LE SPECTRE
il, vendu quelques jours auparavant. Puis, mon emplette sous le bras, le collet de mon pardessus relevé jusqu'aux oreilles, je me pris à courir vers ma maison, trôlant les piétons, frôlé des roues, éclaboussant, éclaboussé, et singulièrement maussade.
Reniré entîn, je plaçai le cadre contre un des pieds de mon piano et m'enfonçai dans un fauteuil, qui, plus heureux que moi, n'ava't pas quitté le coin du feu.
Devant la flamme bienfaisante, une vapeur s'éleva de mes habits collés à mes membres par l'humidité; j'avais l'air d'uii.parapluie .qui sàçhli et bientôt les pieds sur les chenets, les mains croisées derrière mon cou, je sentis mes nerfs se détendre dans une dilatation béate.
Il était, je pense, cinq heures. Le soir venait, ce soir triste de Paris, qui prend la couleur des murailles le long desquelles il monte. Tout s'éteignait peu à peu dans ma chambre, à l'exception du cadre; mes regards ?e concentrèrent sur cette chose qui luisait encore.
J'avais eu la main heureuse. Quoique d'un dessin assez vulgaire, la boiserie dorée ne manquait pas de quelque agrément. Une guirlande de colombes aux becs amoureux courait i travers des branches circulaires, où s'épanouissait çà et là une fleur de sainte Gudule. Le fini de
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l'exécution permettait d'attribuer cette sculpture à quelque habile artisan du dix-huitième siècle, en même temps que la profusion des omemenrs chers à madame de Pompadour, précisait plus particulièrement l'époque où mon cadre avait dû être destiné à faire ressortir le teint de perle rose de quelque jeune marquise. Car le front d'une aïeule, ou le profil d'un capitaine se serait mal accommodé d'un voisinage de colombes ou de âeuTS languissantes. Q^'il avait dû être joli, l'original du portrait inconnu ! Laide, on ne se fait pas peindre. Puis je crois TïolQQîifiis- à la beauté de celles qui vécurent jadis. C'est de charmants visages que mon rêve s'obstine à peupler les siècles passés ou les pays inconnus. De loin, , je yoîs en beau. J'en arrivât à me demande^ sérieusement [quels avaient été l'âge, le rang, le nom de celle qui avait permis à son image de sourire entre 'les ors touffus de la boiserie, a Vingt ans, pensai-je, elle avait vingt ans. Plus jeune, elle eût été moins jolîej plus âgée, elle aurait trop cru à sa beauté. A vingt ans, la grâce se complète d'un peu de candeur encore. Noble, elle l'était, je le jurerais. Son nom? ah! le joU nom qu'elle avait! Mais il. ne faut pas le dire. Un mari? oui, oui, sans doute, on a toujours un mari. Un amant ? fi donc, — deux. Je dois même avouer que l'on tenait sur son compte plus d'un
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propos assez vif. Pure calomnie, je le sais bien. Cependant, on atârmait qu'nn jour, tenez, justement le jour où S. M. Louis XV faillit découvrir
que madame de Pompadour >
Mais, au moment où j'allais raconter à un auditeur imaginaire une histoire de haut goût dont, à vrai dire, je ne savais pas le premier mot, il se passa quelque chose qui me fit pousser un cri et bondir sur mon fauteuil. Est-ce que je m' étaia endormi? Pas du tout. Eh bien! j'avais vu, certainement, j'avais vu, et je voyais encore, à travers la pénombre de la chambre, jeune visage, au teint de perle rose, an sourire derrière la vitre poussiéreuse {du cadre. H s'agissait de ne "^pas devenir fou. Qoué à mon fauteuil par un étonnement assez voisin de l'épouvante, je pris ma t£te dans mes mains et je raisonnai ùasi : o Je ne dors pas. Je suis sûr qu'il n'y avait pas de portrait derrière la vitre. Personne n'est entré ici depuis que j'y suis. D'ailleurs, il n'y a pas assez de place entre le cadre et te piano pour le passage d'un vivant. Donc j'ai mal regardé, ou bien j'ai aperçu dans la vitre le reflet d'un tableau accroché au mur. » Là-dessus, je dégageai ma tite, rassuré. J'allais, cette fois, ou ne rien voir ou me rendre un compte exact de ce que je verrais.
Je revis, comme dans un lointain pftU, la tète
DVS PORTOAIT ?I
et le sein no d'ane jeune femme aux cheveux poudrés, qui se tenait immobile derrière la vitre. Impossible de croire à une illusion momentanée, due à la faiblesse de mes sens énervés par l'automne, car la vision persistait; impossible de l'attribuer au reflet d'un tableau dans le verre, car je savais bien qu'il n'y avait autour de moi ni toile ni gravure, ajrant le moindre rapport avec l'image qui me hantait.
Ohl ohl qu'était-ce que ceci? La 'nsion délicieusement vague, me regardait en souriant. Je voyais les langueurs du pâle azur de ses yeux, aa joue décolorée, sa lèvre à peine rose. J'avais peur, mais ma peur était mêlée de délices, tant l'apparition était charmante. Ce n'était pas seulement l'efiroi qui me retenait dans mon fauteuil, c'était le désir de ne pas efiaroucher par un geste l'étrange visiteuse. Qjie voulait-elle? Me prouver, la coquette défunte, que je ne m'étais pas trompé en la supposant belle et jolie? ou me reprocher d'avoir tenu sur elle des propos hasardeux ? Elle allait parler sans doute... mais non, le doux fantâme me regardait avec un sourire immuable. Je compris alors : ce que je voyais ne vivait pas, non, pas même de la vie posthume. Ce n'était pas une femme, c'étdt une peinture, — moms qu'une peinture même, et, après avoir longtemps considéré, dans le mystère du soir qui allait s'épais-
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sissanf, les teintes fanées et les lignes indécises de l'image, il me vint dans l'esprit que j'avais devant les yeux le spectre d'un portrait.
Cet assemb'age de mots, qui ne paraîtra sans aucun doute qu'obscur et bizarre, était si absolument concordant i mon impression, que j'éprouvai, après le travail mental dont il tut le résultat, un soulagement analogue h celui dont s'accompagne dans l'esprit d'un mathématicien, la solution d'un problèmc-EqiEiniÊiVcela délivre. De li l'affaissement bienheureux qui suit l'enfantement poétique.
Cependant, le soir accumulait ses ombres dans ma chambre. Seul, devant mon feu éteint, dans mon fauteuil d'où je n'osais bouger, je contemplais avec avidité l'apparition lentement blémie par l'envahissement des ténèbres. Elle se disait peu à peu plus étrangement vague. D'abord s'éteignit le rose mourant des lèvres, puis le bleuissement du regard, puis le fard pâle des joues. J'assistab à une métamorphose sinistre, analogue à celle qui s'opère dans les cercueils. Ce qui avait paru une tête à peu près vivante prit l'air d'un crâne sans chair ni peau. Plus d'yeux, des trous. Le sein s'était effacé. Bientôt il ne demeura derrière la vitre qu'un contour terne et dépouillé; après avoir vu un fantôme, encore voisin de l'existence, je voyais un squelene. N'étant plus mitigée par la
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