‹ Les Fleurs de la poésie canadienne [microforme]Chapitre 27 sur 86 · LE DRAPEAU DE CARILLON · texte numérisé non relu

LE DRAPEAU DE CARILLON

MENSEZ-VOUS quelquefois à ces temps glorieux,

. Où seuls, abandonnés par la France, leur mère, —+% Nos aïeux défendaient son nom victorieux Et voyaient devant eux fuir l'armée étrangère ? Regrettez-vous encor ces jours de Carillon,

Où, sous le drapeau blanc enchaînant la victoire, Nos pères se couvraient d'un immortel renom,

Et tracaient de leur glaive une héroïque histoire !

Regrettez-vous ces jours où lchement vendus

Par le faible Bourbon qui régnait sur la France, Les héros canadiens, trahis, mais non vaincus, Contre un joug ennemi se trouvaient sans défense ? D'une grande épopée à triste et dernier chant,

Où la voix de Lévis retentissait sonore,

Plein de hautes leçons ton souvenir touchant

Dans nos cœurs oublieux sait-il régner encore ?

Montcalm était tombé comme tombe un héros, Enveloppant sa mort dans un rayon de gloire,

Au lieu même où le chef des conquérants nouveaux, Wolfe, avait rencontré la mort et la victoire.

Dans un effort suprême 61 vain nos vieux soldats Cucillaient sous nos remparts des lauriers inutiles : Car un roi sans honneur avait livré leurs bras,

Sans donner un regret à leurs plaintes stériles,

De nos bords s'élevaient de longs gémissements, Comme ceux d'un enfant qu'on arrache à sa mère : Et le peuple attendait plein de frémissements,

En implorant le ciel dans sa douleur amère,

Le jour où pour la France et son nom triomphant, Il donnerait encore et son sang et sa vie ;

Car, privé des rayons de ce soleil ardent,

Il était exilé dans sa propre patrie.

Comme au doux souvenir de la sainte Sion,

[sraël en exil avait brisé sa lyre,

Et du maître étranger souffrant l'oppression,

Jetait au ciel le cri d’un impuissant délire,

Tous nos fiers paysans de leurs joyeuses voix N'’éveillaient plus l'écho qui dormait sur nos rives: Regrettant et pleurant les beaux jours d'autrefois, Leurs chants ne trouvaient plus que des notes plain-

[tives.

L'intrépide guerrier que l'on vit des lis d'or

Porter à Carillon l’éclatante bannière,

Vivait au milieu d'eux. Il conservait encor

Ce fier drapeau qu'aux jours de la lutte dernière On voyait dans sa main briller au premier rang. Ce glorieux témoin de ses nombreux faits d'armes, Qu'il avait tant de fois arrosé de son sang,

Il venait chaque soir l’arroser de ses larmes,

Et le dimanche, après qu'aux voûtes du saint lieu Avaient cessé les chants et l’ardente prière

Que les vieux Canadiens faisaient monter vers Dieu On les voyait se rendre à la pauvre chaumière,

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Dieu,

Où, fidèle gardien, l'héroïque soldat

Cashait comme un trésor cette relique sainte. La, des héros tombés duns le dernier combat On pouvait un instant s'entretenir sans crainte,

De Lévis, de Montcalm on disait les exploits, On répétait encor leur dernière parole ;

Et quand l'émotion, faisant taire les voix, Posait sur chaque front une douce auréole,

Le soldat déployait à leurs yeux attendris L'éclatante blancheur du drapeau de la France : Puis chacun retournait à son humble logis, Emportant dans son cœur la joie et l'espérance.

Un soir que réunis autour de ce foyer,

Ces hôtes assidus écoutaient en silence

Les longs récits empreints de cet esprit guerrier Qui seul adoucissait leur amère souffrance,

Ces récits qui semblaient à leurs cœurs désolés Plus purs que l’aloès, plus doux que le cinname : Le soldat, rappelant les beaux jours envolés, Découvrit le projet que nourrissait son âme,

“ O mes vieux compagnons de gloire et de malheur,

# Vous qu'un même désir autour de moi rassemble,

“ Ma bouche, répondant au vœu de votre cœur,

“ Vous dit, comme autrefois, nous saurons vaincre en-

“A ce grand roi pour quinous avons combattu, [semble, tacontant les douleurs de notre sacrifice,

“ J'oserai demander le secours attendu

“ Qu'à ses fils maïheureux doit sa main protectrice,

654 OCTAVE CREMAZIE

“ Emportant avec moi ce drapeau glorieux,

“Pirai, pauvre soldat, jusqu'au pied de son trône,

Et ni montrant de à ce joyau radieux

Qu'il a laissé tomber de sa noble couronne,

“ Ces enfants qui vers Dieu se tournant chaque soir, Mélent toujours son nom à leur prière ardente,

“Je trouverai peut-être un cri de désespoir

Pour attendrir son cœur et combler votre attente.”

