DUNE DANSEUSE
courtisane. A Vienne, elle dansa, puis à Madrid, puis à Lisbonne, sans cesse turbulente et joyeuse comme la clochette d'un bonnet de fou, jeune encore en dépit du temps qui se hâte, aussi jeune que la petite Marietta du théâtre Saine-Charles, et mille fois plus charmante. Était-il bien possible qu'elle eût quarante ans, en effet ? Cela l'inquiétait un peu. Elle fut engagée à Saint-Pétersbourg, épuisa des mines de plaiine, affranchit cent esclaves, reparut en Espagne, puis revint en Russie. Mais à Moscou, le froid la saisit; elle regretta le soleil et parrit pour l'Italie. Sous les arbres d'une promenade, à Ferrare, elle retrouva ce pauvre Lorenzo, qui vivait à grand'peine en composant des poèmes d'opéras et des scénarios de pantomimes.
La misère présente lui avait ravi la mémoire du passé; il disait : « Je suis vieux, » et se rappelait mal le théâtre Saint-Charles et le faubourg de Catane, au pied du mont Gibel. La signorina convint elle-même qu'il y avait bien longtemps de tout cela. Quant à Tîradrîito, il n'en pouvait plus. Par une détermination rapide, et se réservant à peine de danser quelquefois devant le miroir quand sa femme de chambre ne serait pas lâ, Marietta quitta le théâtre. Elle renoua d'une lettre son amitié ancienne avec le baron de Chalmy et vint habiter la France sous le nom de milady
Campbell. Cinq années s'écoulèrent. Unsoird'hiver, la danseuse repentie, mais toujours belle et coquette irrémédiablement, se faisait coifierd'églantines blanches et vêtir de crêpe rose, entre les glaces d'un boudoir, dans son petit hôtel de l'avenue Marigny, charmant comme un pavillon de favorite, avec ses vitres peintes et ses balcons légers où fleurissaient des lauriers de Bengale mêlés à des cactus de Chine ; mais le baron de Chalmy, qu'elle attendait, ne vint point. A vrai dire, il écrivit qu'il ne viendrait plus. Quelle raison donnait-il? Qji'il avait soixante ans? « Prétexte? B dit Marietta, qui en avait cinquante. Cet abandon la laissait besoigneuse. Rentrerait-elle au théâtre? Quelques phE malaisément dissimulés par le blanc de perle, pareils aux branches d'un éventail qui rayonnent autour d'une charnière, se rejoignaient dans une fossette au bord de son œil; la chair de son cou, jadis si délicieusement blanche, et dont la teinte imitait maintenant celle des vieux ivoires et des dentelles anciennes, se renflait vers le milieu comme si elle avait été parallÈment serrée par deux fils inaperçus; enfin, elle était un peu grasse, avec des formes abandonnées. Mais les preirières atteintes de la vieillesse avaient plutôt transformé que définitivement ahéré sa beauté; une grâce moite et languissante l'enveloppait; elle avait la séduction douce de ce