II
194 tES CHEMISES ROUGES.
"^C'est sans doute encore une invention de Grimod, ajouta le censeur Coquelei.
Mais Grimod paraissait n'être pour rien là-dedans.
il s'étonnait comme les autres, etcoDîme les autres il était légèrement ému. Les valets ne se pressaient pas de rallumer ^es. bougies ; la main leur tremblait. li semblait que chacun pressentît qu'il allait se passer quelque chose d*efTrayant et d'inusité.
Grimod de la Reynière se leva pour
aller savoir le mot de cette énigme.
LES CHEMIf^ES RCOGEf?, Î95
11 n'avaif pas fait deux pas que la porte delà salle s'oumH avec r îcntissement.
Un spectacle étrange se produisit alors.
Quatre laquais tout habillés de noir s'avancèrent solennellement, portant sur leurs épaules un immense plat d'argent»
(démesurément ovale, et recouvert.
Ils ployaient tous les quatre, sous ce pesant fardeau.
S'approchant oe la table, où la surprise des conviés éfait au comble, ils Ty dépo-
196 LES CHEMISES KOUGES.
seront au milieu, non sans ^^ser de précoii'ions infinies.
La musique jouait toujours.
Celait une lamentation continueIle»une plainte filtrant goutte à goutte, traversant lc3 antichambres, s'insinuant par
les fentes des portes et les trous des serrures, quelque chose d'éiégiaque et d'humide, de souiïrantj, de patiemment atroce, s'attaquant à la racine des cheveux e^ produisant sur les dents des etïeîs analogues à ceux que les maçons obtiennent du grincement de la scie sur la pierre de taille^
LES CHEMISES F.jLGES. 197
Les tortionnaires de i'inqiiisilion eussent classé cette niélopée dans leurs divers genres de questions.
Tout le monde commençait résolument à avoir peur.
Autour de la table il n'y avait pas un souffle, pas un geste ; seulement, cinquante regards cloués sur ce plat monumental...
Une voix annonça:
— M. le duc de Noyal-Treffléan !
11)8 LilS CIIKMISES nOL'GliS.
El, comme par miracle, le linge qui recouvrait ce nouveau service s'écarta en un clin-d*œii.
Cinquante regards plongèrent à la lo*s comme une tombée de flèches sur un même but.
Un cri de stupéfaction sortit de cinquante poitrines.
Horreur l
Ce plat contenait un être humain !
Un être humain presque nu, couché
loul de son long, dans^ Tattilude d'un poisson gigantesque, entouré d'herbages, couronné de plantes aquatiques, les bras étendus et collés contre le corps, muet, pâle, sans mouvement et les yeux fermés... le duc de Noyal-Treffléàn!
l.e duc ! 1 1
D'abord on s'osa pas parler.
On regardait...
Et puis la musique de mort, la musique l'enfer ne cessait pas de se faire enten-
200 LES CHEMISES nOUGLiS.
dre ; elle devenait hautaine, elle ouvi-ait les portes, elle approchait.
Cette musique, jointe à ce spectacle, troublait les esprits et empêchait toute pensée de se faire jour.
Celte musique tordait les entrcJlles, pinçait les nerfs, tapait sur la tête.
A tout prendre en effet, cette scène était inouïe et ne ressemblait à rien dajis son audace effrénée.
Etait-ce joyeux?
LES CHEMISES ROlGfcS. iOl
Etait-ce terrible?
Fallait-il rire ou s'inquiéter?
A cette hauteur, la farce devient sauvage et le rire se glace sous la sueur froide.
Il est de ces amusements formidables qni donnent le frisson et dont on se passerait volontiers; ce sont de ceux où l'image de la mort figure comme ingrédient de joie.
Les tyrans de l'antiquité se plaisaient
2i/i LES ClIEiMlSES ROIGES.
particulièrement à ces orgies où le sang avait ses coupes à l'égal du vin.
Pour ces énormes natures telles que les Busiris, les Denys, et quelques-nns des douze Césars, il n'y avait pas de plaisir là où il n*y avait pas de cruauté.
