‹ Les folies amoureusesChapitre 16 sur 50 · DUNE DANSEUSE · texte numérisé non relu

DUNE DANSEUSE

bait une petite pluie très fine, presque rien, un brouillard ; mais il faisait beaucoup de vent. Coiffée d'églantines blanches, vêtue de crêpe rose, Marietia avait une jupe courte qui laissait voir ses jambes encore belles. Les nuits sont très longues, o Que faire? » dit la danseuse. La bise lui mordait tes mollets.

- Venez, dit Tiradritto, je connais le contrôleur d'un bal de barrière; il nous fera entrer pour rien, et vous vous réchauiTerez. » Ils allèrent; mais le contrôleurne voulut les laisser passer qu'à la condition qu'ils offriraient un saladier de vin. « Soit ! » dit Tiradritto. Comme il avait beaucoup de mauvaises connaissances, il espérait trouver quelqu'un dans le bal qui lui prêterait vingt sous ; iJ rencontra un de ses amis, en effet, qui loi emprunta deux francs. Le saladier bu, il fallait le payer; il y eut une querelle avec le garçon; on les conduisit an poste, où ils couchèrent. « Que c'est sale! » dit Marietta en entrant. Cette nuit-là fut triste.

Non loin des lortifications, du côté de la barrière de l'Ecole il y a dfs maisons décriées où dorment des mendiants. C'est dans un de ces taudis que logèrent dès lors les deux misérables.

Marietta toussait beaucoup, parce que les fenêtres ne fermaient point; elle avait maigri, elle avait soixante-quatre ans ; elle était hideuse ; elle disait:

« Quand j'aurai de l'argent, j'achèterai unmiroir.'» Cependant, de quoi vivaient-ils ? Gugliemo Tiradritto, qui sortait dès le matin et ne rentrait jamais avantla nuit tombante, rapportait quelques sous, parfois. « J'ai emprunté, « disiût-il.

Un jour, Marietta, en se promenant au soleil, entendit un air de danse joué par un accordéon dans la cour d'une maison prochaine ; elle se souvint d'avoir dansé sur cet air, autrefois, devant François d'Esté, duc de Modène ; elle soupira, et, rêveuse, entra dans la cour. Sordidement vêtu, Tiradritto jouait de l'accordéon en frappant la mesure avec sa béquille et en disant : « Mesdames et Messieurs, n'oubliez pas un pauvre infirme, s'il vous plaie ! » Marietta luisauta au cou. «Joue, joue encore I » cria-t-elle; et alors, relevant sa jupe de vieille laine rougeâtre en lambeaux, montrant ses noires jambes maigres, dont l'une était sans bas, elle se mit à danser, haillonneuse, échevelée, horrible, cette danse oubliée dont sa mère, jadis attentive ; ux intrigues de la cour des Deux- Siciles, avait entrevu le mystère, ce tendre pas du châle enseigné par miss Emma Hane à la déesse Hygie, et que lady Hamilton se lappelait encore aux petits soupers de la reine Caroline- Marie. Une cuisinière, qui traversait la cour, les appela : « Vilains singes ! »

Dès lors, ils mendièrent ensemble ; il jouait, elle

d'une danseuse 6i .

dansait; onleur donnait parce qu'ils faisaient rire; elle put acheter un miroir et un pot de fard. Mais le rhume de Marietta était devenu un asthme ; un jour elle dit : « Je suis malade, » et se coucha. Le lendemain matin elle se trouvait mieux; mais le soir, elle mourut étouffée.

Qpand les chevaux des corbillards ont des plumets blancs, ci;la coûte très cher. Ils en avaient au convoi de Marietta. Tiradritto seul le suivit. Comme il avait cassé sa béquille, la veille en enfonçant une porte, il fallait, pour marcher debout, qu'il s'appuyât des deux mains à l'arrièretrain de la vottare.

A la sortie du cimetière, deux hommes de police le prirent au collet en lut disant qu'il avait volé pour cinq cents francs de bijoux dansla boutique d'un oifèvre. Deux mois plus tard, il tut jugé, et on l'expédia dans une maison de détention au lieu de l'envoyer aux galères, parce qu'il avait soixante-dix-sept ans.

Siméon Charlerie

D'une paisible ménagère, qui n'avait de sa vie lu d'autre livre que son paroissien, estimant que lorsqu'une femme a, tout le jour durant, surveillé sa cuisine, lavé, peigné, habilU ses entants et ravaudé les chemises de son mari, elle n'a rien de mieux à faire que d'aller reposer son front, dès la nuit tombante, sur un oreiller plein de rêves honnêtes; — d'une excellente ménagère et d'un brave homme, percepteur depuis douze ans à trois mille francs d'appointements, naquit, une après-midi de juillet, dans une très petite ville du nord de la France, un gros et fort garçon, qui fut baptisé sous les noms de Charles-Ânselme- Siméon Charlerie.

— Siméon Charlerie, voilà un nom l dit la mère avec complaisance. Cela sonne comme un gros sou qui tombe sur le plancher.

^4 SIMÈON CHARLERIE

Siméon, quatrième fruit d'une union régulièrement féconde, fut nourri par M°" Charlerie, Elle disait de lui :

— C'est un ivrogne !

— Bon! répliquait le père, ivrogne de lait, sobre de vin; Siméon sera comme moi, qui ne bois que de l'eau.

A rige de deux ans, Siméon Charlerie était un petit homme qui faisait le désespoir de sa mère parce qu'il ne pouvait manger une tartine de confiture sans la partager généreusement avec sa blouse ou sa culotte. D'ailleurs il était joufflu, massif, et restait volontiers dans les coins, songeur. Ce qui ne veut pas dire qu'il pensât à quelque chose; mais il avait l'air de penser. Son père le proposait en exemple à ses autres enfants, turbulents et joueurs, et disait : « Ce sera un homme réfléchi, comme moi. a

Il y avait un petit jardin derrière la petite maison du ménage Charlerie. La mère y cultivait des artichauts, des carottes et autres plantes potagères. De roses, il n'y en avait point ; cela tient de la place inutilement. Les enfants jouaient parmi les légumes. Le soleil et les papillons, du reste, font un parterre somptueux du plus morose coin de terre. II importe peu que l'on coure à travers des plants d'oignons ou à travers des reines marguerites, pourvu que l'on coure, et les épines des

iz^rt^Googlc

SIMÉOK CHULERIE 65

artichauts, lorsqu'il s'agit de déchirer des robes d'enfants, ne le cèdent en rien aux épines des rosiers. Siméon se mêlait peu aux joies vives des autres'garçons. Il était doux, timide; il n'était point sournois cependant. Quand il regardait les papillons, de loin, sans oser courir après eux, il avait l'air de les trouver trop beaux pour lui.

Un soir, entre les deux parties de dominos qu'il avait coutume de jouer après dîner dans un petit café situé en face de sa maison, M. Charlerie annonça à ses amis qu'il commencerait le lendemain l'éducation de son fils Siméon. « Il a six ans, il n'y a plus de temps à perdre! » Le lendemain donc, rhonnète percepteur, ayant placé sur une table un petit volume, une ardoise et un bâton de plombagine, appela son fils, lui dit gravement : tt Approchez, Siméon !» et en relevant ses lunettes par-dessus ses sourcils, ajouta : b Voulez-vous apprendre à lire, M. Charlerie ? »

Le résultat d'une vingtaine de leçons qui toutes commencèrent comme la première, et, comme la première aussi, finirent toutes par ces mots : « Mais, M. Charlerie, vous ne saurez donc jamais lire? » fut chez le jeune Siméon un ahurissement tel et une si grande répulsion pour l'Alphabet, que la simple vue d'un livre sur une taWe ou d'une enseigne au-dessus d'une boutique suffisait à lui

66 SIMÊON CHARLERIE

remplir les yeux de larmes, tout au moins à lui faire prendre la fuite.

Dans ces moments, il allait se réfugier parmi les jupes de sa mère, qui, la bonne femme, ayant un peu désappris ses lettres depuis sa première communion, avait une sorte de reconnaissance à son fils d'être si attaché à une Ignorance qui leur était commune. Il lui semblait que Siméon, quand il saurait lire, ne serait pas à elle comme auparavant.

Cependant, M. Charlerie, au dessen d'un dîner de famille, annonça que son élève lirait une fable dans la soirée.

Le moment venu, l'enfant prît le livre, chercha la page oli il avait coutume d'épeler ei lut la fable promise. Il lut? Non. M. Charlerie, en se penchant, reconnut que Siméon récitait La Grenouille el le ^aiif iev&nt Les tAnimauxmaladidela teste.

Mais, dans son orgueil de père et de prolesseur, il garda pour lui sa découverte et s'en consola en pensant ; « Il aura du moins de la mémoire. »

Quand Siméon eut douze ans, le ménage Cliarlerjqfésolutde l'envoyer dans une institution.

— Ce 5ef4 une grosse dépense, dit le père, et je ne sais si nQus ppurrons y suffire, car l'éducation des aînés coùie beaucoup déjà.

— ÎNous.pouvpnî renvoyer Marianne, fit observer la mère.

SIUÉON CHAKLERIE £7

— Moi, dit le père, en approuvant la mesure proposée, je jouerai aiiX dominos chez moi, tout seul.

Siméoa fut expédié. Blond, gros, niais, aux grands yeux ronds, au nez plat, avec son air taciturne et bon, sous des vêtements qui avaient éié, deux ans auparavant, ceux de son fière nné, il fut siDgdliëremeiit tourné en dérision dans l'institution, où, moyennant une somme annuelle assez médiocre, on s'était engagé à le fortifier, comme il convient, du suc de la science. Il supporta patiemment les impatiences des maîtres qu'irritait parfois son défaut presque absolu de facultés compréhensives , et avec douceur les duretés de ses camarades, qui, le trouvant ridicule, ne lui cachaient point leur opinion.

Morose pendant les classes et s'efforçant de deviner pourquoi on le forçait à lire des livres où il ne comprenait rien> seul pendant les récréations, car, maladroit de corps comme d'esprit, il eût rompu les jeux où il aurait tenté de se mêler, il grandissait en s'hébétant.

Il avait naturellement l'air étonné. Il semblait qu'il se demandât toujours ce qu'on lui voulait. Il y avait entre les choses du dehors et son esprit une épaisseur qu'il était malaisé de percer. Il fallait donner aux idées une forme tangible ou visible pour qu'elles l'affectassent. Il ne comprenait

i,G(Hl«^lc

éS SIMÉON CHARLERIE

pas ce qu'on lui démontrait, mais ce qu'on lui montrait. Lui-même, il résumait en images ce qu'il voulait percevoir. Très longtemps il eut deux visions singulières : quand il était d'humeur satisfaite, il vû3^t devant lui, à peu de distance, entre ses deux yeus, dans un cadre grand comme celui d'un portrait-carte, un filet d'eau rond et égal, qui coulait doucement et tournait sur du sable très uni ; ^usnd il était en proie à quelque pensée fâcheuse, il vojrait, à la même place, de même dimension, une petite cascade ébouriffée qui s'enchevêtrait péniblement dans des broussailles. Il jugeait de son calme à la placidité plus ou moins lente du fîlet d'eau, et de son trouble à l'éparpillement plus ou moins hérissé de la ca<^cade.

