D UNE DANSEUSE
n'avait point payés. Mais, citée en justice, elle dut rendre l'argent et accepta un troisième rôle dans un théâtre de second ordre. Après trente représentations sans éclat, elle fiii congédiée; on disait qu'elle avait les jambes trop grosses. Tout cela la tuait. Pourtant c'était une grande artiste. Elle avait cinquante-cinq ans,
Uu jour, étant très pauvre, elle alla chez le vaudevilliste, qui ne devait pas, croyaît-eile, avoir oublié son sourire. Il lui offrit vingt francs. Elle les accepta. Chez le feuilletoniste, où elle se présenta ensuite, elle ne fut pas reçue; dans la rue, en se retournant vers la maison de son ancien amant, elle vit à une fenêtre, la petite du corps de ballet, aujourd'hui, premier sujet, qui l'avait reconnue et riait aux éclats. « Ce manche à balai ! » dit Marietta, car il faut bien se venger. Une autre fois, elle n'avait plus que dix sous dans un vieux porte-monnaie déchiqueté, elle sonna à la porte du baron de Chalmy; elle pensait : il est gentilhomme, celui-là. « Vous voulez parler à mon père, Madame ? » demanda une toute jeune fille qui apparut, curieuse, derrière le domestique, quand la porte fut ouverte. La vieille pécheresse rougit. « Non, Mademoiselle, dit-elle, je me suis trompée d'étage. »
Marietta et Tiradritto vivaient cette vie trisie où l'on s'étonne chaque matin d'avoir mangé la veille.
s 8 LA VIE ET LA MORT
Il y avait, rue de la Tour-d'Auvergne, un cours de danse dirigé par un ancien militaire; Marietta acheta cet établissement; elle n'avait point d'argent, mais elle en promit. Le mardi, elle donnait un bal. On sait ce que c'est que ces sortes de bals. A la porte personne ne payait, bien que Tiradritto, rogue et roide, fût assis au contrôle ; mais, à minuit, on buvait du Champagne ; cela rapportait un peu d'argent.
Marietta composait des ballets; elle les exécutait elle-même, avec les moins sottes de ses élèves, car elle avait des élèves, qui ne la payaient point. Un soir, dans un coin de la salle de bal, elle laissa tailler un baccarat; ensuite, on joua tous les mardis; quelques personnes trichèreiitî on racontait que Marietta parugeait les profits ; ce n'était pas vrai ; en somme, on tripot; de sorte qoe la police, bientôt informée, fit irruption une nuit, saisit les cartes, et jeta les joueurs dans la rue^
Les hommes pestaient, les femmes riaient; on fit venir des fiacres, et tout le monde rentra chez soi, à l'exceplion de Marietta et de Tiradritto, qui demeurèrent sur le trottoir par la double raison que, la caisse du contrôle ayant été saisie, ils n'avaient pas d'argent pour prendre une voiture, et que leur seul domicile était la salle de bal d'où on venait de les expulser.
C'était pendant le carnaval, en février ; il tom-