Mais au dix-huitième siècle ces traditions étaient complètement tombées en désuétude ; aussi Irembla-t-on quand on vit au milieu de cette table un homme tout gembiablé'Sàti cadavre. La plaisanterie, si c'en était une» atteignait des proportions inconnues. Néanmoins, au premier aspect, la surprise avait telle*
LES CHEMISES ROIGLS. 2^>5
ment dominé Teffroi que les femmes n'avaient pas eu le temps de s'évanouir. Elles commençaient maintenant à y songer, lorsqu'un mouvement échappa au duc sur sa couche verte et argentée.
On respira .
Ce mouvement tut suivi d'un soupir comme fait un homme qui se réveille* Irti poitrine se haussa. Quelques doigts de la main se contractèrent, mais les yeux restèrent clos.
N'importe, l'assemblée était rassurée, Ijienlôt elle allait rire.
£IH LL-S Clib.:ill.SLS ilOUGIiS.
Le duc (le Noyal-Trefïléan repienait peu à peu connaissance; un bourdonnement confus arrivait à ses oreilles; ses paupières commençaient à percevoir une lueur éclatante, bien qu'il ne les eût pas
encore ouvertes; la chaleur pénétrait son corps, mais la pensée sommeillait toujours.
Cependant, il y eut un moment où il crut entendre des voix rapprochées et en foule : il venait de se lever sur son séant, livide et les cheveux collés aux tempes, comme quelqu'un qui n'est plus mor!, mais qui n*est pas encore vivant, et tel que Rembrandt a représenté le ressucité
Lazare. Alors il ouvrii vngnrnienllesyeu . mais il les referma aussitôf, car il lui avait semblé y voir entrer un million de poignards éclatants = C'étaient les lustres de la salle. Il retomba dans son plat.
Cette fois, une clameur homérique et joyeuse, la clameur des convives, étouffa la musique , souffleta les lumières et monta jusqu'au plafond, ils avaient pris leur parti,
Grimod de la Roynicre donnait Texempie.
A présent ils étaient bion certains que
2(16 LES CHEMISES BOLGES.
ce n'était qu'uiio comédie, et ils vouhirenl la pousser jusqu'au bout.
— Il faut découper, criait-on.
— Oui! oui 1
Un cercle de fourchettes brandies s'éleva autour du duc de Noyal-Trefïléan.
C'étaient des cris, des transports !.«,•
Chez lui, cependant, la pensée i omlîiençait à batailler vigoureusement,
II s'agitait.
Li:S CI!KMISES hOoCliS, 2C7
Ses lèvres rcdovenajcnîfospesîdeux oa ixois fois encore il voulut voir.
Il se débattait contre ce qu*il croyait être un cauchemar lumineux.
A la fin il ne lui fut plus permis de douter de son réveil.
Il reconnut quelques visages penchés sur lui; les paroles se firent distinctes.
Au même inslant il senlit une légère piqûre au bras, et il entendit Grimod de la Reynlère demander :
208 LEb CUh^iiaiib KObGliS.
— Qui est-ce qui veut un morceau de Koyal-Treffléan?
L'éclair est moins rapide.
D'un bond, oubliant ou domptant sa faiblesse, il se roula sur lui-même et se dressa debout.
Quand il vit à ses pieds ces hommes et ces femmes rangées en rond, le vertige le prit, et il sauta en bas de la table.
Il y eut un hurrah prolongé.
Ce fut alors qu'un personnage respec-
LES ClIliMÎSlilS UOLGfiS. i'OJ
lueux, en qui nous retrouvons M, Soleil, s'approcha de lui et jeta vivement suites épaules un ample manteau.
Le duc n'était pas tellement étourdi ifu'il ne pût le reconnaître.
— Monseigneur est-il content de moif lui demanda cet étrange officieux.
— Diible! dit le duc en souriant, ceci est un peu vif; n'importe, je te donne deux cents louis.
— Sans compter ce que moi et mes U 44
210 I' •' '--^''î '■ I^OICES.
gens avons eu l'honneur de sonrlivîire à M le dise ? la montre e! la baciie.
Apres ce col'oque rapide et qui ne fut entendu de personne, le duc de Koyal- Treffléan, qui n'était pas tout-à -fait remis de cette secousse imprévue, et dont les jambes tléchissaient, fut entraîné par M., Soleil dans une pièce voisine.