Ainsi, il ne pouvait pas regarder en soi-même; il fallait, pour la concevoir, qu'il projetât sa pensée et la matérialisât. Cependant il n'était point bête. 11 apprenait difficilement, mais, ce qu'il avait appris, il ne l'oubliait pas. Ses impressions étaient rares, mais ineffaçables. Tout petit, il avait vu un chat croquer un oiseau ; cela lui était resté, comme on dit; s'il voyait un chat, il avait le frisson. Qpand il rêvait (ce qui lui arrivait peu fréquemment), il rêvait presque toujours d'un oiseau qui croquait un chat, car il y avait en lui un très vit sentiment de la justice.

SIMËON CHARLBRIE 69

Au collège, il eut un compagaon, disons mieux un tyran : Rémond Pichard.

Rémond Pichard était le fils d'un marchand de vin. Il avait été envoyé en pension, non pour faire ses humanités, mais pour apprendre la tenue des livres et autres sciences indispensables à l'industrie et au commerce. On vit, quand il arriva, un garçon de ireize -ans, aux cheveux roux, au nez aigu, à la bouche grosse. Ce petit homme était hardi, beau parleur et mauvais pour le plaisir d'être malin. Tout d'abord, il remarqua Siméon Charkrie, et, selon son expression, il lui mit ta main dessus. Il avait âatré un souffire-douleur résigné ; il l'empoigna.

Le matin, en se levant, il disait à Siméon :

e Fais mon lit. n Pendant le repas, il prenût les morceaux qui lui plaisaient dans l'assiette de Charlerie. Qpand celui-ci recevait de sa mère des confimres ou quelques tablettes de chocolat , Rémond s'en emparait, les distribuait parmi les élèves, en disant : « C'est mon père qui m'envoie cela, » et ajoutait, en se tournant vers Siméon : « Tu n'en veux pas, toi ? » Enfin, lorsque Rémond Pichard avait commis quelque faute dont on recherchait l'auteur, il disait tout bas à sa vicdme : « Va dire que c'est toi! » et il était obéi.'/^ " ' ■^^^ Charlerîe n'aimait point son despote; il l'admirait. Inventeur de jeux bruyants et compliqués,

70 SIUÊO» CHARLERIE

diseur de bons mots, conteur d'histoires mondaines, Rémond lui apparaissait comme un être à part. Lui, candide, il considérait avec étonnement les allures viriles et la corruption précoce de son camarade. Il ne les sentait pas parce que, instinctivement, il sentait qu'il y avait en elles quelque chose de répréhensible; mais il en subissait l'influence dominatrice. Un jour, en entendant Rémond Piçhard raconter avec maints détails qu'aux dernières vacances, près d'un lavoir, il avait pincé le bras nu d'une blanchisseuse, Siméon rougit considérablement; mais, levant les yeux, il regardj, comme on regarde l'Art-de-Triomphe, l'êire qui avait osé faire cela- Dans ces deux eiifenis, deux vocations contraires, mais destinées à se côtoyer, s' étaient rencontrées : la vocation de fripon et celle de dupe.

Cependant, Rèmond Pichard quitta bientôt le collège où il avait peu appris et beaucoup enseigné. Il avait seize ans.

— Adieu, dit-il à Siméon, tu es mon ami ; je t'a aidé de mon expérience : si nous nous retrouvons dans le monde, je t'aiderai encore. En toute circonstance, tu me trouveras prêt à te soutenir dé mes conseils. Tu n'es pas fort; tu auras besoin de moi. Maintenant, je crois que tu as dix francs dans une tirelire; va me les chercher.

iz=rtNGoo«^[c

Stuion CHARLERIE JI

SimèoQ courut et apporta les dix francs.

— Très bien, dit Rémond. Si tu avais donné cet argent à un ingrat, il n'aurait pas manqué de te dire : « Je vous le rendrai, > et il te l'aurait peut être rendu : mais moi je te dis : « Tu ne le reverras jamais, » parce que je suis ton ami. Seulement, viens m'embrasser. Voilà comment j'entends l'amitié.

Siméon, en pleurant de tendresse, embrassa son camarade, puis ils se séparèrent.

Siméon fut stupéfait d'être libre. Il en fut gêné aussi. Rémond Pichard, qui lui évitait la peine de penser, lui manqua. Il essaya de trouver un nouveau mdtre. Il proposa à chaque élève tour à toar de lui faire son lit; tous les élèves, nawrellement, consentirent; mais ils consentaient, ib n'ordonnaient pas. Il n'y avait rien d'obligatoire pour Siméon dans ce qu'il faisait. Il n'obéissait pas, il rendait service. Sans concevoir pourquoi, il n'était pas satisfait. Pendant le repas il ofirait sa part, avant d'y toucher, à son voisin, mais celuici, en acceptant d'ailleurs, lui disait merci. Jamais Rémond Pichard ne lui avait dit merci. Siméon, dent les idées ét^eQt obscures, répétait souvent dans la solitude de son indépendance : « C'était mon ami, celui-là! »

Peu à peu, à force de compulser patiemment des volumes d'histoire et des dictionnaires, il

73 SIMÈON CHARLBRIE

était parvenu, non pas à comprendre ce qu'ils contenaient, mais à l'apprendre par cœur; la géographie eut même quelque attrait pour lut, à cause de la mappemonde et des cartes. Là, il concevait parce qu'il voyait. Il en arriva à dessiner de mémoire, avec tous leurs détails de versants et de fleuves, de forêts et de sables, des régions très compliquées, sans omettre la plus petite ville dont le nom, tracé d'une écriture méticuleuse, enjambait de sa dernière lettre, comme d'un pont, la mince ligne blanche et noire qui figurait un fleuve.

En ce qui concerne les choses littérûres et philosophiques, il se maintenait dans une smpébctîon perpétuelle.

Néaimioins, vers la fln de sa dix-neuvième année, il savait i peu près de quoi être reçu bachelier; il subit l'examen et fut admis avec compassion.

C'était, à cette époque, un grand garçon extraordinairement gras, aux yeux de veau, au nez large, sans front sous des cheveux jaunes. Il avait la lèvre inférieure pendante, mais sans bassesse, étant faible et bon. Il marchait d'un pas sourd et 'craintiïT'coinraë on marche dans la chambre d'un malade. Ses bras, presque toujours appliqués verticalement à son corps, ne se hasardaient qu'à des gestes rares, et, une fois ôtés, les mainte-

SIMÈON CHARLERIE 73

naient plus longiemps qu'il n'était nécessaire, ce qui produisait de burlesques désaccords entre le geste et la parole; maïs cet inconvénient n'était pas grave, parce que Siméon parlait peu. En somme, il avait l'air pesant et excellent.

Bachelier, Siméon Charlerie retourna auprès de sa famille qui, à l'occasion de l'examen glorieusement subi, donna un diner où furent invités tous les personnages importants de la ville. Prié de montrer un écliantillon de sa science par les bonnes gens qui se souvenaient, les larmes aux yeux, de l'avoir entendu autrefois dird la GrewaMi/Ze et le Bœuf, il récita, non sans rougir, quelques pages de Malebranche sur la vision en Dieu. Ce petit divertissement fut très goûté. Une vieille dame, qui tenait le bureau de poste, s'écria :

— C'est une belle chose que de parler latin I Enfin, Siméon eut un succès. M. Charlerie disait modestement :

— C'est moi qui ai commencé son éducation.

— On le voit bien, chuchota un gros homme qui faisait la chronique locale dans le journal du chef-lieu.

— Hein! que dites-vous? demanda brusquement madame Charlerie.

— Je dis, madame, qu'avec de pareilles dispositions, monsieur votre fils, un jour ou l'autre, pourrait bien devenir ministre.

SIMÉON CHARLERIE

— Il le sera avant vous, toujours I dit la mère, qui avait mieux entendu que le journaliste ne le pensait.

Ce petit incident n'eut pas de suite. On servit le caté, Siméon récita quelques vers de l'abbé Delille sur cette aimable liqueur. L'enthousiasme ne connut plus de bornos. M. Charlerie, penché vers l'oreille de sa femme, dit tout bas ;

— Je crois, ma chère, que le garçon ira loin : il plait.

Les jours suivants, tandis que Siméon considérait avec une émotion profonde les choux et les carottes que Madame Charlerie n'avait pas cessé de cultiver, il fut grandement question entre le père et la mère de la voie où diriger les facultés surprenantes de leur âls. L'excellente femme aurait voulu que l'enfant demeurât auprès d'eux. Avec son intelligence et sa figure, car elle le trouvait beau, il ne manquerait pas d'épouser la fille de quelque propriétaire, et ferait ainsi une bonne maison, que Madame Charlerie d'ailleurs condairait, parce que les nouveaux épousés n'entendent rien aux choses du ménage. Mas le percepteur objecta :

— Y pensez-vous, ma chère? Notre fils aurait appris le laiin, le grec et la géographie pour devenir une espèce de fermier? Après avoir allumé la lumière, nous la mettrions gous le boisseau ?

SIHÉON CHAtlLERIE 7;

jamais! Il faut que Siméon aille à Paris: Paris est la seule ville où les développements d'aucune sorte ne rencontrent d'obstacles. Là il se trouvera à l'aise. Dans les premiers temps, sans doute, il ne gagnera rien, et il faudra nous résigner à quelques nouveaux sacrifices; mais, bientôt, il fera son chemin, et, par ud>; juste rémunération, il rendra notre vieillesse riche et glorieuse.

— Qu'il aille donc à Paris ! dit la mère.

Cette résolution, communiquée à Siméon,

Pahurit.

— Paris, capitale de la France, dit-il.

Mais il ne ât pas d'autre objection- Madame Charlerie s'occupa immédiatement des

vêtements qu'il emporterait. Un frac noir, dont le percepteur se servait peu, fut savamment accommodé à la taille du jeune homme. Douze chemises de belle toile, un peu jaune, à côté de quelques vieilles jaquettes ravaudées avec génie et d'un costume tout neuf, qu'avait taillé et cousu une couturière à la journée d'après un habillement prêté par le notaire qui l'avait rapporté de Paris, cinq ans auparavant, s'entassèrent dans une longue malle recouverte de bandes de poils gris alternant avec des bandes de bois noir, et bordée de cuir rouge découpé.

De sa part, M. Charlerie s'occupait de son è\s. 11 s'efibrçait de letronver dïps 84 mémoire l$s

7$ . SIMÉON CHARLERIB

noms des personnages influents qu'il connaissait à Paris. Il avait été assez lié autrefois avec un industriel, aujourd'hui gérant d'une administration gouvernementa'e. Cet ami, à coup sûr, ne l'avait point oublié. Il dit à Siméon : « Tu iras le voir dès ton arrivée à Paris et tu lui remenras cette lettre; » lettre dans laquelle le bon percepteur recommandait son fils à son ami et le lu! confiait. Enfin, ayant été embrassé par un nombre considérable de personnes dont tes larmes gâtèrent les épaules de son bel habit, Siméon monta en wagon. H avait trois cents francs dans une poche, et; dans un petit sac de cuir, une moitié de saucisson avec un peu de pain, et trois pommes.