À quelque temps de là, se confiant aux flots,

Le soldat s'éloignait des rives du grand fleuve,

Et dans son cœur, bercé des rêves les plus beaux, Chantait l'illusion dont tout espoir s'abreuve,

De Saint-Malo bientôt il saluait les tours

Que cherche le marin au milieu de l'orage,

Et, retrouvant l'ardeur de ses premiers beaux jours, De la vieille patrie il touchait le rivage.

De tout ce que le cœur regarde comme cher,

Des vertus dont le ciel fit le parfum de l'âme, Voltaire alors rinit de son rire d'enfer :

Et d'un feu destructeur semant partout la flamme, Menacant à la fois et le trône et l'autel,

[ ébranlait le monde en son délire impie :

Et la cour avec lui riant de l'Éternel,

N'avait plus d'autre Dieu que le dieu de l’orgie.

Quand le pauvre soldat avec son vieux drapeau Essava de franchir les portes de Versailles,

Les lâches courtisans à cet hôte nouveau

Qui parlait de nos gens, de gloire, de batailles,

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jours,

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D'enfants abandonnés, des nobles sentiments Que notre cœur bénit et que le ciel protège, Demandaient, en rinnt de ses tristes accents, Ce qu'importaient au roi quelques crpents de ne ice

Qu'importaient, en effet, à ce prince avili,

Ces neiges où pleuraient, sur les plages lointaines, Ces fidèles enfants qu'il vouait à l'oubli !...

La Dubarry régnait: de ses honteuses chaines

Le vieux roi subissait l'ineffaçable affront ;

Lui livrant les secrets de son inc indécise,

I voyait, sans rougir, rejaillir sur son front

Les éclats de la boue où sa main l'avait prise.

Après de vains efforts, ne pouvant voir son roi,

Le pauvre Canadien perdit toute espérance,

Seuls, quelques vieux soldats des jours de Fontenoi, En pleurant avec lui consolaïent sa souffrance... Ayant bu jusqu'au fond la coupe de douleur,

Entin il s'éloigna de la France adorée.

Trompé dans son espoir, brisé par le malheur,

Qui dira les tourments de son âme navrée ?

Du soldat, poursuivi par un destin fatal,

Le navire sombrait dans la mer en furie,

Au moment où ses yeux voyaient le ciel natal, Mais, comme à Carillon, risquant encor sa vie, ['arrachait aux flots son drapeau vénéré,

Et bientôt retournant à sa demeure agreste, Pleurant, il déposait ect étendard sacré,

De son espoir déçu touchant et dernier reste,

DE pars mm

66 OUTAVE CRÉMAZIE

À ses vieux compagnons cachant son désespoir, Son efoulant les sanglots dont son âme était pleine, Com I disait que bientôt leurs veux allaient revoir Puis Les soldats des Bourbons mettre un terme à leur peine. Sa V

De sa propre douleur il voulut souffrir seul :

Pour conserver intact le culte de la France, O0 Jamais sa main n'osa soulever le Jinceul Non Où dormait pour toujours st dernière espérance. Où «

Pour

Pendant que ses amis, ranimés par sa Voix, Fu , : |

Pour ce jour préparaient leurs armes en silence, EC ET Et si

Et retrouvaient encor la valeur d'autrefois Oui Dans leurs cœurs altérés de gloire et de vengeance : pat

$ S { Disant à son foyer un éternel adieu,

Le soldat disparut cimportant sa bannière : \ AJUS

Et vers lui revenant au sortir du saint heu, Des [ls frappèrent en vain au seuil de sa chaumière, c . Diro Moi, Et s:

Poui

Sur les champs refroidis jetant son manteau blanc, Décembre était venu. Voyageur solitaire,

Un homme s'avançait d'un pas faible et tremblant Aux bords du lac Champlain. Sur sa figure austere Une immense douleur avait posé sa main.

Gravissant lentement la route qui s'incline

De Carillon bientôt il prenait le chemin,

Puis enfin S'arrétait sur la haute colline.

Là, dans le sol glacé fixant un étendiurd,

Il déroulait au vent les couleurs de la France,

Planant sur l'horizon, son triste et long regard

Sembiait trouver des Heux chéris de son enfance.

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Sombre et silencieux il pleura bien longtemps, Comme on pleure au tombeau d’une mère adorée, Puis à l'écho sonore envoyant ses accents,

Sa voix jeta le eri de son âme éplorée :

* O Carillon, je te revois enc:

Non plus, hélas ! eomine en ces jours bénis Où dans tes murs la trompette sonore

Pour te sauver nous avait réunis.

Je viens à toi, quand mon âme succombe Et sent déjà son courage faiblir.