Quand au bout de vingt minutes environ il reparut, élincelant de broderies et de velours, recouvert de ses insignes,
ilioil, fier, biencoiflc, le sourire sur les lèvres* comme s'il sortait des apporte-
Li:;S CilIi:^ii::l.S ilOLGliS. :■ ] 3.
ments de VersaHIes, (oui le monde se leva.
Il était pâle encore, el celte pâleur légèrement répandue ajoutait à la noblesse de son visage.
La cravate blanche était gracieusement serrée autour du cou, el le jabot, neige aux plis de soie, descendait en separpilîant sur sa poitrine.
11 était velu avec un goût exquis*
Mais, par un rare privilège, c'était lui seul «et non son babil qui éinerveiilaii le
regard; il eût rougi do paraîlre riche connue un financier ; il ne tenait qu'à paraître beau comnae un grand seigneur.
Il n'avait pas encore franchi celle limite qui sépare Thommè mûr du vieillard ; il ne voulait pas la franchir»
C'était un de ces rares débauchés qui déjouent tous les calculs et toutes les prévisions des moralistes; qui avancent dans le vice et dans l'âge, frais, gras, fleuris; que les excès ne tuent pas; mais qui parviennent, aux contraire, à tuer les excès, à Taise dans leur dépravation comme des grives dans un champ de rai-
sin, joyeux et impunis à dégoùlei de la vertu et à faire tomber labèchedes mains tfiin trappiste.
De ces hommes il en est bien peu, mais on en compte cependant.
Le duc de NoyaKlxeffléan était de ce nombre ; il promettait de vivre cent ans, au grand scandale, de la chrétienté et à rébahissement profond des bonnes gens, qui, bien que prévenus des tourments réservés au crime dans Tautre monde, ne sont pas fâchés néanmoins de le voir châ* tié dans celui-ci.
|x vertu trouv(* j)'if>ii ■iiiiCuX son é(îificaMon et ses arguments, par exemple, dans Ja caducité repoussante du duc de Richelieu, spectre fardé-, moitié chair et moitié oni:uent, qui ne se promenait que bardé de rouelles de veau, pour s'entretenir dans une vivifiante chaleur, et que les pères de famille pouvaient au moins montrer à leurs enfants en leur disant : •^ Tels sont les funestes effets de l'intempérance et du libertinage ! » Avec le duc de Noyal-Treffléan,la morale en action ea est pour ses frais de maxime, et, pour notre part, nous sommes vraiment fâché que le personnage odieux et méprisable de cette histoire ait cette fleur de santé.
LES cii.; . • ;;^^^:"^ 21^*
ce port majestueux et calme, cette force et cet esprit^ q'tib la justice divine devrait seulement réserver à l'honnête homme.
Par malheur, je ne suis que Thistorien d'une époque et le peintre d'un gentilhomme véridique.
Le duc de Koiai-Tréftléan ^'assit à ia place qui était restée vide depuis le commencement du repas, et il se trouva justement en face de la marquise de Perverie.
Il la regarda curieusement et attentivement, comme il savait regarder ; de ce
216 i.KS rjiKMî-KS norcrs.
regard savant, eHiuiilé couiMic un baiser, Apre comme un instrument de chirurgie, voyageur comme une puce.
La marquise soutint tranquillement ce i eaard .
11 en fut surpris.
Une fois assis, le duc recueillit le»^ cotapliflients sans fin que lui valait son entrée .originale, et il ne s'occupa plus qu'à regagner le temps perdu.
U mangea comme un poêle du temps^
LES ruKMîsKs iiou;;:s. 217
de Willon ; ii but conmie un musicien de tous les temps.
Grimodde la Reynière le regardait faire avec une admiration qui allait jusqu'à raltendrissement.
Ce souper tant de fois imterrompu se remit donc en marche avec une îurie nouvelle, comme une diligence dont on a fermé les portières et qui roule sur une pente rapide.
Il semblait que celte incident dût être le dernier.
218 LES r.îî'.MiSiis n.'.t(-(;i.:s.
Les bougies étaient rallumées toutes,
Torchestrc invisible revenait graduellement à des sentiments meilleurs exprimés en plus harmonieuses cadences.