Dès que Siméon Charlerie eut mis le pied dans une rue de Paris, il fur instantanément dévoré par une Irrésistible ambition, celle de voir la terre s'entre-b^ller sous ses pas. La ville lui apparaissait comme une fourmilière de géants. Il lui semblait que les passants avaient des bottes de sept lieues. Les maisons l'épouvantaient comme des montagnes; il avait le vertige en regardant le balcon d'un quatrième étage. Après celui d'être englouti, qui ne s'était pas réalisé, son premier désir fut de repartir immédiatement pour sa petite ville; il n'osa point, à cause de son père. Il rôda, hésitant et poltron. Il demandait pardon aux gens qui le coudoyaient. H ne savait

SIMÈON CHARLERIE

que devenir. Il avait très faim et aussi très soit, parce que le saucisson altère; mais il ne mangea que fort tard, dans un petit hôtel où il se décida enfin à entrer après l'avoir considéré pendant plus d'une heure, du trottoir opposé, son sac i la main.

Le lendemain, l'ami desonpërelereçutassez bien.

— Ah! ah! dit-il, vous voulez un emploi!

C'est fort naturel; mais, des emplois, est-ce que vous croyez que j'en ai dans ma poche? Si vous étiez avocat, une place dans les bureaux du contentieux, cela pourrait se trouver; en cherchant, enverrait; mais vous n'êtes pas avocat. Je suis l'ancien ami de votre père; qu'est-ce que cela prouve? Que j'ai été son ami autrefois, il y a très longtemps. Enfin, voulez-vous que je vous dise? Faites votre droit.

Siméon employa trois longs jours à s'efforcer de comprendre les paroles de son protecteur. Il résolut, en définitive, de les écrire, telles qu'elles ' avaient été prononcées, car il avait une excellente mémoire, et de les transmettre à M. Giarlerie, percepteur. Celui-ci répondit à son fils :

« Monami s'est tort bien expliqué, et il t'a donné un excellent conseil. »

De sorte que, sur les indications de son père, Siméon prit sa première inscription à ta Faculté de droit :

78 StMÉOM CHARLERIE

Pendant trois ans, Siméon traversa la vie sans la voir et sans s'y mêler. U allait, venait, travaillait. Les robes d'organdi, le long des haies d'aubépine, n'habitèrent jamais ses songes inquiets de la besogne du lendemidn. Il ne connut pas les tendres péchés. D'autres s'en allient dans le plaisir et dans les bois; il les voyait passer, rencogné. Il résista à des tentatrices compatissantes qui, le voyant seul, venaient lui dire que c'était dimanche, et qu'il faisait soleil. Rougissant, tl répondait :

— Vous vous trompez, mademoiselle; c'est mardi, et je crois qu'il pleuvra.

Et il les regardait s'éloigner comme il regardait autrefois les papillons dans le jardin de sa mère.

D rencontra un jour Rémond Pichard. Celui-ci, alors, jouait à la Bourse. H avait gagné, il avait perdu.

Bonjour, Siméon, dit-il, tu vas bien? Tu es très gras. Prête-moi vingt francs. Nous dînons ensemble.

Après le dîner, Rémond conduisit son ami dans un petit théâtre. On jouait une féetiô, où figuraient des dames peu vêtues.

— Oh! Oh! dit Siméon.

— Eh bien, quoi? dit Pichard.

— Rien, dit l'autre.

SIMÈON CHAELERIE 79

Mais il sortit en prétextant qu'il avait oublié son mouchoir au restaurant, et il ne donna point son adresse à Rémond Pichard.

Cependant il étudiait le droit romain. Il apprit le Digeste par cœur. Il tenta plusieurs examens et fut admis, avec miséricorde.

Il retourna chez l'ancien ami de son père.

— C'est moi, je suis avocat.

' — Hein? dit l'administrateur, je ne vous connais pas. Qui êtes-vous?

— Siméon Charlerie, balbutia le jeune homme.

— Ah! ah I oui, je sais, Siméon Charlerie. Eh bien! qu'est-ce que vous me voulez?

Siméon, épouvanté, chercha la porte des yeux.

— Je devine, un emploi ? Vous croyez qu'il suffit d'être avocat pour obtenir un emploi? C'est une erreur, mon jeune ami. Enfin, j'essaierai de faire quelque chose pour vous. Voulez-vous une place d'expéditionnaire ? Il y a une vacance, profitez-en.

Siméon en profita, et iut dès lors le plus heureux des hommes.

n ne lui était pas nécessaire de penser. Il était un des mille ressorts d'une mécanique. Né automate, il se mouvait avec la joie de ne point avoir à préméditer ses mouvements. Le métier d'expédiiionnaire était précisément celui qu'il lui fallait : copier, c'est une façon d'obéir.

80 SMÉON CHARLERIE

Dès le jour, il quittait le lit. Après avoir arrêté le réveille-matin qui lui avait enjoint de se lever, il nettoyait lui-raêrae sa petite chambre, faisait cuire des œufe à la flamme d'un fagot, achevait quelque besogne pressée qu'il avait apponée des bureaux afin de ne point demeurer oisif, puis, confortablement vêtu, un parapluie à la main, il sortait content. Il n'avait pas une seule fois sonlevé le rideau de sa fenêtre pour voir s'il y avait du soleil dans le ciel. En chemin, lorsque l'heure du travail n'était point venue encore, il lisait les affiches, .non pas celles des théâtres, mus celles où il était question de ventes d'immeubles. Dès qu'il y trouvait un mot dont jusqu'à ce moment l'orthographe lui avait paru douteuse, il se hâtait de le copier sur une page de son portefeuille afin de pouvoir à l'occasion l'écrire correctement. La journée était tranquille; il se complaisait dans l'ornementation des lettres capiules. On le félicitait souvent de sa belle écriture; il était très sensible à cette congratulation. On lui promit de l'avancement. Le dimanche il s'ennuyait; il se promenait dans les rues en lisant les affiches, non loin du bureau fermé.

Un jour (il n'était plus expéditionnaire, mais employé), M. Fauvel, son sous-chef, l'invita à dîner.

C'était une faveur. Siraéon s'enorgueillit juste-

iz^rt^Googlc

SUfÈON CHARLERIE

ment, et ne manqua pas de revêtir le frac noîr de M. Charlerie, percepteur. Ce sous-chef était un sexagénaire qui venait d'épouser une toute jeune femme assez jolie. 11 reçut Siraéon avec paternité, lui prédit un bel avenir dans l'admiuistration, le recommanda à la sympathie de madame Fauvel, et le contraignit ii manger trois fois de chaque plat.

— Oui, mon jeune ami, disait-il, vous serez un jour sous-chef comme moi. Qémence, je crois que M. Charlerie reprendrait volontiers un peu de poulet?

Siméon était repu, tant il avait consenti aux instances de son supérieur : mais il eut crevé dans sa peau plutôt que de refuser une aile de volaille offerte par les petits doigts roses de madame Fauvel, qui lui souriait.

Dès ce jour-là, Siméon Charlerie fut amoureux. Il était temps ! Mais il fut amoureux sans le savoir. Si quelqu'un était venu lui dire : Vous adorez madame Fauvei, il eût été prodigieusement surpris.

Pourtant il se serait fait tuer pour elle. II ne rêvait plus d'un chat croqué par un moineau ; il voyait chaque nuit madame Fauvel, souriante, lui ofirir une aile de volaille. Il se souvenait des moindres paroles de la jeune femme. « Julie, vous servirez le café dans le salon », était une

82 SnCÊOK CHAtOERlE

phrase qu'il avait incessamment dans les oreilles.

Le sous-chef, vaniam sa femme, avait dit qu'elle s'entendait fort bien aux choses de ta cuisine, et qu'elle excellait surtout dans l'art d'apprêter les macaronis à la napolitaine. Siméoo dloa tous les jours dans un restaurant italien et ne mangea plus que du macaroni.

Le matin, avant d'aller au bureau, il se promenait sous les fenêtres de son sons-chef. Le dimanche, il ne s'ennuyait plus, guettant madame Fauvel à l'heure de la messe, puis à l'heure des vêpres. Il la suivait à l'église, mais il ne l'y regardait pas, parce qu'il était très pieux.

Quelquefois il dînait chez son supérieur. Ces jours-là, il sortait de table ébloui et repu : il se croyait ivre.

Pendant qu'il travaillait au bureau, il se berçait dans des rêveries moins informes. Un jour, il écrivit le mot : « Clémence » en copiant un rapport ministériel; il l'orna si magnifiquement de paraphes multicolores et de traits délicats que, lorsqu'il remit le rapport à M. Fauvel, celui-ci s'écria :

— Voilà un mot superbement écrit ! C'est justement le nom de ma femme. Je montrerai cela à madame Fauvel.

Mais, en agissant ainsi, Siméon agissait instinctivement. L'idée qu'il aimait la femme de son

SIMÊOH CHARLERIE 83

supérieur ne lui était pas même venue. Il ne songeait pas à se demander pourquoi il disait maintenant ce qu'il ne faisait pas auparavant. Incapable encore de discerner les choses de la passion d'avec celles du devoir, il suivait madame Fauvel à l'église, méthodiquement, comme il allait au bureau.

Qjjeiques années s'écoulèrent. Siméon fut nommé commis principal. M. Fauvel mourut tout . à coup d'une fluxion de poitrine. La veuve n'avait pas plus de vingc-cinq ans. Un jour, elle pria Siméon de lui offrir le bras pour aller à l'église. Elle était très jolie. Elle avait une petite figure blanche et rose qui avaitraiLjl!une^mme.

Siméon endossa le frac précieusemenTcônservé de son père. H osa demander à madame Fauvel si elle ne se remarierait pas un jour.

— Le défunt était sous-chef, dit-elle.

Siméon, dès lors, fut ambitieux. 11 entrevoyait

vaguement dans l'avenir un inappréciable bonheur. Etre sous-chef, être le mari de la jolie veuve, ces deux rêves le hantèrent.

Après plusieurs années d'attente, le premier st réalisa; quant au second, Siméon tremblait. Les yeux de madame Fauvel semblaient quelquefois lui demander : « Eh bien? » mais il n'avait garde de leur répondre.

— Allons, lui dit-elle un jour, je crois que vous me tendrez heureuse.

84 SIMÉON CH\RLERIE

Le îour du mariage à l'église, le trouble de Siméon iiit tel que, au moment où sa femme prononçait : oui, il s'évanouit, parce qu'il avait entendu : non.

Le bonheur, ce royaume divin, esc aux pauvres d'esprit. Siméon vécut à genoux, dans l'extase, -îl regardait sa femme et riait. Il lui prenait la tète et disait : C'est à moi ! Il ne comprenait pas comment il pouvait se faire qu'il fût le mari de cette grâce et de cette beauté. Qjiand il sortait, il lui volait des gants ou un mouchoir pour les respirer en chemin. Il était devenu si bon, que madame Charlerie était obligée de s'opposer à ce qu'il emportât de l'argent : il donnait tout aux mendiants des rues. Il ne savait qu'imaginer pour k divertir. Il pensait qu'il n'était pas beau et qu'il fallait la rendre très heureuse pour qu'elle ne s'ennuyât pas de vivre, elle si charmante, avec liû vilain. Il devenait ingénieux; il apprit le langage des Beurs afin de lui apporter chaque jour un bouquet symbolique.

