‹ Les folies d'un grand seigneur (volume 2)Chapitre 12 sur 18 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

ii 11

L'agonie du XVIir siècle {Suite,}

11 est temps de revenir au souper de Crimod de la Reyrière, où j*ai laissé mes convives en irain de se placer et de s'as» seoir, à la grande satisfaction de leurs muscles zygomatiques.

164 L-S CHEMISES nOUGES.

La plupart avaient fait une ample provision d'appétit, car on savait qu'un festin chez l'avocat n'était pas une mince affaire.

Cinq ou six heures étaient d'une rigoureuse indispensabilité pour l'accomplissement à fond de cette cérémonie alimentaire et thé-^^rale, où les yeux autant que la touche se trouvaient étonnés et ravis.

Sous l'ancienne Rome, Grimod de la Reynière eût lutté de faste avec Lucullus; tous les deux fussent devenus inséparables, comme il le devint plus tard avec Cambacérès.

lES ciiEM-sES nouons. 163

De tous ses aïeux, il n'aimaif à se gîolifîer que d'un seul, mort, disait-il, au champ d'honneur, c'est-à-dire d'une Ii* digestion de pâté de foies gras.

L'entrée du premier service se fit avec toute la pompe des solennités antiques.

Daux joueurs de flûtes ouvraient la marche; ils étaient suivis d'un héraut d'armes exactement costumé comme Lekain dans la tragédie de Bayard, le glaive au flanc et tenant en sa main une lance dorée, dont il frappait le sol à chaque pas.

Le maître d'hôtel venait eiisuile, et puis les cuisiniers portant des plats d'argent

élevés sur leurs bras au-dessus de la

: eoioi ôb ôiSqob iîOi tête.

De jeunes imberbôs, dos éphèbes en aube blanche, marchaieilt' à leur côté, comme chez les Romains.

Suivaient récuyer tranchant.

Le cortège se 'terminait par plusieurs ieunes filles ou nymphes, blondes poui: . la plupart, vêtues d'un fourreau couleur de chair, et chaussées en brodequins ; elles portaient gracieusement sur leurs

LES ClfËMISES,RP,i;gE3. Ilt^f : i

épaules des ainpUores pleines de vin. et . leurs cheveux en forêt débordaient somptueusement par derrière, mal rotenug par

un ëercle d'or. >-*

3iaiono naoiwo

Ce service lit trois fois le tour de la salle, en cadence et gravement.

Aja.ti'/?isième, les plats s'abaissèrçnt^.et ^ les nj5iSn{)h^^s^,j:éunireat^^ftur les poser l'un après Tautre, car ils étaient d'une, énorme dimension.

Ou ne s'attend pas probablement à^çe^^ que je dresse un historique de ce menu ;

168 US CHIMISES ROUGES. .

ici les renseignements m'ont fait défaut, et je le regrette avec sincérité.

La littérature y perd sans doute une curiosité et la gastronomie un enseignement.

Disons cependanl que tout ce que les marchés de Paris fournissent de fplus fin el de plus délicat s'élait donné rendezvous sur la table de Grimod de la Rey- Dière,

Dès les premières attaques de fourchettes, les convives s'étaient entre-re-

lES ruEMisRs Horniy-î. ICf)

gardés d'un aîr significatif e( en sourianU

Ils portaient leurs yeux sur leurs mains et de là sur leurs genoux.

Ils se retournaient et se remuaient,

Grimod de la Reynière s'aperçut de l'embarras général.

— Qu*attendez-vousî demanda-t-il .

— C'est que, mon cher Grimod, dît F'ins des Oliviers, c'est que.,, nous n'> vers pas de servieUes.

— C'est juste.

Et.sur un signe, les jeunes fiiles vinrent se ranger immédiatenjent autour de la table, en dénouantleur chevelure, qui se réparait en ondes frissonnantes sur leur cou, sur leurs bras et le long des hanches.

«- Drôles de serviettes, murmura la plus jeune sœur de Rivarol, celle que l'on surjiommait Agacète.

— C'est un usage renouvelé des anciens, dit son frère,

Tout le monde essuya ses doigts au\

LES CHEMISES ROUGES. 17 î

cheveux des belles blondes, et le festin continua imposant, affamé, brillant.

L'entrée de chaque service s'opérait dans les mômes formalités que 'nous avons décrites.

Toujours le héraut avec sa lance ; tou jours les deux joueurs de flûte.

Une fois seulement ils furent renplacés par deux joueurs de cymbales.

Grimod s'était levé et avait

172 LES CHEMINES ROi;Gr:s.

ÏI rentra, précod ' lui mhnc son maitre d'hôtel.

Quand, au bout des trois tours, les plats furent posés» ont vit que c'était un service tout en cochon, cochon en côtelettes, cochon en ragoût, cochon en menus-droits, en petits- s. lé, en rôti, en laitues à la dame Siiiione, en jambons, en fromage ; cochon ■ ie lait à la broche; en daube et au p ^^ Dcub:30 u.

C'était la gîoriCca ion et Ta^ " ' "a cochon sous toutes se formes, so ses points de vue; c'étri' le dcral"/ mi.

