AVEC LA CENDRE
tu crois qu'on nous donnera la clé?» Ils revivaient. Jamais ils n'avaient été si tendres, si heureux. Qjie la vie était belle ! qu'ils avaient bien tait de se chercher! et désormais leur lien serait indissoluble, ,et la mort elle-même n'oserait pas les séparer. Un soir que Valentine, tout habillée, et assise devant son feu, attendait, pour aller rejoindre son amant, un fiacre qu'elle avait envoyé chercher. Rosette entra et lui remit une lettre d'Aurélien. Elle trembla de joie à la vue de l'écrimre- Ah! leur amour, leur jeunesse, ils avMent^ tout retrouvé, intact et délicieux. Voici ce qu'é-/ crivait Aurèlien :
«Tu meus et je mens. Nous souffrons à en mourir. Ke viens pas ce soir, ne viens pas demain, ne viens jamais plus. Si tu as quelque pitié pour moi et quelque pitié pour toi, retourne-t'en dans le passé et restes-y ensevelie. Tu es belle, c'est vrai ; je suis jeune, c'est vrai ; nous ne nous aimons pas. Nous sommes des morts qui parodient leur existence ancienne. En buvant, l'autre jour, au Vésinet, le vin de l'auberge, le sourire que j'ai essayé avait commencé par une grimace invisible. Ta avais froid aux pieds, l'autre nuit, pendant que tu te promenais à mon bras sur le boulevard extérieur;' tu me disais: «Comme le ciel est bçau ! a mais m pensais — ne me dis pas non, j'ai entendu la voix qui parlait en toi — tu pen-
saU ! < Il ta pteuvoim, et tu songeais à ton lit, à ton lit, pas au mien ! Va-t-en, te dis-je, nous en viendrions k nous haïr. Tu me trouves bête au moment même où tu t'écries : " Comme il a de l'esprit! » Hier je t'expliquais combien tu as raison de ne pas mettre de parfums à tes cheveux ni à ta peau et en même temps je regrettais le patchouli de ma dernière midiresse. Finissons cette comédie absurde ! Nous ne sommes plus ; n'essayons pas de nous galvaniser ; le peu de tendresse réelle qui persiste dans nos cœurs, est cotnme ce reste de sève vitale qui tait pousser la barbe et les cheveux des cadavres. Ah ! Valentîne, jien ne se recommence. Pour l'homme, tout ce qui a eu Heu est fini. On n'a qu'un amour et qu'un printemps, qui ne reviennent jamais. Il n'y a que les lilas qui refleurissent tous les ans. Et, sache-le, en cherchant à me revoir, en t'efiorçant de ranimer en nous les joies éteintes, tu n'as pas fait seulement une chose inutile et capable de nous faire souffrir dans le présent: noire malheur actuel a un eftet rétroactif, et nous avons tué lejiassé. Voilà ce qui est vraiment honible, et irrémédiable, hélas ! Il y a un mois encore, quand j'étais triste, je- songeais à toi. Le souvenir de notre amour était mon refuge contre les tracasseries , contre l'ennui, contre le dégoût. Toi que je n'aimais plus, mais que j'avais aimée, tu me consolais. Quand tu
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souHrats, je te consolais aussi, c'est-ce pas ? Noas avions sans cesse en nous quelque chose de pur et de clair qui suf£cait à nous rasséréner, et le passé rayonnait sur l'avenir. A notre âge on n'a ^lus d'Illusions: ce sont les souvenirs qui en tien* nent lieu. L'éloignement donne à la réalité an-^ cienne assez de charmes pour qu'elle ressembla à l'idéal. Jeunes, les rêves nous précèdent ; vieux, j ils nous suivent. Eh bien I nous dvons assassiné^ notre rêve, qui était notre seule ressource contre les amertumes de chaque jour. Nous avons voulu savoir ce qu'il y avait dedans. Maintenant le petit chien peut la traîner aux ordures; l'enfant n« veut plus de sa poupée brisée. Comme je me souvenais avec douceur de nos dîners amoureux, le dimanche, auVésinet! toi seule aurais dû entrer dans la petite chambre de l'auberge où je t'avais tant aimée. Une autre femme y est entrée, cette femme c'est toi,mais ce n'est pas toi. Je t'ai trahie en essayant de t'aimer encore. On a beau avoir l'air de ne pas changer, on se modifie à chaque heure, à chaque minute. On devient peut-^tre meilleur que l'onn'éiait, mais on devient différent. Si je ne t'avais pas aimée autrefois, je t'aimerais peut-être aujourd'hui cent fois plus qu'autrefois. Mais je t'ai adorée telle que tu étais, et tu n'es plus celle que j'ador^s. Tu as engraissé, cela te va bien, je t'aimais maigre. Tu as lu, tu es devenue savante.
j'aimais tes lettres sans onht^apiie. Tu es spirituelle, je t'aimais bête. Et maiatenant, c'en est fait, nous ne pouvons plus demander au passé les consolations qu'il nous prodiguait. Qjielque chose a rompu le charme qui nous liait aux jours évanouis. Entre toi et moi, quelqu'un s'est interposé, et, chose horrible, ce quelqu'un c'est toi. Qjiand je songerai à la petite crémerie de Montmjutre, ce n'est pas toi que j'y verrai assise à côté de moi, ce sera une autre femme moins aimée et n'aimant pas, et, raffinement de désespoir, cette autre femme, ce sera toi-même ! Pour te revoir, il faudra que je te chasse. Nous sommes bien malheureux! car, ce que je sens, tu l'éprouves. Toi aussi tu souffres de notre illusion perdue, de notre idéal avili. Et sais-tu ce qui résultera de ceci ? Sais-tu que, peut-être, nous n'avons pas seulement éteint en nous le souvenir adoré de notre premier amour, mais que nous avons mé aussi la puissance même d'aimer! Ton souvenir pour moi, c'est tout mon cœur. C'est en lui que je puisais la faculté d'être heureux, de sourire et de vivre. Je n'avais pas un bonheur qui ne fût une réminiscence. Je ne me croyais pas mort, me souvenant d'avoir vécu. Quand une femme me disait : «Je t'aime I» j'étais heureux, parce qu'elle me rappelait que tu m'avais aimé, et c'est parce que je t'avais aimée, que je me sentais la force de
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