Madame Charlerie le regardait faire, avec douceur. Elle l'embrassait chaque fois qu'il revenait du bureau et l'appelait : • Mon bon Siméon I »

Siméon lui disait :

— Qjae veux-m ? je suis plus heureux que les saints du paradis. Si tu as envie de quelque chose.

iz^rt^Gooi^lc

SIMèON CHARLERIE 8;

il faut me le dire. Tu ne me trouves pas trop laid, ni trop bête?

n ajoutait :

— Tiens, je t'ai apporté des boudes d'oreilles en corail.

Et, pendant qu'elle les admirait, lui, à genoux, la tète renversée comme un ours câlin, il baisait le dedans d'une jolie main potelée.

Leur appartement était petit et bien dos. On voyait luire l'acajou frotté des meubles. Tout était neuf et gai. Sur une pendule de bronze doré, deux pigeons se becquetaient, les ailes entr'ou vertes. En les regardant, Siméon se frottait les mains. Les fenêtres aux vitres claires aimaient le soleil et laissEuent par instants courir sur le parquet t'ombre de quelques branchages, car non loin d'elles se balançaient les arbres d'un grand jardin. Des oiseaux quelquefois pépiaient sur le rebord d'une croisée. Paris, dans ses vieilles rues, a de ces coins rieurs où le printemps séjourne.

Madame Charlerie aimait beaucoup la maison où ils logeaient, parce que les escaliers avaient les murailles lisses et qu'ils étaient toujours bien cirés. Quant à Siméon, il était ravi des nombreuses glaces qui décoraient les chambres : il pouvait voir sa femme de plusieurs côtés à la fois. Peu à peu, pour qu'elle s'y plût^ il avait orné l'appanement de mille babioles. On voyait sur les chemi'

S6 SWËON CHARLERIE

nées de petits paniers en coquillages, des pots en porcelaine blanche, peinte de papillons, et des coupes d'onyx, où il planta des oignons de tulipe. Enfin tout souriait : il y avait de la bonne humeur dans les tentures de perse âeurie, du bten-étre dans les canapés bien rembourrés, de Tappétit dans les plats de ruolz qui Scintillaient sur le dressoir de la salle à manger. Siméon disait, en prenant sa femme par la taille : « C'est un nid. »

Le dimanche, quand il y avait du soleil, ils allaient à la campagne. 01e avait une robe de mousseline comme une jeune fille, et un chapeau rose sur des bandeaux plats. Il lui demandait ; « M'aimes-tu ? i Us prenaient le train pour Meudon ou VilIe-d'Avray. Comme elle adorait jles lilas, il en cassait des branches qui dépassaient les murs. Ds déjeunaient sous un arbre. Il lui racontait des histoires qu'il avait lues autrefois dans les livres. 11 lui expliquait, afin de paraître très savant, qu'il y a des rivières dans toutes les vallées et qu'on trouve des coquillages sur les plus hautes montagnes. Puis, quand il ne passait personne, il lui prenait les mains, et, en levant les yeux, il s'écriait :

— Tu es belle comme le ciel !

Ensuite ils allaient dans l'épaisseur la plus proonde du bois. Ils partageaient par la moitié les fraises qu'elle trouvait. Il lui montrait les oiseaux;

sméON CHARL^tB

il lui nommait ceux dont il connaissait l'espèce.

Un jour, elle vit une chèvre blanche avec une barbe noire.

— Qu'elle est jolie ! dit-elle.

Il avisa un homme qui faisait paître la chèvre et la lui acheta. Tout le jour, en tirant la bête par un foulard que Sîméon lui avait mis au cou, ils coururent avec elle dans les fougères. Le soir, ils lurent bien embarrassés, parce qu'ils ne savûent que faire de la jolie bête. Siméon en fit présent à une petite Elle dans le cabaret où iU dînèrent.

C'était ainsi qu'ils étalent fous. Son enfance, sa jeunesse, les jeus, les gaietés qu'il n'avait pas connus, il faisait tenir tout cela dans son amour. Il lui suffisait de voir sa femme incliner la tête vers lui pour éviter un fil d'araignée tendu d'un côté à l'autre d'un petit sentier, ou de l'entendre dire : h Comme les branches ont bonne odeur, » pour qu'il adorât Dieu d'avoir fait le printemps ; et, le soir, en revenant de Meudon ou de Villed'Avray, il songeîùt avec délice, en serrant paimi les plis de la jupe la petite main de sa femme : a Nous y retournerons dimanche prochain. »

Il leur naquit un fils. Ce fut un ravissement sans pareil. Siméon, pendant trois jours, répéta : a Un garçon 1 un garçon! a Pour la première fois depuis quinze ans, il demanda un congé, parce qu'il ne lui suffisait pas d'entendre crier l'enfant

88 SIuèON CHARLERIE

toute la nuit. Il le regardait, il le berçait, il disait : Clémence, je trouve qu'il te ressemble, i Quelquefois il se dressait tout i coup, et, se regardant dans une glace, il s'écriait : « Le père, c'est moi! B

Ce brave homme était ridicule et exquis.

Un matin, son fils entre les bras, il se précipita vers le lit de Madame Charlerie encore malade, mais souriante, et demeura immobile, la bouche ouverte. Evidemment il voulait dire quelque chose, et les paroles lui fâis^ent défaut pour émettre la joie qui était en lui. Sa femme le regardait, étonnée. Lui, remuait ses lèvres muettes, cherchant des mots. Tout h coup, après un effort visible de réflexion, il éleva l'enfant vers la malade, et s'écria, du ton dont on appelle au feu : n Incipe, parve buer, nsu cognoscere matrem! » Sa mémoire d'écolier était venue en aide à son amour de père, et il avait trouvé cela enfin.

— Lui aussi, dit-il après cette expansion, lui au~si apprendra le latin.

C'est ainsi que tout ce brave cœur, longtemps inexpriméj s'épanouissait délicieusement en tendresse.

Quand le moment fut venu, il sevra lui-même son fils. Il excellait à l'emmaillotter. II supportait les petites colères du baby avec des patiences de nourrice. Madame Charlerie disait en riant :

iz=rtNGoo«^lc

SIMÉON CHAKLERIE 89

— Tu aimes trop Femand; je suis jalouse.

— Il répondait :

— Lui, c'est toi !

Cependant Fernand, qui grandissait, traversa un jour la chambre sur ses petits pieds incertains ; le père n'en crut pas ses yeux. Il disait à tout le monde : « Mon fils marche, c'est extraordinaire ; iln'apas encore deux ans: cela ne s'est jamais vu ! »

Bientôt le nouveau Charlerie fiit en mesure de se promener dans la rue, comme un homme.

Ce jour-là, qui était un jour d'avril, Siméon acheta pour l'enfant un petit habillement de zouave, l'en vêtit lui-même, et dit à sa femme : « Je trouve qu'il a l'air d'un général. »

Au delà des villes, en des pays lointains, les forêts sont très belles; mais à Paris, les jardins sont charmants. Sans eux, nous ne saurions plus si la nature existe ; en refleurissant, ils nous avertissent de revivre, et ils sont pleins de joie, dès avril, car Paris met tout ce qu'il a d'enfants dans tout ce qu'il a de soleil. La lumière rit dans les branches encore sans feuilles qui s'enchevêtrent sur le bleu du ciel comme d'immenses toiles d'araignées. Les passereaux piaulent en voletant : l'un d'eux veut se poser sur l'épaule d'une petite fille, qui a peur; d'autres marchent familièrement sur les plates-bandes ou sur le sable qui pardt très blanc. Aux premiers jours du prin-

90 SIUÈOH CHARLGRIE

temps, le soleil est si tâible qu'il pàllt ce qu'il éclaire, comme la lune. Quelquefois, de la cime d'un marronnier, une palombe s'envole, eSârée par le tapage des enfants joueurs, et bientôt se fond dans le ciel, bleue comme lui. C'est une heure bénie. Les choses sont satisfaites. L'air esc confiant, U y a de l'espoir dans laclarté; l'enfence et le printemps font une double aurore.

Dans cette joie des jardins renouvelés, envoyât passer fièrement Siméon Charlerie, donnant le bras gauche à sa femme qui riait, blanche et rose, la main droite à soti fils habillé en zouave ; et, dans les yeux sincères de ce brave homme éclatait le double orgueil honnête d'être le mari de cette jolie femme et le père de ce bel enfant.

Mais il rencontra Rémond Pichard, un matin, en allant au bureau.

— C'est lui ! s'écria Pichard, le chapeau incliné, un gros jonc à la main. C'est lui-même! Bonjour, Siméon. Toujours gros, Charlerie ? Tu t'es marié, je crois? Je parie que ta femme est très jolie. Embrasse-moi donc, grand niais.

Et Rémond secoua son ami d'une telle accolade que des passants crurent qu'ils se battaient.

' — Cette fois, sauvage, tu ne m'échapperas pas, continua Pichard. Est-ce que tu as déjeuné? Oui? Eh bien, nous dînerons ensemble? Ce soir, à cinq heures, chez Bonvalet. Ne manque pas. Prête-mot

SIMËOH CHARLERm 9I

cinquante francs. Merci. Tu sais, je suU un atni, c'est toi qui paye. Ce brave Siméon t toujours le mëms. Plus gras seulement. A ce soif, hein? j'y comptât

— Oui, dit Siméon, vaincu.

Certainement, depuis plusieurs années, depuis son mariage sunout, les idées de Siméon s'étaient éclaircies; muni de quelque expérience, il avait passablement changé d'opinion sur le compte de Rémond Pichard. Il s'avouait que son ancien camarade, avec sa grosse voix et ses gestes turbulents, devait paraître peu recommandable aux gens qui ne le connaissaient point. Madame Charlerie, d'ailleurs, avait coutume de dire : i Cheveux roux, gare aux coups! » Mais, en présence de Pichard, le bon Siméon était incapable d'éprouver autre chose qu'un grand étonnemenl mêlé d'admiration. Il redevenait l'entant qu'il avait à peine cessé d'être. Pesant, aux gestes rates, à la parole lente, il s'extasiait des bras levés, des cercles de canne, des crâneries de chapeau ôté et remis, dont Rémond ponctuait les heurts de ses phrases torrentielles. « Quel homme! pensait-il, il avait raison, il est très lort. »

Tout le jour, cependant, Siméon tut morose, Il regardait souvent par la fenêtre le joli square récemment planté où Madame Charlerte venait chaque soir, avec Femand, l'attendre à la sortie

92 SIMÉON CHARLERIE

du bureau. Il songeait : « Que dira ma femme, quand elle saura que je dine hors de la maison? J'aurais dû refuser. Refusera Pichard? c'était impossible. Si j'avais pris, comme à mon ordinaire, par la rue de Bourgogne, je ne l'aurais pas rencontré. Pourquoi donc ai-je suivi la rue du Bac? Ah! parce qu'on creuse un égout, place du Palais- Bourbon. Enfin, je ne pouvais pas dire non à Pichard^ qui est mon ami. a

Et quand Madame Charlerie, selon sa coutume, vint s'asseoir sur un des bancs du petit square, et fit un signe d'amie à son mari, pendant que Fernand, d'une pelle de bois, creusait le sable d'une allée, Siméon ne sut lui répondre que d'un sourire assez penaud.

