‹ Les Fleurs de la poésie canadienne [microforme] (volume 2)Chapitre 8 sur 32 · DONNACONA · texte numérisé non relu

DONNACONA

Stadaconé dormait sur son fier promontoire ; Ormes et pins, forêt silencieuse et noire,

Protégeaient son sommeil.

Le roi Donnacona dans son palais d’écorce Altendait, méditant sur sa gloire et sa force,

Le retour du soleil.

La guerre avait cessé d’affliger ses domaines $

Il venait de soumettre à ses lois souveraines Douze errantes tribus.

Ses sujets poursuivaient en paix, dans les savanes,

Le lièvre ou la perdrix ; autour de leurs cabanes

Les ours ne rôdaient plus,

Cependant il avait la menace à la bouche,

Il se tournait fiévreux sur sa brûlante couche, Le roi Donnacona !

Dans un demi-sommeil, péniblement écloses,

Voici, toute la nuit, les fatidiques choses

Que le vieux roi parla :

‘“ Que veut-il l'étranger à la barbe touffue ? Quels esprits ont guidé cette race velue

En decà du grand lac ?

Pour le savoir, hélas ! dans leurs fureurs divines, Nos jongleurs ont brûlé toutes les médecines

Que renfermait leur sac !

‘ Cudoagny se tait ; les âmes des ancêtres

Ne parlent plus la nuit ; car nos bois ont pour maitres Les dieux de l'étranger.

Chaque jour verra-t-il s’augmenter leur puissance ?

J'aurais pu cependant, avec plus de vaillance,

Conjurer ce danger.

‘“ J'aurais pu repousser, loin, bien loin du rivage

Le chef et son escorte, et châtier l’outrage

Par leur audace offert.

Mais de Cahir-Coubat ils ont toute la grève, 4 Et déjà l’on y voit un poteau qui s'élève, |

D’étranges fleurs couvert.

‘Is ont dû tressaillir dans la forêt sacrée Les os de nos aïeux ! Ma poussière exécrée N'y reposera pas.

Les fils de nos enfants, bien loin d'ici peut-être, Dispersés, malheureux, maudiront un roi traître,

Qu'on nommera tout bas.

R “ Taiguragny l’a dit : l'étranger est perfide, | Ses présents sont trompeurs, et la main est avide Qui nous donne aujourd’hui :

Elle prendra demain mille fois davantage, Mon peuple n'aura plus, bientôt, sur ce rivage,

aitres Une forêt à lui.

“ Taiguragny l’a dit : de ses riches demeures,

Où, dans les voluptés, il voit couler ses heures, Leur roi n’est pas content,

I] lui faudrait encore et mes bosquets d’érables,

Et l’or qu’il veut trouver caché parmi les sables

De mon fleuve géant,

« Jeunes gens, levez-vous et déterrez la hache, La hache des combats! Que nulle peur n’arrache À vos cœurs un soupir !

Comme un troupeau d’élans ou de chevreuils timides,

Tous ces fiers étrangers, sous vos flèches rapides

Vous les verrez courir.

«“ Mais inutile espoir ! Leur magie est plus forte, Et son pouvoir partout sur le nôtre l'emporte ; Leur Dieu, c’est un Dieu fort!

Quand il fut homme, un jour, dans un bien long supplice, De ceux dont il venait expier la malice

Ce Dieu reçut la mort.

‘“ Domagaya l'a dit: les tribus de l’aurore, Ni celies du couchant, plus savantes encore, N'ont jamais inventé De tourments plus cruels ; mais, chef plein de vaillance, Le Dieu des étrangers a souffert en silence,

Puis au ciel est monté.”

Ainsi parlait le roi dans son âme ingénue;

Et lui-même bientôt sur la flotte inconnue,

che

timides,

des

rte ,

ng supplice,

le vaillance,

ll partait entrainé.

Ses femmes, ses sujets hurlèrent sur la rive,

Criant Agouhanna! De leur Clameur plaintive

Cartier fut étonné.

Et prenant en pitié leur bruyante infortune, Le marin leur promit qu'à la douzième June [ls reverraient leur roi.

Des colliers d'ésurgni scellèrent la promesse, (

sartier les accepta : puis ils firent liesse,

Car il jura sa foi,

Douze lunes et vingt, et bien plus se passèrent,

Cinq hivers, cinq étés lentement s'écoulèrent :

Le chef ne revint pas.

L'étranger, de retour

au sein de la bourgade,

Du roi que chérissait la naïve peuplade,

taconta le trépas.

Page 1