LiLS i.tliyWbLi^ iiOlGES. 175

du cochon, on ne pouvait point aiier au

delà.

If

Aussi Grlmod de la Reynière, voyant l'approbation peinte su "tous les visages, s'empressa-t-il de dire ;

— Messieurs, cette cochonnaille est de la façon du charcutier Michel, demeurant rue des Arcis, le cousin de mon père.,*..

On le laissa dire et on mangea.

Mais lorsque ce fut le tour des petits cochons de lait ari osés d'huile vierge, il

174 LLb ClitMio;.^. UULC;^S.

îic put retenir sa langue o( il demanda si l'on était content de cette huile.

— Eh bien ! dit Giimod, elle m'a été fournie par Tépicier Pianson, dcmcuiant rue Saint-Avoye, le coiisin de mon père.

Je vous le recommande ainsi que le charculier.

Quelques convives inclinèrent la ièie en manière d'acquiescement; les antres se contentèrent de sourire, habitués qu'ils étaient aux extravagances de leur hôte.*

LES CHEIMIf^RS RO!>(,'ES, 175

Nous avons parte; ^u cmèmenceiYïrnf , d'une galeiie élevée dans la salle; elle était destinée aux personnes qui voudraient jouir du coup d'œil.

Une immense qunniiié de billclsavaièpfc

été distribués sans disiinciion par Gri-

mod de la Reynière ; et déjà le flot gron-

. dant des visiteurs encoinhrait la sonorité

de l'antichambre.

Ceux des convives qui n'étaient pas évenus s'in filélàr.3iit d3 coLt-B rameur.

L'ampliîlryon souriait .

176 LLb Ciiii.M2;iES UCUGES.

— M. de la Ueyniôre, n'entendez-vous pas?

— Si fait, M. Mercier, j'entends fort bien* Vous plaît-il un peu de ces pigeons à Teau-de-vie ?

Le bruit redoublait.

— Grimod, je crois que l'on heurte à la porte, dit M' de Bonnières, jeune avocat de quelque réputation.

— Tu ne te trompes pas, mon cher ami ; laissons heurter, la serrure est solide.

Mais cependant,..

— M. de Rivarol, des figues d'Olliouîes ?

— Je veux bien, répondit l'homme de lettres, assez friand de sa nature.

Comme onze heures vinrent à sonner^ Grimod de la Revnière se tourna vers ses hérauts et leur dit alors d'ouvrir la gaîe^ rie.

Une cohue de visages échelonnés, surpris, gouailleurs^ rouges, n-^i(os, eu-

II it

178 LES CHEMISES ftOUGES.

deux , apparut derrière les deux battants.

îl y avait des femmes, il y avait des enfants, il y avait des gens de la rue, La procession commença.

D'abord, ils n'osaient rien dire.

On n'eau jdaitq iO la cadence pesante de leurs pieds .

Il était expressément défeada de s'arrêter ; on ne nivait n^ie traverser po?ir faire place à d'autres.

LES CHEMISES KOLCLS. ll'J

Tout de suite il y eut une sensation générale d'ébahissement , parmi ceux d'en haut et parmi ceux d'en bas.

Les mangeurs regardaient les passants ; les passants regardaient les mangeurs .

Que!ques-uns de ces derniers étaient vexés qu'on les montrât en spectacle.

Les autres, moins scrupuleux, n'y prenaient pas garde, et buvaient.

Peu à peu les bagues des promeneurs se délièrent ; à quelques rire< Moufféa

189 LES cnniMir^r,^ noroEs,

succe^dèrcnt quelques propos railleurs

— liens! regarde donc ce gros, comme il Jjâfrc en baissant la tête.

— Et cette dame toute reluisante, qui cause d'un air si dédaigneux avec son voisin sans paraître s'occuper de ce qui se passe autour d'elle.

— Faites circuler! faites circuler! cri-^ ail Grimod de la Revnière.

Un mouvemenl d'oscillalion se mt^nifosta au milieu de la galerie.

Un homme, en costume d*abbé, se disputait avec les hérauts d*armes qui marchaient en tête du défilé.

Lui voulait demeurer à toute force.

— Mais laissez-moi donc tranquille!

s'écriait-il; je vous dis que je le connais. Hé I Grimod !

Grimod leva les yeux

— C'est moi, mon cher ami, je suis ton • oncle, l'abbé de Jareite, coadjuteur d'Orléans...

182 tas CIIEMISKS ROUGES.

T es héraiîls po^^s^aiont lonjours.

— Grimodl est ce que lu ne m'entends pas? Je le répète que je suis Ion oncle. . lu sais bien, ton oncle le coadjuteur?

La foule commençaii à rire.

Cependant l'abbé de Jarente iumtait.

-— Dis donc, Grimod, veqx-tu que je descende ? Grimod, écoute un peu ..

-— Faites circuler! répéta Grimod de la Reynière.

LES CTÎEMÎSES ROUGRS. 183

Les deux lioriuls enipoîîjrièrent rat>!>^ au collet, malgré ses récriminaUons, elle coniraignîrent à avancer.