Cependant, il dîna avec Rémond Pichard. Madame Charlerie lui avait dit : a C'est tout naturel : un ancien ami vous invite à dîner, il n'y a rien de plus simple ; et puis, tu travailles beaucoup, il faut bien que tu t'amuses un peu. Va, va, mon ami. » Siméon avait répondu : « Tu es un ange! » Et il avait ajouté : « Donne-moi de l'argent, parce que je crois que c'est moi qui paierai le dîner. »

— Vois-tu, mon cher, dit Rémond Pichard après boire, les coudes sur la table, le Bordeaux est bon, mais le Bourgogne est meilleur. Le vin, c'est comme les femmes : il y a le Mâcon et le Médoc, il y a les blondes et les brunes ; le Mâcon,

iz=rtNGoo«^lc

SIMÈON CHARLERIE 93

c'est les blondes ; les brunes, c'est le Médoc. Moi, je préfère les blondes, — et le Mâcon, c'est un goût. J'espère bien que ta femme est blonde ?

— Non, dit Siméon, elle est brune.

— Tant pis! tu as épousé une brune? c'est extraordinaire. Je ne sais pas pourquoi, mais cela me contrarie. Moi qui, justement, voulais te demander de me présentera Madame Charlerie. Car, tu me connais, je suis' un bon camarade. Ce qui est à mes amis est à moi.

— Oui, oui, dit Siméon, je te connais.

— Enfin, je ne puis pas t'en vouloir. Je n'étais pas là, tu as agi à ta fantaisie. C'est égal, une brune, c'est bien contrariant !

Et, là-dessus, Rémond Pichard ayant vidé dans son verre le fond dune troisième bouteille de Bourgogne, sonna pour en demander une quatrième.

— Ah ! les femmes, reprit-il. Toi, tu as toujours été sage, tu ne les connais pas. Mais moi je suis un chenapan, comme on dit. Pour ce qui est des femmes, personne ne peut m'en remontrer. Eh bien, veux-tu que je te dise ? la meilleure ne vaut pas la corde pour !a pendre. Au commencement, elles sont douces comme des agneaux. Des Agnès, des Sainte-n'y-Touche. Mais il ne faut pas s'y fier.

— n y a des exceptions, dit Charlerie.

94 SWËON CHAUERIE~!

— Pas une I S'il y avait au monde upe seule exception, est-ce que je ne l'aurais pas rencontrée?

— C'est vrai, dit Siinéoo.

— Tu comprends bien que je ne veux pas t'enlever tes illusions- Les illusions, mon ami, — et, en disant ces mots, Rémond Pichard poussa un profond soupir, -^ les illusionsj^'çst-ce giLiI y a ,de meilleur dans IV vie. GSrde les tiennes 1 tu ierâs bien.~C7est utilé'ea mén^e. Mws en&n, il ne feut pas être trop jocrisse. Je sais bien ce que tu vas me dire. Tu as rencontré ta femme dans sa famille, une famille bien honnête, bien dévote, du Marais ou des Batignolles. Tu lui as fait la cour pendant longtemps, tu as appris à la connaître avant de l'épouser. Tu es bien sûr que jamais, lorsque tu es arrivé, elle n'avait encore levé les yeux sur aucun homme. Bien! bien] je connais la chanson. Vous êtes tous les mêmes, vous, les hommes mariés, et il n'y en a pas un d'entre vous qui ne soit prêt à jurer qu'il a trouvé la pie au nid. Va-t'en voir s'ils viennent! Tiens, veux-tu que je dise F Les fleurs d'oranger, au fond, c'est des boutons de rose, et joliment épanouis encore 1

— Mais, objecta Siméon, il n'y a pas eu de fleurs d'oranger dans mon mariage, puisque j'ai épousé une veuve.

iz^rt^Gooi^lc

SlldON CHABLERIE 9J

— Une veuve ? eh bien ! il ne manquait plus (^e cela. Si tu m'avais consulté, c'est moi qui t'aurais empêché de feiie une pareille sonlse. Mais voilà comment sont les amisi Us font à leur tête, sans consulter ceux qui ont plus de raison et d'expérience qu'eux, et quand le mal est fait, quand il n'y a plus de remède, ils viennent se plaindre par ci, pleurnicher par là : «Ahl mon pauvre Rémond, je suis bien malheureux; à tu savais. . tu ne peux pal t'imaginer. . . » Eh ! grand dadais, il est tiop tard ; qu'est-ce que tu veux que j'y fasse maintenant?

— Mais sapristi! s'écria Charlerie, qui jurait pour la deuxième ou troisième fois de sa vie je ne me plains pas le moins du monde. Ma femme est une créature du bon Dieu, et je suis le plus heureux des hommes.

— Heureux avec une veuve? avec une veuve qni est brune? Allons donc! Après tout, c'est possible. Tu es un homme simple, toi, un esprit grossier. Tu ne réfléchis pas ; tu prends les choses comme elles font semblant d'être, sans demander le comment ni le pourquoi. On te dit : « C'est blanc; » tu réponds: «C'est blanc.» Moi, c'est autre chose. J'y vois clair. Puis, j'ai des seniiments qu'un rien peut froisser. Mon malheur,, ç'çst la délicatesse. Je ne suis pas un hpinme, je suis une

.sçQsitwffT'Sl j'avais 'épousé une veuve, je passe-

^6 SIMÈON CHARLERIE

rais ma vie sur des charbons ardents. Tu n'as jamais pensé à cela, toi, qu'une qui a convolé eu secondes noces peut quelquefois se souvenir de son premier mari? Oh ! à ta place je serais dévoré de jalousie. Ne pas pouvoir être regardé amoureusement par la femme qu'on aime, sans se dire : «Elle a regardé l'autre avec ces mêmes yeux! » Songer, quand elle vous appelle : « Mon chéri ! » qu'il y a eu un homme autrefois qu'elle appelait ainsi 1 Tiens, rien que d'y penser, j'ai le frisson. ]1 est vrai que tout le monde n'est pas taillé sur mon patron. Je te l'ai dit, j'ai un malheur : la délicatesse. U y a des gens — tu en es un exemple — qui ont épousé des veuves et qui vivent tranquilles. Des niais 1 Mais ils sont heureus, surtout quand ils n'ont pas d'enfants.

— Heiu'eux quan 1 ils n'ont pas d'enfants 1 Q}i' est-ce que tu me dis là, Pichardi C'est depuis que mon petit Femand est né que la vie est pour moi un véritable paradis. H a quatre ans; c'est un petit ange, spirituel comme un diable. Je l'habille en zouave, le dimanche, lorsque nous allons aux Tuileries. Tu ne peux pas t'imaginer comme il est joli dans ce costume-là.

— Un enfant I dit Rémond Pichard ; il a un en&ntl

Après ces paroles, il se leva, — avec lenteur, car le Bourgt^e avait quelque peu alourdi ses

SIMÈON CKARLHRIH 97

jambes, — fit le tour de la table, s'approcha de Siméon, qui le suivait d'un regard étonné, lui prit amicalement la tête entre ses mains, et, en la balançant de droite à gauche, puis de gauche à droite d'un air paterne et miséricordieux, il reprit avec attendrissement : « Un enfant ! il a un enfant ! pauvre ami ! »

— Ah! ça, qu'est-ce qui te prend? s'écria Charlerie en dégageant sa tête. Oui, j'ai un enfant, et j'espère en avoir un autre, et un autre encore. Quel malheur y a-t-îl là dedans, et pourquoi me regarJes-tu avec cet air désespéré ?

Rémond Pichard regagna sa place et s'assit lourdement en répétant tout bas : a Pauvre ami I Pauvre Siméon ! »

— Tu m'ennuies à la fin ! Qpe veux-tu dire avec ton « Pauvre ami? n

— Oh! rien, rien du tout.

— Voyons, tu dois avoir une idée. Je te connus, tu as toujo'jrs des idées.

— Cela, c'est vrai, dit Pichard.

— Eh! bien, explique-toi.

— Non, c'est inutile. Cî^i'est-ce que je veux, moi ? ton bonheur ; tu es heureux, je suis content. Parlons d'autre chose, cela vaudra mieux. J'en ai déjà trop dit. Je te demande pardon. Tu sais, quelquefois on se laisse aller à penser tout haut, et puis on a du regret, parce que, sans y prendre

^8 SIMÈOK CHARLERIE

garde, on a fait de la peine à un ami. Je te le répète, parlons d'autre chose. D'ailleurs, ce n'est pas vrai peut-être. Je l'ai entendu dire, voilà tout. Il est prudent de ne croire que ses propres yeux, et encore, malgré cette précauiion, on se trompe bien souvent. Je suis un saint Thomas, moi.

Qjiant à ce que je pensais, je ne sais tnêrne plus qui me l'a raconté. Tu vois que ce n'est pas bien sérieux. Ah ! si, je me rappelle, c'est im chasseur qui m'a expliqué la chose. Ne te fie pas aux chasseurs! Ils ont toujours tué Une demi-doqzaine de lièvres avant d'avoir fait quatre pas dans la plaine. Ajoute que le chasseur en question est né en Gascogne. Les Gascons, je te conseille de qc jamais t'inquiéter de leurs hâbleries. Il avait une chienne, celuï-lï, une magnifique bête, ma foi ! une épagneule toute noire. Tu juges s'il veillait sur ellel Mais, bah! elle avait une intrigue avec le •'chien d'un méuyer, un afl"rcux roquet à poils ras. Si mon chasseur tordit le cou aux petits, je n'ai pas besoin de te le dire. Et de surveiller son épagneule, et de lui donqer un compagnon de la race la plus pure, ahl bien oui, ilperdit sa peine. Bien que la mère n'eût jamais revu son premier amoureux, tous les nouveaux petits ressemblèrent à s'y méprendre à l'affreux roquet du métayer. Mon chasseur était furieux, mais les paysans lui aifirmaient que le fait était tout naturel, et qtie la

SIMÉON CHARLERtE 99

chose se passait toujours ainsi. Tu vois que c'est un conte à dormir debout. Et puis, qu'est-ce que cela prouvermt ? Qiiel rapport y a-t-il entre une épagneule et une femme? Voilà une bonne folie de s'imaginer, lorsqu'on a épousé une veuve, que les entants qu'on a ressemblent à son premier mari. Je te reconnais bien li. Tu cherches, tu fouilles, tu te travailles, tu questionnes, et quand on te répond, par bonté d'âme, qui est-ce qui est attrapé? C'est toi,

Simèon Charlerie s'était levé, très pâle, et montrant le poing à son ami :

— Tu es un mauvais cœur, Rémond Pichard !

cria-t-il en balbutiant. ]é ne t'ai rien demandé, je n'ai rien voulu savoir, et voilà une heure que tu essayes de me mettre dans l'esprit de mauvaises pensées et de me torturer. Je te connais m.ainteoantOÙJ Jie tûlas jamais aimé. Je suis heureux, cela te fait de la peine. Tu es envieux. Mais je ne te crois pas, et je ne veux plus te voir, méchant, méchant, méchant homme !

