‹ Les folies amoureusesChapitre 10 sur 50 · LE SPECTRE D UN PORTRAIT · texte numérisé non relu

LE SPECTRE D UN PORTRAIT

— Qu'y av^it-U dçrrière çç v«rrfl ? me demanda-t-il,

— Un pprtraii, m's-t-on dit.

— M'huile?

— ' Non. Ah pastel.

— Eh bien, tout s'explique. Un pastel rcMeni' ble à ces pjipillons qui teigoent d'un peu de poudre blaaçhe ou jaune les objets sur lesquels Us se posent; le portFait, trop bien appliqué anverre, lui a laissé son image aâaiblie, mais exacte, qui, considérée dans un jour favorable, a pu vous paraître le portrait lui-même. Tenez, regardez.

Il y avait en effet derrière la vitre une légère poussière de couleurs qui figurait le visage et le aetn nu d'une jeune femme.

~ Eh bien, êtes-vous rassuré ?

— Sans doute, répondis-je.

— Et convaincu ?

— Oh! absolument.

— Alors rien n'empêche que je place mon esquisse dans ce cadre que vous avee sans doute acheté pour elle ?

Et le peintre se dbposait k épousseter de son mouchoir la vitre où transparaissait l'image, mais j'arrêtai sa mdn.

— Mon ami, lui dîs-je un peu honteux, j'achèterai un autre cadre. Laissons en paix les morts.

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Roses Jaunes

Us en étaient à ce moment dangereux des liaisons amoureuses où, pour croire encore à son bonheur, il est nécessaire que d'autres vous en parlent. Être deux ne sullit plus; il fkut entendre quelqu'un dire : (c Ils sont deux, d C'est alors que les cœurs bons ont besoin d'un ami; les autres, d'un envieux. Un des premiers symptômes de la satiété, c'est qu'on se regarde plus souvent dans la gldce j pourquoi ? parce qu'on veut un témoin} si propre image, c'est presque une troisième présence. Le due aspire à devenir trio. Quelquefois il dégénère en quatuor, dans la musique italienne et dans les amours iaciles.

Clémentine et Robert ne s'ennuyaient point, certeé. S'etmuyer, était-ce possible ? Il avait vingt ans, elle, tretïte. Et le livre était bien séduisant, bien qu'il n'en eût pdlnt coupé lei pages. Ce qu'elle

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avait d'irrésistible, c'était la pudeur, La chasteté, cette niaiserie, — niaiserie sublime, hélas ! — est donnée à tout être jeune et ignorant; mais la pudeur s'acquiert. Une petite fille qui relève sa jupe plus haut que son ventre est d'une chasteté suprême; la pudeur, cette rusée, montre à peine le bout de sa bottine. Elle est une science, un art. Elle est l'obstacle opportun. Elle est la négation qui consentira. 01e sait ce qu'il faut livrer, et comment, et jusqu'où. Elle est la réticence de la passion. C'est vers trente ans que les femmes commencent à avoir de la pudeur. Les vierges sont augustes.

II est donc bien certain que Robert n'avait aucune rdson pour s'ennuyer. Ajoutez aux grâces perverses de sa maîtresse les arbustes tout fleuris, car c'étiùt au printemps, le bruissement, sous les saules mouillés, de la petite rivière qui taquine le bord, le moulin à eau qui fait un grand bruit bête ; et surtout la chère maison solitaire, blanche, au toit d'ardoises, dont la girouette, la nuit, grince pour qu'on ne dorme point ; la salle à manger, frugale, car on £ume à se nourrir de crèmes et d'herbages après d'autres mets plus sérieux; le boudoir japonais aux nattes de bambou recouvertes de peaux d'ours sombres, aux murs décorés de paysages, et, devant la fenêtre du boudoir, la longue terrasse qui surplombe la plaine et sur

laquelle fleurissent, par touffes éparses, pareilles à des sourires d'or, des milliers de roses jaunes, ces roses moins pures, mais plus douces, comme si elles avalent trente ans aussi; ajoutez les cent cachenes derrière les mélèzes, sous les buissons évasés, dans le ravin où bougonne un ruisseau heuné, et dans les grottes, car il y avait des grottes, qu'on avait fait faire par un jardinier-ornementiste de Paris, — et vous vous étonnerez que Robert, trois mois s' étant à peine écoulés dans cette enviable solitude, eût déjà écrit à son ami Laurian de venir sur les bords de l'Adour voir fleurir les pommiers sauvages.

Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que Laurian vint en effet. Nous n'affirmerons pas que ce fût uniquement pour voir blanchir les petites fleurs dont lui avait parlé son ami; mais quoi! l'hiver avait été très long, les nuits avaient été plus lentes que joyeuses, et le plus endurci des Parisiens sent naître, lorsque Avril traverse, dans la boue, sur la pointe des pieds, nos rues et nos boulevards, des illusions heureuses au sujet du printemps méridional. Se retremper dans la frakheur niaise de la province, cela ne manque point de quelque -jlïuujysme, et Laurian prit l'express vers son ami Robertr"^

Quand il arriva, ce tut une grande joie. Vous concevez : des gens qui depuis trois mois n'ont

guère vu, outre leurs domestiques, que le cantonnier de la voie ferrée déployant son drapeau rouge ! Fuis Robert et Laurian étaient de vieux amis; enfants, ils avaient joué aux billes dans U même collège; jeunes hommes, ils s'étaient battus ensemble pour une femme qu'ils aimaient tous deux, et, après le due), pendant que l'un soignait l'autre, blessé, ils échangèrent en souriant leurs souvenirs, Roben surtout, entant comme un agneau, adorait son camarade. Ce n'était point seulement pour interrompre la monotonie d'un doux et long tête-à-tète qu'il avait écrit à Laurian, ni pour lui faire admirer celle qui était si belle, si bonne, si aimante ; l'honnête garçon avait besoin, pour être complètement heureux, de la présence de son ami ; et, après le baiser de Clémentine, il lui fallait la poignée de main de Laurian.

Laurian fut éblouissant. Tout Paris, les Premières avec leurs loges où rayonnent des cheveux trop blonds, avec leurs baignoires où s'atténuent les scandales, avec leurs fauteuils d'orchestre, dont Banville a célébré les chevelures; les dernières courses d'Auteuil, où mademoiselle Pervenche est arrivée première d'une hauteur de chapeau; les boulevards qui s'ennuient et remuent, les Italiens qui vont fermer et le Salon qui va ouvrir, — il apportait tout avec lui, savait tout, disait

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tout, et ce lut comme un teu d'artifice dans la brume de leur province d'amour.

Mais, au fond, Robert n'était pas content.

Était-ce que, ce jour-là, Clémentine fut mtMns jolie ? On veut que si mdtresse soit charmante le jour où arrive un ami. Elle était adorable comme toujours, et, ce jour-là, mieux peut-être. Ëpars et presque courts, tanr ils étaient toufliis et ramenés sur eux-mêmes par la solidité des boucles, ses cheveux s'effilaient en rayons sur ses yeux bruns comme ceux de la Cassandre, vers son nez aux narines presque grasses, et jusqu'à sa bouche coupable, aux coins trop plissés, mais si rose! La robe était un miracle. Blanche? sans doute, mais les nuées sont d'une blancheur particulière que ne réussissent pas à donner aux mousselines les plus habiles lavandières; et c'était de cette blancheur idéale qu'était teinte l'étofte transparente, un peu roide, car les angles droits ont des efiets heureux, dont s'était habillée, pour sourire à Laurian, la bonne amie de Robert. — Une couturière vous dirait tout simplement que Clémentine ponait une robe d'organdi, étofte simple, mais, dans ses efiets, bizarre. — D'ailleurs, les épaules grasses et les beaux bras charnus transparaissaient, vaguement roses, à travers le treillis de l'étoffe, et ses bras, quelquefois, elle les levait, en bâHIant, avec un sourire. De sorte que Robert

était de moÎDS en moins content. Qémentîne, ce lui semblait, aurait pu choisir, pour l'arrivée de Laurian, une robe moins transparente. Elle riait trop, montrait trop souvent ses dents, si blanclies et si chéries, et aurait bien pu, loin d'élever ses bras dans des bâillements enfantins, tenir ses mains croisées sur ses genoux, comme il sied en bonne compagnie.

Ils se mirent au piano. Qjii donc ? Qémentîne et Robert? point du tout : Laurian et Gémentîne. De lui, l'heureux, l'aimé, le maître, on ne s'inquiétait guère, et il restait dans son coin, écoutant des romances, y prenant peu de plaisir, contrarié. Clémentine lui avait dit à l'oreille :

— Il est charmant, ton ami!

Laurian lui avait dit :

— Ta maltresse est adorable !