Les services se succédèrent toujours déplus en plus somptueux ; les vins se reprirent de babil charmant et de charmant éclat ; il y en avait de roses qui brillaient langoureusement, il y en avait d'écarlates qui grondaient sourdement au fond du verre, brillants et orgueilleux.
tes vins ont des œillades comme les femmes, et à une certaine heure, on se grise rien qu'à les voir.
LES CTîFiMfs.f^s p.orn::>, ^H}
Ce souper alla ainsi jusqu'à travers vingt quatre services.
Quand au dessert, ce fut quelque cjûose d*olympique et de Iranscendanlal.
On donna de la grâce et du'mouvemerit à ce service en couvrant la table de miroirs, sur lesquels des sables diversement coloriés figuraient d'clcg nis parterres .
Des arbustes véritables portaient des fruits confits à leurs branches
Et, pour compléter Tillusion, toute une
22() LES CIIK\II-KS Jc«M Ci.^*
société de petits peibonnages en suere se promenaient sur un boulingrin émaill^ de Heurs.
Mais rornemenl principal de ce dessert, et celui qui souleva le plus de transports laudatifs, ce fut un colossal morceau d'architecture candie, représentant le festin de Trimalcion, d'après Pétrone.
Les colonnes, les chapiteaux, les corniches, tout était d'une pureté de profit remarquable.
Drapées avec vérité, les figures étaient
(oniposées avec une excelleiUe pâle (l'amande.
Ce surtout, qui élail alors une nouveaulé pittoresque, occupait trois pieds de longueur sur \iugt pouces de large et trente d'élévation.
Sur d'auties plans, l'œil considérait avec complaisance des montagnes de nougat, des cloches de sucre filé et toutes ces inventions de la friandise-co//e/â7«e^ qui élèvent le pâtissier à la hauteur d'un artiste.
Est-il besoin de mentionner ces fruits
^22 Li:.^ LliLAilbtb UOLIGES.
eii pyraiiiid.s, ces fromoges fouellés et panachés, glacés et cannelés, ces petits paniers en feuilletage garnis d*une crème cuite à la pistache et bordés tout autour de feuilles de fleur d'oranger pralinées, ces biscuits, ces macarons, ces massepains, innombrables délices de l'œil, du goût et de Fodorat? Ne dois-je pas craindre de faire venir Feau à la bouche du lecteur, et ne convient^! pas de mettre quelque discrétion dans cette nomenèiature 230ur ne pas trop humilier les modernes ampaifrlons?
il était une heure du malin.
LES eu KM I SES UOiJGES, 223
La chaleur des vins, des haleines', et des flambeaux suffoquait.
On fut obligé d'ouvrir les fenêtres toutes israndes.
Alors la lune entra, claire entre les arbres noirs, la lune des nuiis d'été ; elle regarda manger ces hommes et ces femmes, elle parut y prendre du plaisir..
' Ce n'est pas (ouf.
A l'instant Je plus animé, Grimod de la Keynière approcîia une a!li:mct(e à la /leur iVoraufje du fcsiin de Tiimaîcionjlé
— « i Li.r [.ii\,x,i.'L> ..
feu se coiiîinuniqua à une mèche soigneusement cachée. Aussitôt le temple se couvrit de feux odorants, mille gerbes s'élancèrent au plafond, un chœur de petites étoilçs rouges, bleues et jaunes dansèrent au-dessus de la table. Pour ne pas etrrayer les femmes , Grimod eut le soin de prévenir que ces étincelles, malgré leur vivacité, étaient tellement innocentes que les tissus les plus légers n'en recevaient aucun dommage.
Ce spectacle inattendu obtint beaucoup de succès; et à dater de ce jour, l'introduciion de la pyrotechnie dans les desserts fut presque universellementadmise;
tous les pâtissiers s'empressèrent d'adapter des feux d'artifice à leurs décorations.
Le souper était enfin arrivé à son apogée : c'était l'heure béate et brillante où Ton renverse voluptueusement la tête, où l'on donne congé à sa pensée, où Ton jette la brido sur le cou de sa parole.