Et Charlerie, brusquement, prit sa canne et son chapeau, ouvrit la porte et s'entuit comme quelqu'un qui a peur. L'autrele suivit, en seretenant au mur, et cria dans l'escalier : o N'oublie pas de payer l'addition, en passant, puisque tu m'as invité ! »

Siméon rentra dans son bonheur et dans son

SIMÈON CHARLERIE

repos. Uétévint. Ce fut le moment de renouveler les escapades adorables il Meudon et à Ville-d'Avray. Maintenant ils étaient trois. C'est charmant d'être mari; être mari et père, c'est divin. Il y a des liqueurs quïntessenciées dont une seule goutte suffit à développer extraorditiairement les saveurs latentes d'un breuvage; un enfant qui s'ajoute à un couple produit un effet analogue. Ils étaient moins fous, moins rieurs, mais ils étaient plus heureux. Leur joie, plus intense, était plus paisible, comme une eau, plus profonde, est plus calme. Ils parlaient moins, pour entendre bégayer l'enfant. Ce silence attentif des parents se retrouve en partie dans la nature : les femelles des oiseaux, qui couvent les nids bavards, ne chantent pas. Bs écoutaient gazouiller leur vie, recommencée dans cette enfance. Siméon grimpa aux arbres afin d'amuser Femand encore trop petit pour le suivre. Il se faisait le joujou de son fils. Si l'enfant avait voulu ouvrir sa grande poupée pour voir ce qu'il y avait dedans, il se serait laissé faire. Une fois, on raconta devant lui l'histoire du pélican qui se déchire les entrailles pour nourrir ses petits; il n'admira même pas : mourir pour ses enfants lui paraissait aussi naturel que de vivre pour eux.

Au retour des promenades à travers champs, c'était lui qui portait dans ses bras le petit homme

SMÉOH CHARLEIIE

endormi. H se plaignait des cahots de la voiture, parce qu'ils secouaient Fernand et lui faisaient ouvrir ses jolis yeux, après que le « marchand de sabte » était passé. Rentré, il le couchait, bordait le lit, lui disait répéter une prière, le baisait au front, sur les yeux, sur la bouche, et ne pouvait point quitter ce coin de paradis où son ange reposait. Puiî il venait, timidement, — il n'avait jamais cessé d'être timide, — dans la chambre où Madame Charlerie l'attendait en se déshabillant. Il lui prenait les mains, il la regardait avec un air de profonde reconnaissance. Tout son bonheur, c'était d'elle qu'il le tenait. Il crwgnait toujours qu'elle ne sût pas assez combien il avait pour elle d'amour et de gratitude. Qpelque temps après la naissance de Fernand, il avait imaginé, lui si «aïf, si simple, si niais même, il avait imaginé une chose exquise ; il n'appelait plus sa femme Clémence, il l'appelait Fernande.

Une nuit, c'était vers le commencement de l'hiver, Siméon s'éveilla brusquement. Ces sursauts, qui agitent quelquefois les personnes nerveuses, étaient tout à fait inconnus au lymphatique Charlerie. Il a dit depuis qu'il avait cm recevoir deux petits coups sur la tempe, comme si quelqu'un avait frappé à la porte de son esprit. Il se dressa sur son séant et regarda dans l'ombre. L'obscurité étant parfaite, il ne pouv^iït rien voir.

i.GcHl'^lc

loi SIMÉON CHARLERIE

il distingua quelque chose pourtant : devant lui, à très peu de distance, presque entre ses deux, yeux, dans une sorte de cadre grand comme celui d'un portrait-carte, une petite cascade ébouriffée s'enchevêtrait péniblement parmi des broussailles. Il y avait très longtemps qu'il n'avait eu cette vision. « Oh! se dit-il, est-ce que je suis malade I a D replaça sa tète sur l'oreiller; la toile lui sembla brûlante. Il tourna plusieurs fois dans le lit, espérant trouver à droite le sommeil qu'il n'avait pas trouvé à gauche. Il ne sentait aucune douleur précise. Un serrement de cœur, lent, progressif, continu, une grande chaleur au front, c'était tout. Il ne pensait pas à son fils, et cependant il s'entendit répéter deux ou trois fois, sans raison : « Fernand, Fernand. »

Madame Charlerie, avec un peu d'humeur, lui dit :

— Tiens-toi donc tranquille, tu m'empéchesde dormir.

Il fit alors des efforts inouïs pour demeurer immobile. D tendait solidement les bras et les jambes, et pensait : Je ne bougerai point. Mais ■ vainement : il tournait encore. Qu'était-ce donc qu'il avait? Il ne songeait à rien, et il étaitcomme s'il eût été en proie i un souci dévorant. Sans avoir aucun sujet de chagriU; il était envahi par un désespoir intense. Chose explicable dans cette

iz^rt^Gooi^lc

SIMÈOH CHAItLERIE IO3

nature où les idées se formulaient obscurémenf, lentement, il éprouvait l'effet avant d'a-v-oir démêlé la cause. Une fois, il s'écria : « Mais il est parti pour l'Amérique ! Et il ajouta : n Qui donc est parti ? Il ne se rendait pas compte qu'il pensmt à Rémond Pichard qui était allé, en effet, chercher fortune à Philadelphie.

Tout ceci, d'ailleurs, avait lieu dans le vague d'un demi-sommeil fiévreux.

Le niatio, il était très fetigué. « Ne vas pas au bureau, » lui dit Madame Charlerie. 11 répondit : « Il vaut mieux que je n'y aille pas, tu as raison. » Il s'assit dans un fauteuil, et demeura sans mouvement. Ses idées étaient un peu moins troubles qu'elles ne l'avaient été pendant la nuit; il comprenait qu'une mauvaise pensée lui était venue en songe, et l'avait éveillé. Mais il ne se rappelait son rêve que très confusément. Sûrement, il s'agissait de Rémond Pichard et de Femand. Qjie pouvaient avoir de commun Fernaud et Rémond Pichard ? Au déjeuner il mangea peu, et ne parla pointd'abord.mais tout à coup, Madame Cliarlerie ayaol, par hasard, en racontant une histoire de sa jeunesse, prononcé le nom de M. Fauvel, son premier mart, le bon et gros visage de Siméon s'épanouit en une large grimace de joie.

Ah! Ahl s'écria le brave homne en se renver-

r04 SIMèOK CHARLEKIE

sant sur le dossier de son fauteuil, je comprends ! je comprends!

Et il poussa un éclat de rire si )oyeux, si bruyant, si sincère que Madame Charlerie et Fernand ne purent s'empêcher de taire comme lui,

— Je me rappelle maintenant, continua Sîméon en s'interrompant à chaque parole pour rire à gorge déployée, j'ai rêvé à ce que m'a dit Rémond Pichard. Faut-il que je sois bête pour m'être souvenu des paroles de ce gredin, la nuit, en dormant? C'est égal, je suis bien heureux de savoir à quoi m'en tenir. Je me croyais malade. Ce bon M. Fauvel! je l'aimais de tout mon cœur. C'est que, véritablement, Pichard, avec ses bêtises, aurait pu me faire beaucoup de mal si j'avais été un esprit faible. Maïs, Dieu merci, j'ai du bon sens. Viens m'trmbrasser, mon fils ! embrasse-moi, Fernande I Et puisque je ne vais pas au bureau, nous allons prendre une voiture et nous irons nous promener au bois de Boulogne !

Cette journée tut une des plus heureuses de Siméon Charlerie. Il riait à tout propos. Au milieu des Champs-Elysées, il sauta au cou de sa emme et la baisa sur les deux joues devant le monde.

Quelquefois, il se surprenait à regarder son fils, trop longtemps, trop fixement. « Ah ! ça, disaitil alors, est-ce que je perds la tête, moi? Quel gredin que ce Pichard ! »

iz^rt^Gooi^lc

SIMÈON CHARLERIE IO5

Et il riait à se tordre.

— Mais enfin, qu'est-ce que tu as donc? lui demandait Madame Charlerie.

H répondait :

— J'ai ma femme et mon fils!

Et il était très content.

Ce fut son dernier Jour de bonheur complet.

Lft-mauïaige^jerisée était en lui. D'abord, elle ne lui revint qu'à d'assez longs mtervalles; le mal n'était alors qu'intermittent. Mais ces retours, quoique peu fréquents, répandaient delà tristesse sur les moments même où il ne songeait pas à cela, n parlait moins, }ou3it plus rarement avec Fernand; quelquefois le soir, avant de s'endormir, il oubliait d'embrasser Madame Charlerie.

— Comme tu es devenu sérieux ! lui disait sa femme.

— C'est que je prends de l'âge, répondait-îl. Q n'avait que quarante ans.

Lui-même, à vrai dire, il ne s'imaginait pas qu'une idée pût avoir tant d'influence.sur un liommfe, et il êralnînc&e en disant qu'il était devènù~sombre parce qu'il était devenu vieux. Qpand ce qu'il appelait une o marotte 8 lui venait à l'esprit, il était ennuyé, non effrayé j il murmurait : a N'y pensons plus ; » et il croyait qu'il n'y penserait plus.

Jusqu'à présent, d'ailleurs, l'idée ne s'était pas

I06 SIHÈOK CHAXLERIE

faite sienne. Elle tenait encore à Rémond Pichard, de qui il la tenait, et l'aversion que lui inspirait mûntenant son ancien camarade l'aidait k résister plus vivement à l'obsession dont Pichard avait été la cause première.

II se répétait souvent : « Le menteur n'a pu dire qu'un mensonge. Il a voulu me foire de la peine, mais je ne suis pas assez idiot pour lui donner le plaisir de m'avoir rendu malheureux. Ce qu'il m'a conté n'a pas le sens commun. Il est impossible que Femand ressemble à M. Fauvel; je consulterai un médecin. Les médecins en savent plus long que les chasseurs, je suppose. Et puis, où serait le mal? Qpand même Fernand ressemblerait à M. Fauvel, il n'y aurait pas là de quoi se pendre. Est-ce que cela empêcherait ma femme d'être ma femme, et mon fils d'être mon fils ? C'était un très brave homme que le premier mari de ma femme ; — et puis il ne lui ressemble pas, il ne lui ressemble pas le moins du monde, je le sais bien peut-être, puisquec' est à Clémence qu'il ressemble ! »

11 ne disait plus Fernande.

D'ailleurs, il n'avait pas cessé d'être amical pour sa femme, tendre pour son fils. En apparence, c'était le même homme, plus grave seulement. Madame Charlerie ne remarquait pas les

iz=rtNGoo«^lc

SluiON CHARLERIE I07

regards qu'il jetait quelquefois, à la dérobée, sur Fernand.

Un dimanche, il n'était pas sorti, madame Charlerie, entrant dans le salon pour lui dire qu'elle allait rendre une visite k une amie, le surprit qui refermait vivemept une armoire,

— Que dierches-tu donc? lui demanda-t-elle.

— Rien, un livre, dit-il.

— Il rougit, parce qu'il mentait. Mais elle ne s'aperçut pas de son embarras, et, prête à sortir, elle lui offrit son front à baiser.

— Tu n'emmènes pas Femand ?

— Non-

-^ Tant mieux.

— Pourquoi ?

— Farce que nous jouerons ensemble.

Elle sourit et s'en alla-

Ce n'était pas un livre que Siméon cherchait, n se souvenait qu'il avait vu autrefois, il ne savait où, un portrait de M. Fauvel. Il voulait lerevoir. Il se rappelait très bien les traits de son ancien sous-chef: il était convaincu qu'il n'y avùt entre eux et ceux de Femand aucun point de ressemblance; pourtant, il n'aurait pas été ^ché de s'en assurer mieux encore. Ainsi, il en était à avoir besoin de preuves t Mais, ce portrait, où pouvaitil être? Il fureta dans tous les coins, sans succès; il demanda à la domestique :

I08 SIMÈON CHARLERIE

— Madeleine, est-ce que vous n'avez pas vu un tableau avec un cadre noir ?