Mais cela ne lui suffisait pas. L'intimité à trois qu'il avait rêvée n'était pas précisément celle qu'il voyait s'ébaucher. Il eût préféré, — il était injuste, certainement, — qu'ils s'occupassent un peu plus de lui, et un peu moins d'eux. Il lui semblait qu'ils avaient eu, tout d'abord, l'un avec l'autre trop de familiarité, trop d'entendu dans l'échange des sourires; et enfib il ne savait pas ce qu'il faisait, dans son coin, sur sa chaise, pendant qu'eux, là-bas, lui et elle, ils étaient au piano, et pourquoi, je vous le demande? pour chanter

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une romance, insipide, inepte, grotesque, et qu'il avait cent fois chantée avec elle, et beaucoup mieux, car Laurian avait une voix horriblement fausse.

— Oh! le jaloux! dit Laurian en éclatant de riie.

U faut avouer que Robert faisait une mine piteuse. Il ébaucha le plus gracieux sourire, ce qui lui 'donna un air sî extraordinairemeiit bëte, que Clémentine, en se retournant, éclata de rire aussi,

— D est comme cela, dit-elle, il ne iaut pas s'occuper de lui. Vous verrez qu'il va se donner le ridicule de n'être pas content parce que nous rions. Fi ! l'enfant ; que c'est vilain ! Voulez-vous être gentil ? On vous pardonnera après. Allez me cueillir un gros bouquet de roses.

Que fit Robert? Il alla cueillir les roses. Vous pensez bien que, sérieusement, il était à cent lieues de suspecter le nioins du monde la fidélité de sa maîtresse ou la loyauté de son ami. Il n'était pas un sot. II devinait bien que leur familiarité n'était qu'un jeu imaginé pour surexciter sa jalousie. Us plaisantaient, et, pour rien au monde, il n'eût voulu parîùtre moins spirituel qu'eux. « Bien ? bien! Ils ne m'y prennent pas. Rira bien qui rira le dernier. Je suis très malin. Ce soir, à dînej-, je leur prouverai que je n'ai pas été leur

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dupe. » Ht il nlla cueillir les roses sur k terrasse. Il en cueillit une, et d'autres. Elles étaient {aunes, nous l'avons dit. Ce qui le faisait sourire, c'est que leur ruse était bien miladroite. Ils avaient voulu le rendre jaloux, et ils l'avaient envoyé sur la terrasse, d'où l'on pouvait voir partaîtement tout ce qui se faisait dans le boudoir japonais. S'il avait éié à leur place, lui, et qu'il eût imaginé cette plaisanterie, il aurait trouvé quelque chose de plus ingénieux. On voulait lui donner une leçon, c'était clair; mais on aurait pu la lui donner d'une façon plus subtile. En attendant, il se promenait de long en large, cueillant des roses, et jetant, de moments en moments, un regard dans le boudoir, à travers les vitres transparences.

Il les voyait. Ils étaient au piano, chantant. Tout allait bien. Pourtant il ne comprenait plus ce qu'on voulait. L'effet, maintenant, était produit. Il n'.ivaît pas été jaloux, il avait gagné la gageure, on pouvait le faire rentrer ; car enfin, il s'ennuyait, là, tout seul, sur la terrasse.

Tout à coup, Clémentine apparut à la fenêtre et baissa le ftore japonais, qui était très épais.

— A la bonne heure ! se dît-il, voilà une farce au moins. A présent, cela est drô'e. Mais je ne rentrerai pas dans la maison, et ils montreront leur bëjauDe, ce soir, après diner, quand je

leur dirai combien je me suis moqué d'eux.

U continua à se ptomener sur la terrasse, cueillant des roses jaunes, toujours.

Le tait est qu'il n'était pas tranquille. Certainement, il savait que son ami et sa maîtresse étaient incapables de le trahir. Mais enfin, il eût préféré qu'ils n'eussent pas mis ainsi sa patience à l'épreuve. Ils devaient tous les deux être assez sûrs de lui pour ne pas tenter une pareille eipérience. D'ailleurs le temps se passait, et cène raillerie était trop prolongée. Il y avait bien une heure qu'il était sur la terrasse, parmi les roses jaunes, et que, marchant de long en large, il attendait qu'on le rappelât. Un détail : le piano s'était tu.