Oui, près de toi, venant chercher ma tombe, Pour mon drapeau je viens ici mourir,

* Mes compagnons, l’une vaine espérance Berçcant encor leurs cœurs toujours français, Les yeux tournés du côté de la France, Diront souvent: Reviendront-ils jamais ?

Lillusion consolera leur vie ;

Moi, sans espoir, quand mes jours vont finir, Et sans cutendre une parole amie,

Pour mon drapeau je viens ici mourir.

: Cet étendard qu'au grand jour des batailles, Noble Montcalm, tu placas dans ma main, Cet étendard qu'aux portes de Versailles, Naguere, hélas ! je déployais en vain,

Je le remets aux champs où de la gloire

Vivra toujours l’immortel souvenir, 4 dans ma tombe emportant ta mémoire,

Pour mon drapeau je viens iei mourir.

OS OCTAVE CREMAZIE

“ Qu'ils sont heureux ceux qui dans la mêlée Près de Lévis moururent en soldats !

En expirant, leur âme consolée

Voyait la gloire adoucir leur trépas.

Vous qui dormez dans votre froide biere, Vous que j'inplore à mon dernier soupir, Réveillez-vous ! Apportant ma bannicre

Sur vos tombeaux, je viens ici mourir.”

À quelques jours de là, passant sur la colline,

À l'heure où le soleil à l'horizon s'incline,

Des paysans trouvaient un cadavre glacé Couvert d'un drapeau blanc. Dans sa dernière ét: [| pressuit sur son cœur cette rehique sainte,

Qui nous redit encor lu gloire du passé.

O noble et vieux drapeau, dans ce grand jour de fête, Où, marchant avec toi, tout un peuple s'appréte

A célébrer la France, à nos cœurs attendris

Quand tu viens raconter la valeur de nos pères,

Nos revards savent Hre en brillants caractères L'héroïque poeme enfermé dans tes plis.

Quand tu passes ainsi Comme un rayon de flamme, Ton aspect vénéré fait briller dans notre âme Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux. [d'armes, Leurs grands jours de combats, leurs immortels faits Leurs effortssurhumains, leurs malheurset leurs larmes. Dans un réve entrevus, passent devant nos yeux.

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Héroïqu Tu reste Des &lor Et sur | Tu vien

Ah! bie Voir tot Comme Puisse d

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OCTAVE CREMAZIÉE 0!)

O radieux débris d'une grande épopée,

Héroïque bannière au naufrage échappée

Tu restes sur nos bords comme un témoin vivant Des glorieux exploits d'une race guerrière :

Et sur les jours passés répandant ta lumière,

Tu viens rendre à son nom un hommage éclatant.

Ah! bientôt puissions-nous, Ô drapeau de nos peres !

Voir tous les { anadiens, unis comme des Irères,

Comme au jour du combat se serrer pres de toi !

Puisse des souvenirs la tradition sainte

En résnant dans leur cœur. garder de toute atteinte É& leur lanoue et leur foi !

» | | LE CANADÀ | (1859) te, CT ALUT, Ô ciel de ma patrice !

>) Salut, Ô noble Saint-Laurent !

’ Ton nom dans ion Ame attendrie Répand un parfum enivrant, O Canada, fils de la France Qui te couvrit de ses bienfaits, Toi, otre alnour, notre CsSpt l'ilhice, Qui pourra t'oublier jamais ?

es, Sur les plages du nouveau monde.

ts Pareil au phare radieux es. Qui guide sur la mer profonde

Le nautonier aventureux

OCTAVE CREMAZIE

Tu fais rayonner la lumiere

De tes souvenirs glorieux,

Et tu racontes à la terre

Les grands exploits de nos aïeux.

Dans tes verdoyantes campagnes, Où séjourne le vrai bonheur,

Le Canadien à pour compagnes Les plus saintes vertus du cœur.

Fidèle au cuite de ses peres,

De leur exemple il suit la loi,

Et fuyant les mœurs étrangères, I garde sa langue et sa foi.

Ah ! puisse cette union sainte

Qui fit nos ancêtres si grands,

Ne recevoir jamais d'atteinte

Par les ernaes de tes enfants.

Et si jamais pour te défendre

Nonnait le grand jour du combat, Comme autrefois qu'ils sachent prendre Le glaive vainqueur du soldat.

Heureux qui dévouant sa vie

À la gloire de te servir,

Sous ton beau ciel, à ma patrie Peut dire, à son dernier soupir :

() Canada ! fils de la France, Toi qui me couvris de bienfaits, Toi, mon amour, mon espérane

Qui pourra toublier jamais ?

( ‘haq

Siln

OCTAVE CRÉMAZIE rh

L'ALOURTTE (1858)

Voici le jour ; n’entends-tu pas le chant de lalouette qui s'élève sur la rive ?

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