D n'osait pas dire un portrait.

— Qji'est-ce qu'il représente votre tableau?

— Un vieux Monsieur, qui est décoré.

Il n'osa pas nommerM. Fauvel, que Madeleine avait connu cependant.

— Je ne l'ai pas vu, dit Madeleine.

Elle retourna à ses fourneaux.

— C'est le portrait de papa Fauvel que tu cherches? demanda Fernand qui jouait sur le tapis, dans un coin du salon.

— Quoi? Qu'est-;e que tu dis? Qp'est-ce que c'est que le papa Fauvel 1 cria Simèon en bondissant vers son âls.

— Papa Fauvel, tu sais bien, c'est le mari de maman.

Siméon se laissa tomber sur un fauteuil; il avait tout le visage en sueur. Il se rappelait que lui-même naguère, avait coutume de dire « papa Fauvel; » que l'enfant ne faisait que répéter ce qu'il avait entendu dire; malgré cela, ces quelques mots lui bouleversèrent le cœur, et il s'écria :

— Il faut absolument que je trouve ce portrait !

— Il est dans ma chambre, sur la planche audessus de mon lit, dît l'enfant; il doit joliment s'ennuyer tourné du côté du mur.

Quelques secondes après, Siméon Charlerie,

iz^rt^Googlc

SIMÉON CHARLERIE I09

assis sur le tapis, devant la fenêtre, tenait son fils d'une main et de l'autre le portrait de M. Fauvel.

— Aucun rapport! aucun... Ah! ah! est-ce que mon Fernand a le nez rond comme une pomme de terre! Pas du tout. Viens, mon fils, que je t'embrasse ton nez. Fernand est bload, d'ailleurs. Gredin de Pichard ! Et cette bouche ! pas la moindre ressemblance, rien, rien!

Le regard de Simèon ne cessait d'aller du visage jaune du portr^t à la face rose de Fernand..

— Dans la forme des yeux, peut-être, il y a quelque cho^e. La couleur, par exemple, est tout à laie différente. Mon fils a les yeux bleus, comme Clémence, et les yeux du porirait sont. . . Ah ! çà, on dirait que les yeux du portrait sont bleus maintenant? Non, c'est le jour qui me trompe. Je me £Ouviens que M. Fauvel avait les yeuxgris. Quant au fron', je ne sais que penser. Les bosses au-dessus des sourcils, est-ce que Fernand les a? Oui, il les a! C'est singulier, tout à l'heure, je ne trouvais aucune ressemblance, et puis, en observant mieux...

Le pauvre homme, k force de regarder, en éuit arrivé à ne plus voir.

— Mais je suis fou! je suis fou ! cria-t-il en se prenant la tète à deux mains; puis, attirant son fils sur sa poiirtne, il sanglou longtemps dans les cheveux de l'enfant étonné.

IIO SIMÈON CHAKLERIE

Trms mois s'écoulèrent; Siméon mîùgrissait; il a'avaic plus ce visage gras et doux où aucuoe inquiétude n'avait jamais tracé de rides. Depuis quelque temps il partait peu; il en vint à ne plus parler du tout. Madame Charlerie remarqua enfin la façon étrange, presque mauvaise, dont il regardait Femand quelquefois. D dormait mat. Il se fit établir un Ht dans te salon. Une nuit, madame Charlerie, à travers ta cloison, l'entendit pleurer et crier à plusieurs reprises : « Frappant! c'est fi'appant ! » Elle se leva et accourut. Siméon, debout, CD chemise, marchait à grands pas. Dès qu'il la vit, il se précipita vers un coin du salon et se dut, comme pour le cacher, devant un objet carré g^i était appuyé au mtir.

— Va-t-ent va-t-en ! cria-t-il; mais va-t-en donc, madame Fauvet t

La pauvre femme eut peur. C'était la première ibis qu'il lui parlait avec dureté.

— Pourquoi m'appetles-tu madame Fauvel?

dit-elle en pleurant.

Il courut à elle et la prit dans ses bras.

— Je suis un méchant ! Qémeuce I Fernande, pardonne-moi 1

Elle le crut guéri; mais le lendemain, de tout le jour, il ne prononça pas une parole.

L'idée fixe, dans cet opaque et paisible esprit.

iz^rt^Gooi^lc

SOIÊOII CHARLEKIB

c'était comme, sur l'eau d'une mare, une gros« aïà^née qui se'débat, patauge et s'enfonce.

- D'autres" matbears survinrent. Un jour, madame Charieite décacheta, sans prendre garde à la suscription, une lettre adressée à son mari. Cenc lettre venait du ministère. Siméon y était informé que, par suite de ses absences d'abord fréquentes, et maintenant continuelles, on avait été obligé de pourvoir à son remplacement. Comme madame Charlerie, stupéfaite, achevait sa lecture, elle entendit dans l'escalier le pas de son mari, et s' élançant vers la porte qu'elle ouvrit brusquement:

— Est-ce que c'est vrai ? dit-elle en lui montrant le papier.

Siméon devint afireusement pâle ; il n'osa dire ni oui ni non, se prît à trembler de tous ses membres, puis redescendit, scwtit en courant,^ et ne rentra que brsqa'il sopposa sa iemme couchée et endormie.

Depuis longtemps, en effet, Siméon n'allait presque jamais à son bureau. Assis devant sa table, immobile, il ne pouvait résister à l'euvahissement toujours plus intime de la mauvaise pensée .En marchant, il réfléchissait moins et, par conséquent, soufirait moins.

Après sa destitution, il resta peu à la maison parce qu'il craignait les leproches de sa femme;

112 SIMÈON CHAKLERIE

des courses sans but, d'un bout à l'autre de la ville, occupèrent toutes les heures de sa jouraée. Il marchait droit devant lui, heurtant les passants, n'évitant les voitures que par instmct. Ses lèvres remuaient et il se parlait tout bas. a Ce n'est pas mon fils. Je n'ai pas de fils. C'est le fiis de l'autre î » Une fois un coup de vent lui emporta son chapeau, tl ne . s'aperçut même pas qu'il avait la tète nue. « Je n'aurais jamais cru que cela £ût possible, mais c'est vrai. Les savants doivent pouvoir expliquer cela. Hier, surtout, il lui ressemblait affreusement. Qpand il est veau m'embrasser, j'ai eu peur. » Le sentiment qui éuit en lui demeurait obscur. Il ne démêlait pas bien pourquoi cette ressemblance le ^sait soufirir, maïs il souffrait. Quand il rentrait, le soir, il marchait à pas de loup, espérant qu'on ne l'entendrait pas, et il essayait de se glisser sans être vu dans le salonoù était son lit. Mais madame Charlerie le guettait.

— Voyons, Siméon, parle-moi; tu es malade, qu'ai-tu ?

Il répondait :

— OuijOui, j'ai la migraine, mais cela se passera. Et il se mettait à marcher à grands pas dans

l'appartement. Sa femme insistait.

— Ne veux-tu pas voir Fernand avant de te coucher ?

iz=rtN,Goo«^lc

SIMÈOK CHARLEBIE II3

Il marchait plus vite, et disait :

— Je le vois ! je le vois toujours!

Ou bieo il s'jrrêtait et fondait en larmes, duand il pleurait il se trouvait moins malheureux.

L'argent manqua bientôt. Ils ne possédaient rien. Ils avaient vécu des appointements de Siméon; la place perdue, ils restaient sans ressources. Madame Charlerie hasarda quelques remontrances :

— Tu devrais, dit-elle, aller voir le ministre, n lui répondit :

— Si M. Fauvel vivait encore, il me recommanderait.

La pauvre femme, bien qu'elle fût très loin de soupçonner la nature du mal qui rongeait Siméon , sentit qu'il y avait dans cette réponse quelque cho5e qui rendait toute réplique inutile. Elle se tut et se résigna. D'ailleurs, elle éprouvait devant son mari cette sorte d'étonnement qu'inspirent les ious et qui est plus voisin qu'on ne pense de l'admiration. Elle éiait impressionnée par l'étrangeté de Siméon, bien plus qu'elle ne l'avait été par sa candeur et par sa bonhomie. Elle devenait silencieuse. Aussi, entre le père qui ne parlait pas et la mère qui parlait peuj l'enfant se fit taciturne. Ce ménage, si joyeux naguère, était lugubre.

114 SmËON CHARLERIE

Ces trois personnes allaient, venaient, sortaient, rentraient sans s'adresser une parole on un regard. Fernand, d'ordinaire, se blottissait sous une table et ne bougeait point, surtout quand Charlerie était là. Il comprenait instinctivement qu'en présence de son père il devait exister le moins possible. Il avait fallu renvoyer Marianne parce qu'on ne pouvait plus la payer. Il y avait un bureau auxiliaire du Mont-de-piété dans la rue qu'ils habitaient; les voisins virent entrer madame Charlerie dans le long couloir où, naguère, en passant, elle n'osait pas jeter les yeux. Les armoires, en peu de temps, furent vides. Un jour, madame Charlerie emporta sous son châle un objet assez volumineux qui taisait bosse; e'était la pendule en bronze doré, où deux pigeons se becquetaient les ailes enir'ouvertes.

Siméon ne remarqua même pas la disparition de cette chose jadis aimée, et qui, longtemps, lui avait semblé le symbole de son bonheur. Il assistait avec indifférence à la ruine de tout ce qui avait été son orgueil et sa joie. Il ne voyait pas que l'appartement se démeublait peu ii peu ; que madame Charlerie portait une vilaine robe sciibre de molleton à carreaux, elle jadis si coquette et si pimpante, et que Fernand, qu'il n'habillait plus en zouave, avait des culottes déchirées au genou, qu'on ne reprisait pas. Lui-même, qui prenait an*

;iz-MnG00«^Ic

SIMÈON CHARLERIE II5

trefois grand soin de sa personne, il était pauvrement vêtu ; il avait un habit d'été, usé et sale, pour courir Eous la pluie d'h'ver. Il y avait quatre mois qu'il ne s'était rasé. Cette barbe qu'il laissait pousser pour la première fois, et qui était giisonnaote et dure, ses cheveux en désordre, ses yeux jadis à placides, où s'allumait maintenant un regard fixe et farouche, ses joues creusées, à la peau iaunie par la bile, lui donnaient un atr qui souvent effrayait madame Charlerie.

D'ailleurs, il devenait brusque. Uo jour, sans raison, après l'avoir longuement regardé, il prit Femand par l'épaule, et de l'autre main, lui donna un soufflet' Dans la maladie morale de Sïméon, la crise approchait. Une chose qui étonra beaucoup madame Charlerie, c'est qu'ui jour eu cherchant dans une armoire une paire de draps qu'elle voulait vendre, elle trouva le portrait de M. Fauvel, déchiré, déchiqueté, en pièces ; elle crut voir des traces de dents dans les lambeaux de toile qui pendaient çà et là. D'abord elle éprouva quelque inquiétude à ce sujet. Puis, indiflérente aussi, elle se dit : « Ce sont les rats. »

Un matin, ils reçurent une lettre : on les invitait à diner.