Il était pourpre de colère,

Il montrait le poing à son neveu, en se penchant sur la balustrade.

— Ah ! coquin ; ah I débauché ; ah ! drôle I...

Les hérauts ne cessaient de le pous^

18 i LES CIIL3IISES HOLGES. '

— Tu me payeras celai s'écriait-il en se rapprochant de la porte de sortie.

Grimod s'empressait auprès de ses convives et faisait semblant de ne pas entendre.

Il était inflexible sur la consigne.

Le peu de sympathie qu'il ressentait d'ailleurs pour tous les membres de sa famille, en général, ne devait pas l'aider à le faire revenir sur sa décision.

Il laissa donc tranquillement mettre k ia porte son oncle le coadjuteur, comme

s'il se fui agi d'un intrus, et sans paraître autrement se soucier de ses apostrophes fulminantes.

Enfin, au bout d'uue demi-heure, la galerie se vida, après avoir livré passage à cinq ou six cents personnes environ.

Les dernières furent les plus rebelles à s'en aller, car, de propos en propos, la licence s'était mise de la partie ; les rires s'étaient tournés en huées, on s'était pris de chansons, on avait soufflé bon nombre de bougies

Néanmoins, moitié do gré, moitié de force, les hérauts finirent par congédier

Va', public lïialînconireiix, et tout rentra

flans Tordre, après qu'ils eurent fermé

soigneusement les portes de la galerie

supérieure.

Cet épisode jeta un peu de contrainte sur les convives de Grimod de la Reynière.

L'appétit de plusieurs d'entre eux en avait été désagréablement troublé.

la marquise de Perverie, qui faisait ce soir-là son entrée dans le monde, était la seule qui ne parût affectée de rien.

Ce grand raine, joini à cette grande beauté, lui valait radmiration de tous.

Elle n'éludiait pas, elle n'écoulait pas pour profiter, comme font neuf provinciales sur dix ; elle avait la science innée ; les hommes la regardaient à Tenvi, les femmes avec envie.

Et non seulement les hommes et les femmes, mais encore les valets, ces pauvres êtres dont on niait Thumanité.

Les valets, leurs flacons à la main, debout le long du mur, fixaient leurs yeux ardents sur cette belle femme et faisaient

Vus Ui^ l:::::..in:.^ ::• • ...^.

menîir aiillc fois le magnôlisme en ia lais- ,^â»nt insensible et tranquille sous cette obsession muette. La marquise de Perverie ne les voyeit pas.

Et ils eussent pu la contempler cent ans, comme alors , face à face , sans qu'elle les vît jamais.

Quelque chose lui disait qu'il y avait des valets là, et elle ne regardait pas là.

Pourtant là, dans cet angle, deux étoiles étaient arrêtées sur elle, doux îlammes comme il s'en éveille chez les

jeunes tigres lors de leurs premières colères ou de leurs premières amours, deux yeux de laquais, deux prunelles d'enfant de dix-sept Ans, immobiles, éblouies!

Ce valet regardait la marquise de Ferveric, comme bien certainement il ne peut être donné à l'homme dans sa vie que de regarder une seule femme ; il Tenveloppait, il la buvait avec son âmé, il l'embrassait tout entière, dans ses moindres mouvements , et jusque dans les nuances les plus imperceptibles de sa beauté sculpturale.

La marquise de Perv^rie était assise

entre M. de Castellane et le prince de Gonzague.

Ces deux messieurs se penchaient souvent ver:i elle pour lui parler et lui sourire.

Elle répondait avec mesure, mais agréablemont toujours, sans mettre de prix à ses paroles.

Sa conversation était ce qu'elle devait être, dans cette réunion si folle et si di^ verse.

J*ai dit que Je public admis dans la ga-

ierie supérieure s'était amusé à éteindre les bougies qui se trouvaient à sa portée.

Cela avait répandu quelques plaques d'ombre dans la salle.

Des domestiques s'occupaient à raîkiloer, lorsque Torcliestre qui se faisait entendre au lointain cessa tout à coup ses accords.

Grimod de la Reynière dressa la tête d'un air inquiet.

Après quelques secondes de silence, la

musique reprit; nais ce lut pour enlon

ner un chant douloureux, plein de noîes gu tlurales et funèbres.

Si la musique a une couleur, on peut dire que celle-ci était de la musique noire.

L'oreille y uislinguait des fragments d'hymnes religieuses, des sanglots de plain-chant et ces soupirs prolongés qui traversent les mélodies sépulcrales. In- Yolontairement rassemblée éprouva une pénible sensation

LES cnr- itzs aciuiis/ 195

Les fourcliCtlcs s'ùî rètèrent, les verres furent posés h moitié vides.

Un esprit fort, M. Robbé de Beauveset, murmura :

— Diabîo 1 cela n'est pas gai :

Le marquis de Maniésia fronça le sourcil :

— Voilà des dièzes qui gâtent singulièrement le vin.

• — Une vraie chanson à porter ma fem*

me en terre l dit Rivarol.

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