Il eut beau résister; le soupçon, clair, net, complet, lui vint. On avait voulu le rendre ridicule I £h bien, on avait réussi. Il était jaloux. Que voulez-vous f II l'était. Il avait beau se donner les meilleures raisons du monde, il brûlait de savoir ce qui se passait derrière le store japonais. Avoir arpenté pendant deux heures la terrasse, parmi les roses jaunes, l'impatientait. U aurait voulu que tout ceci fût fini- Il était bien sot de ne pas rentrer dans la maison et de ne pas aller leur dire : B Voyons, finissez cela, et causons ensemble, s'il vous plaît, u

Quand deux heures et demie se furent écoulées.

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44 LES ROSES JAUtJES

le bouquet de roses jaunes était devenu éoorme> — il n'y tint plus. E enjamba les marches du perron, traversa l'antichambre, enjamba la salle à manger, dévora en trois sauts le salon, et, son gros bouquet à la main, s'arrêta devant la porte du boudoir.

— Non, vraiment, je suis trop bête! Vont -ils rire! Soupçonner Clémentine! Clémentine qui a quitté pour moi sa mère, son mari! Qémentine qui, depuis trois mois, n'a d'autre pensée que ma pensée, d'autre horizon que mes yeux, — qui ce matin même a trempé une mouillette dans l'œuf à la coque que je mangeais I Révoquer en doute la loyauté de Laurian, de Laurian qui a tait si'S études dans le même collège que moi, qui me chipait toujours mes billes quand nous jouions ensemble, qui m'a pris toutes les mdtresses que j'ai eues, Laurian, un ami, un frère, mon Pylade, qui est sérieux, qui a de la fortune, un homme de poids, enfin! Je suis stupide. Néanmoins, je crois qu'il vaut mieux entrer.

Et il entra.

Qp'il avait eu raison d'entrer ! Comme il fut satisfait en les retrouvant, assis un peu loin t'un de l'autre, lui, sur le tabouret du piano, elle, dans un fauteuil bas, indiâférent^, sourijnts, causant de la Belle au bois dormant et de la Revue des Folies-Marigny; lui, spirituel, amical,

elle, bonne et sympathique, et si jolie dans sa robe d'organdi dont la moindre imprudence eût casbé les plis roides...

Ah! sacrebleul...

HIe avait changé de robe!

D'une Danseuse

A douze ans. la sîgnorita Marïetta Dali' Oro dansait les papillons et les sylphes au théâtre Saint- Charles, à Naples. Par miracle, elle n'avait pas l'air souSreceux qui distingue, communément les baladines de son espèce, créatures anormales, vaguement désireuses de lumière vive et de vagabondages dans les bois, opprimées par le monde artificiel où elles se débattent. Marïetta, démesurément précoce, portait en elle assez de sève pour suppléer aux causes extérieures d'épanouissement ; elle avait grimpé aux arbres des ponants et s'était chauffée au soleil des toiles de fond. Coiffée d'églantines blanches, vêtue de crêpe rose, toute rose, toute blanche, elle montrait des épaules délicatement charnues; ses bras, quoique un peu grêles, ne rappelaient en rien la rigidité virginale, qui perce au coude la manche des jeunes personnes; on re-

marquait sa cuisse déjà musculeuse et son genou nerveux comme celui d'un poulain calabrais. II y avait au théâtre un certain Gugli.mo Tiradrïtto, danseur naguère illustre, qui s'éuît cassé la jambe droite au plus beau temps de sa gloire, en escaladant par mégarde le mur d'un couvent de filles, à Bologne; d'où s'ensuivit qu'il béquilla cruellement jusqu'à la fin de ses jours; mais la jambe qui lui restait avait du génie pour deux. Grâce aux conseils de Tiradritto, Marietta, qui était née avec des ailes aux talons, ne manqua pas de devenir une danseuse admirable, bruyamment applaudie ; et d'autre part, sa beauté mûrissante, que sin}>ularisaîent encore des arrière-grâces d'enfance, susdtail de nombreuses convoitises. Sa mère, figurante obscure et coquine efirénée, s'entremît aussitôt, décourageant les ladres et les gens de petite extraction. Le général Frimont, prince d'Autrodoco, commandant de l'armée autrichienne en Italie, offrit une parure de sept mille frédéricks, et le prince de Salerae, frère du roi Ferdinand, ne parlait de rien moins après boire que d'épouser de la main gauche la signorina Marietta DalI'Oro. Il y avait de quoi faire tourner la tête d'une ballerine; la tète tourna du mieux qu'elle put, et Marietta se fit enlever par un jeune cavalier de Palerme qui ne possédait ;pas trente piastres et faisait le métier de poète comique.

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