— Nous n'irons pas, dit madame Charlerie.

Siméon ne sortit point ce jour-là. II resta assis au coin de la cheminée sans feu. Il parais-

lié SIMÈOK CHARLERIE

sait méditer profondément. Comme le soir venait :

— Eh bien, partons, dit-i'.

n ajouta :

— Ce sont d'anciens amis : je rencontrerai chez eux quelqu'un qui m'a promb une place.

Ces paroles décidèrent madame Charlerie , elle crut un instant que son mari avait honte de son oisiveté. Elle essaya de se composer une toilette avec de vieux chiffons dont le Mont-de-Piété n'avait pas voulu; mais quand elle fît mine d'habiller Femand, Siméon lui dit :

— Non, les gens chez qui nous allons n'aiment pas les enfants.

— Il y a donc des gens, dit-elle, qui n'aiment pas les enfants?

— Oui, et qui ont des raisons pour cela.

Femand se laissa coucher sans rébellion. La

tristesse au milieu de laquelle il végétait avait •ellement abattu sa vitalité, qu'il n'avait pas même songé k se faire une fête d'aller dîner en ville.

A table, Charletîe fut singulièrement gai. Il mangeait, buvait, souriait à' sa voisine, et même fit un calembourg. Au dessert, il proposa de chanter une chanson. Madame Charlerie ne savait que penser.

— L'affaire marche donc très bien î lui demanda-t-elle quand on quitta la table.

— Oh ! très bien, admirablement bien;

iz=rtNGoo«^lc

SIMéoN CHARLERIE

Il s'approcha de la maltresse de la maison, lui annonça qu'il était obligé de s'absenter pendant quelques instants, qu'il ne manquerait pas de revenir avant dix heures, et qu'il la priait de l'excuser. Sa femme le regardait tout étonnée. Il la baisa au front, et lui dit :

— Attends-moi.

Et il sortit en siffiant un air de danse.

Dans la rue, il marcha en se dandinant comme un bon vivant qui sort de table. « Us ont de fameux Tin dans cette maison, » se disait-il. Il avait le chapeau sur l'oreille, et faisait le mou- Knet avec sa canne. Il y avait quelque rapport entre ses allures et celles de Rémond Richard, son ancien camarade. II arriva sur les boulevards et se mêla aux promeneurs, en souriant. Une femme passant près de lui, il s'arrêta pour la regarder, et pensa : « Eh ! eh ! il faut se donner - du bon temps. » Il était véritablement de la meilleure humeur du monde. Il paraissait décidé à se divertir. Il entra dans un café, et comme le garçon . lui demandait : « Que faut-il servir à Monsieur?» il répondit : « Donnez-moi ce que vous avez de plus fort, n Le garçon fut surpris. Charlerie éclata de rire.

— Bon, pensa le garçon, en voilà un qui n'engendre pas la mélancolie.

On lui servit un verre de rhum.

Il8 SItCÉON CHARLERtB

— Ce qu'il y a de mieux à faire, se dit-il, c'est de prendre un parti. Quand on passerùt sa vie à se désespérer, cela ne servirait à rien. Il faut en finir avec les choses qui vous ennuient. Depuis que je suis décidé, je me sens gai comme un pinson. Broyer du noir, c'est absurde. Ce n'est pas Rémond Pîchard qui se serait fait de k bile comme je m'en suis fût. Rémond Pichard, voilà un homme fort.

Qjiand il eut avalé son verre de rhum, il songea qu'il n'avait point de quoi payer. Ce n'était point qu'il eût oublié ou perdu sa bourse ; il n'y avait pas d'argent à la maison depuis vingt-quatre heures.

— Oh! oh! ce sera très amusant; je vais me disputer avec le garçon, on ira chercher la police, et la police me conduira au poste. C'est très drôle, le poste.

Il se prit il rire d'un rire si bruyant qu'une fille rousse, qui était assise à son côté, lui dît pour entrer en conversation : « Vous êtes bien gai, monsieur? » Il ne répondit pas, il avùt une idée. Il profita d'un moment où le garçon qui l'avait servi était occupé dans une autre salle, ouvrit la pone et se mit à courir en riant comme un fou.

— La bonne ferce! Je parie que Rémond Pichard serait content de moi. Le garçon va être

iz=rtNGoo«^lc

SIMÉON CHARLERIE II9

attrapé quand il s'apercevra que je ne suis plus là. Ce que j'ai bu, cela doit coûter au moins dix sous. C'était très bon. J'ai volé dix sous, c'esttrès drôle ?

Q.uand il lut un peu loin, il cessa de courir.

— Maintenant, reprit-ii, il faut songer aux aflaires sérieuses. Je m'amuse, je m'amuse, c'est un à-compte que je prends; mais je serai bien plus content tout à l'heure.

Il s'orienta, et suivit la rue de Richelieu. Il parla't tout haut en marchant.

— Je suis bien résolu à me rendre heureux.

Jusqu'à présent j'ai été un imbécile. Pichard avait raison.Lavie déménage, d'abord, c'est ennuyeux. Je gagnerai de l'argent, j'ir,ii au théâtre, j'aurai une maîtresse. Ce doit être très gai de souper dans les restaurants, je souperai. Il fiudra que je tâche de retrouver Pichard quand il reviendra d'Amérique. Nous ferons nos fredaines ensemb'e. Aht ah ! il Ëiut bien que jeunesse se passe.

Il était arrivé devant sa maison, il entra. La porte de la loge était ouverte, il vit sa concierge qui mangeait des marrons et buvait du vin blanc en compagnie de quelques voisines.

— Bonsoir, madame, dit-il ; vous donnez une soirée h ce que je vois. Fort bien. 11 n'y a pas de mal à prendre du plaisir. Les gens renfrognés

SIMÉON CHARLERIE

sont des imbéciles. Voilà de très beaus marrons, savez-vous?

— A votre service, monsieur Charlerîe.

— Je ne dis pas non. Ils ont une couleur qui tente.

— Vous accepterez bien un verre de vin aussi?

— Et pourquoi pas? Peste! ajouta-t-il après avoir vidé le verre qu'on lui oflrait, il est bon, votre vin !

Fuis il se retira et monta ses quatre étages en chantonnant : Gaif Gai! la Faridondi. Il ouvrit sa porte, la referma, et alluma une petite liimpe placée sur une table dms l'antichambre.

— Il y a longtemps, dit-il, que je n'ai été si joyeux en revenant à la maison.

n avait l'air très content en effet. Ses yeux brillaient doucement. Il iaisait mille gestes inutiles, comme les enfants qui s'amusent; pour un peu, il eût sauté à cloche-pied. Pour gagner le salon, où il couchait, il fallait traverser la salle à manger; il s'y arrêta un instant, chercha quelque chose dans le buffet, — du vin peut-être, — et se remit en marche. Il chantait :

Tant qu'on le pourra,

Larirette,

L'on 5e danmera,

Larira.

Dans sa joie, il essayait de se rappeler rautes

D,niz=rtNGoO«^lc

SIMÈON CHARLERIE 131

les chansons qu'il avait entendues. Mais il n'alla pas jusqu'au salon. La lampe à la main, il ouvrit la pone de la chambrette où était couché son fils. C'était une sorte de grand cabinet avec une seu'e fenêtre donnant sur la cour ; il entra et s'approcha du lit, à peine plus grand qu'un berceau. L'enfant dormait, ses cheveux blonds et longs courùent çà et là sur l'oreiller.

— Comme c'est joli un enfant qui dort ! J'ai toujours adoré les enfants. Il y a bien longtemps qne je n*ai pas dormi, moi, mais je dormirai tout à l'heure... Voyons, ilnefeut pas perdre de temps, car il me semble que j'ai sommeil déjà...

Il se rapprocha encore, et tenant toujours sa lampe d'une main, il écarta de l'autre la couverture de Femand. La petite poitrine grèle et pâle de l'enfant apparut toute nue.

— Comme il a la peau blanche ! dit-il.

Et il se pencha, sans doute pour embrasser son fils. II avait tiré de sa poche quelque chose qu'il tenait à la main; c'étmt un couteau de table.

— Tu comprends bien, petit Fauvel, dit-il d'une voix très basse, que je suis désolé d'en venir à cette extrémité, mais enfin je ne puis pas m'en tirer autrement. J'ai été malheureux assez longtemps. Ce n'est pas agréable, vois-tu, d'avoir fait un enfant qui se trouve être l'enfant d'un autre, et justement de cet autre qui, avant vous... Mais tu

122 SIMÉON CHARLERIE

es trop petit pour comprendre cela, et, d'ailleurs, je te l'explique fort mal. Si Rémond Pichard était là, il te l'expliquerait, lui... Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il faut que cela finisse. Je veux dormir et me donner du bon temps. Tant que tu es là c'est impossible. Aussi, je vais te tuer. J'en suis bien fâché, parce que je t'aime beaucoup. Oh ! oh ! qui est-ce qui va faire un bon dodo ? qui estce qui fera la sourde oreille quand on l'appellera demain pour déjeuner. C'est le petit Fauvel.

EtSiméon, l'œil brillant, avec un rire malicieux, abaissait lentement son couteau vers la poitrine pâle de l'enfant.

— Charlerie ! Charlerie! es-m rentré? Où estu donc?

Lasse d'attendre son mari, madame Charlerie était revenue seule. Agitée de je ne sais quelle inquiétude, elle traversa rapidement la salle à manger, et entra dans la chambre de Fernand.

Siméon, au bruit, s'était retourné. Devenu tout à coup d'une pâleur mortelle, les yeux hors de la tête, la bouche béante, il regardait sa femme stupidement.

— Qjie fais-tu là? dit-elle, pri^e d'une horrible épouvante.

Alors il eut peur, il se mit à pousser de petits cris d'eflîroi, et, comme une bête prise au gîte, il courait en tous sens dans la chambre, cherchant

iz^rt^Gooi^lc

SIMÉON CHARLERIE 123

une issue. L'enfant s'éveilla. L'en^ot réveillé mit le comble & k terreur de Charlerîe.

— Fauvel ! Fauvel I cria-t-il.

Il sauU vers la fenêtre, l'ouvrit brusquement, et, d'un bond, s'élança dans le vide, la lampe à la main.

Quelques instants plus tard, quand les voisins, accourus aux cris de madame Charlerie, allèrent le ramasser sur le pavé de la cour, il était mort. Heutepéement: -

nGoo'^Ic

Le Corset de Dorimène

Car Dorimène, c'est l'ange souriant et implacable, et le triple airain dont parle Horace n'est qa'une feuille de papier de soie, comparé à l'ar- ■ mure qu'elle porte, armure faite d'un invisible acier ou taillée peut-être dans le froid diamant! »

Pendant que l'orateur prenait haleine, satisfait de sa péroraison, Fabrice bâilla, trempa ses lèvres dans son verre qui ne désemplit pas sensiblement, respira par contenance, ou par un reste de respect féminin, une touffe de violettes pâmées de cha* leur entre les seins de sa voisine, et dit :

— Nous sommes complets. Complets, dans l'absurde. Toi, Léon, toi, Gaspard, vous, de Lorsay, moi, Fabrice. Il n'y a pas jusqu'à mon nom qui, vu l'heure et les circonstances, ne soit stupidement romanesque. Il me semble que je m'ap-

Page 1