cri de désespoir
‘“ Pour toucher son grand cœur et combler votre attente.
A quelque temps de là, se confiant aux flots,
Le soldat s’éloignait des rives du grand fleuve,
Et dans son cœur, bercé des rêves les plus beaux, Chantait l'illusion dont tout espoir s’abreuve.
De Saint-Malo bientôt il saluait les tours
Que cherche le marin au milieu de l'orage,
Et retrouvant l'ardeur de ses premiers beaux jours,
De la vieille patrie il touchait le rivage.
De tout ce que le cœur regarde comme cher,
Des vertus dont le ciel fit le parfum de l'âme, Voltaire alors riait de son rire d’enfer ;
Et d'un feu destructeur semant partout la flamme, Menaçant à la fois et le trône et l'autel,
fl ébranlait le monde en son délire impie ;
Et la cour avec lui, riant de l'Eternel,
N'avait plus d'autre Dieu que le dieu de l'orgie,
Quand le pauvre soldat avec son vieux drapeau, Essaya de franchir les portes de Versailles,
Les lâches courtisans à eet hôte nouveau
Qui parlait de nos gens, de gloire, de batailles, D'enfants abandonnés, des nobles sentiments Que notrecœur bénit et que le ciel protège, Demandaient, en riant de ces tristes accents,
je qu'importaient au roi quelques arpents de neige ?
Qu'importaient, en effet, à ce prince avili, Ces neiges où pleuraient, sur les plages lointaines, Ces fidèles enfants qu'il vouait à l'oubli !...…..
La Dubarry régnait, De ses honteuses chaînes
J9 Le vieux roi subissait l'ineffaçable affront ; Lui livrant les secrets de son âme indécise, Il voyait, sans rougir, rejaillir sur son front
Les éclats de la boue où sa main l'avait prise.
Après de vains efforts, ne pouvant voir son roi,
Le pauvre Canadien perdit toute espérance.
Seuls, quelques vieux soldats des jours de Fontenoi, En pleurant avec lui consolaient sa souffrance... Ayant bu jusqu'au fond la coupe de douleur,
Enfin il s'éloigna de la France adorée.
Trompé dans son espoir, brisé par le malheur,
Qui dira les tourments de son âme navrée ?
Du soldat poursuivi par un destin fatal,
Le navire sombrait dans la mer en furie,
Au moment où ses yeux voyaient le ciel natal. Mais, comme à Carillon, risquant encor sa vie, Il arrachait aux flots son drapeau vénéré,
Et bientôt retournant à sa demeure agreste,
Pleurant, il déposait cet étendard sacré,
De son espoir décu touchant et dernier reste,
A ses vieux compagnons cachant son désespoir,
Refoulant les sanglots dont son âme était pleine,
11 disait que bientôt leurs yeux allaient revoir Les soldats des Bourbons mettre un terme à leur peine, De sa propre douleur il voulut souffrir seul ; Pour conserver intact le culte de la France, Jamais sa main n'osa soulever le linceul
Où dormait pour toujours sa dernière espérance.
Pendant que ses amis, ranimés par sa voix,
Pour ce jour préparaient leurs armes en silence,
Et retrouvaient encor la valeur d'autrefois
Dans leurs cœurs altérés de gloire et de vengeance; Disant à son foyer un éternel adieu,
Le soldat disparut emportant sa bannière ;
Et vers lui revenant au sortir du saint lieu,
Is frappèrent en vain au seuil de sa chaumière.
Sur les champs refroidis jetant son manteau blanc, Décembre était venu. Voyageur solitaire,
Un homme s'avançait d’un pas faible et tremblant Aux bords du lac Champlain. Sur sa figure austère Une immense douleur avait posé sa main.
Gravissant lentement la route qui s'incline,
De Carillon bientôt il prenait le chemin,
Puis enfin s'arrêtait sur la haute colline.
Là, dans le sol glacé fixant un étendard, Il déroulait au vent les couleurs de la France. Planant sur l'horizon, son triste et long regard Semblait trouver des lieux chéris de son enfance.
Sombre et silencieux il pleura bien longtemps,
Comme on pleure au tombeau d’une mère adorée,
Puis à l'écho sonore envoyant ses accents,
Sa voix jeta ce cri de son âme éplorée :
‘ O Carillon, je te revois encore,
Non plus, hélas ! comme en ces jours bénis Où dans tes murs la trompette sonore
Pour te sauver nous avait réunis.
Je viens à toi, quand mon âme succombe Et sent déjà son courage faiblir.
Oui, près de toi, venant chercher ma tombe,
Pour mon drapeau je viens ici mourir,
« Mes compagnons, d'une vaine espérance
Berçant encor leurs cœurs toujours français,
Les yeux tournés du côté de la France,
Diront souvent: Reviendront-ils jamais ?
L'illusion consolera leur vie ;
Moi, sans espoir, quand mes jours vont finir, sans entendre une parole amie,
Pour mon drapeau je viens ici mourir,
#“ Cet étendard qu’au grand jour des batailies, Noble Montcalm, tu plaças dans ma main,
jet étendard qu'aux portes de Versailles, Naguère, hélas ! je déployais en vain,
Je le remets aux champs où de ta gloire Vivra toujours l’immortel souvenir, Et dans ma tombe emportant to mémoire,
Pour mon drapeau je viens ici mourir.
“ Qu'ils sont heureux ceux qui dans la mêlée Près de Lévis moururent en soldats !
En expirant, leur âme consolée
Voyait la gloire adoucir leur trépas.
Vous qui dormez dans votre froide bière, Vous que j'implore à mon dernier soupir, Réveillez-vous! Apportant ma bannière
Sur vos tombeaux, je viens ici mourir.”
A quelques jours de là, passant sur la colline, A l'heure où le soleil à l'horizon s'incline, Dos paysans trouvaientun cadavre glacé
jouvert d'un drapeau blanc. Dans sa dernière étreinte
Il pressait sur son cœur cette relia 1e sainte,
Qui nous redit encor la gloire du passé.
O noble et vieux drapeau, dans ce grand jour de fête, Où, marchant avec toi, tout un peuple s'apprête
A célébrer la France, à nos cœurs attendris
Quand tu viens raconter la valeur de nos pères,
Nos regards savent lire en brillants caractères
L'héroïque poème enfermé dans tes plis.
Quand tu passes ainsi comme un rayon «© flamme,
Ton aspect vénéré fait briller dans notre àme
Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux. [d'armes,
Leurs grands jours de combats, leurs immortels faits- Leurs efforts surhumains, leurs malheurs et leurs larmes,
Dans un rêve entrevus, passent devant nos veux.
Ah ! bientôt puissions-nous, à drapeau de nos pères! Voir tous les Canadiens, unis comme des frères, Comme au jour du combat se serrer près de toi! Puisse &es souvenirs la tradition sainte
En régnant dans leur cœur, garder de toute atteinte
Et leur langue et leur foi!