Il y a de l'or au fond des yeux.
Les lèvres s'entr'ouvrent, grasses et pourprées, encadrant le sourire.
Oa es' houï^oux sans savoir pourquoi Il 15
220 LES CHEMISES ROUGBS.
et surtout , cela est le plus curieux, sans .savoir de quoi ; mais on estheureux, heu* reux de partout et de tout, heureux de la beauté de sa voisine aussi bien que de la laideur de son voisin, heureux du silence et heureux du bruit.
Quand on y réfléchit bien, c'est humiliant pour l'homme et pour ce qu'on ap^ pei-e le bonheur. Ce qui résulte à peine d'un Iravail austère et du pônibïe accomplissemeni d'un devoir, quelques gorgées îe ; oonent aussitôt, et le donnent complètement, absolument. îl est un degré tel où les joies ivres et les joies à jeun, où le bonheur probe et le bonheur vicieux
LES (:ii::.MîSEs bovces. 227
se rencontrent et se font semblables.
Quelle chose méprisable et facile est-ce donc, ce bonheur, si le premier venit peut Tacheter en fiole, tromper les autres et se tromper lui-même, et cela autant de fois qu'il le veut ; s'il lui est loisible à son gré, de se procurer l'idée riante e( l'épanouissement divin, de colorer sa joue, de dilater son cœur, de s'ordonner la gaieté et de s'obéir ponctuellement?
Pourquoi Dieu a t-il permisque l'homme découvrîl le ressort qui fait jouer en lui le contentement parfait et commandât
228 LLS CliLMlSES ROUGES,
impunément à son intelligence de la même façon qu'il commande à son corps ?
L'ivresse est-elle une permission ou une conquête ?
Quoi qu'il en soit, les convives de Grimod de la Reynière en usaient largexnent, avec plénitude, sans remords.
L'hôte se leva, et étendant son verre :
— A la santé de M. le duc de Noyal- Treffléan ! s^écria-t-iL
Tout le monde acclama*
|. us CHEMISES ROUGES. 229
Après le choc des verres , et lorsqu'il se fut incliné, voici ce que le duc répondit :
— Eh bien ! oui, vous avez raison ; à ma santétAIa santé de tous ceux qui vivent bellement et grandement! A ma santé l Car j'ai dompté l'existence ; de ce cheval hérissé et sauvage j*ai fait un palefroi gracieux , que je mène et qui m*obéit.
A ma santé! Je suis la force, l'insolence, la richesse , la joie altière et sou« veraîne.
'îltT»:) L'Ai i.iii. .ll>...5 i.-J' .-.5,
Je suis le vice logique el rayonnant.
Au temps du paganisme , j'aurais eu trente coudées.
J'ai manqué mon coup, je suis venu trop tard.
J'étais né pour être dieu de l'Olympe ou roi de Juda, satrape ou sybarite, consul ou sultan.
Ce qu II oie i^^^^^U c'était la pourpre de
Tyr et lesparfg^jns de l'Asie, un flacon de
Massique dan$ la poiteiae^ luae cpuronno
de fleurs sjjir "5 , , , ui t'A.. la tête, et la quôiie ^de
l lES CHEMISES ROUGES. % 251
mon chien coupée. Il me fallait un .^iccle de marbre et non un siècle de bois, de grands palais se profilant sous de grands cielsbleus, des sallesimmensesoiij'eussa du moins eu la place de traîner mon ombre monumentale.
J'étoufîe, j'étouffe dans nos mœurs de nains et dans notre monde resserré t C'est ce qui fait que j'enfonce les portes 4e mes poignets nerveux et ^ue je yais au delà.
^Au delà, c'est le cri des hommes puisgants.
A ma santé! J'apparliens à'iin ? race qui compte parmi ses ancêtres Nemrod, Salomon et Tarquin, âmes géantes auxquelles il faut des corps géants, et dont les descendants décroissent de jour en jour, broyés entre les murailles sans cesse rapprochées d'une société qui manque d*air.
Moi, j'ai mis les pieds sur la société,.
là où les autres s'arrêtent et font un détour, j'enjambe.
Toutes mes facultés, physiques et morales, je les ai élargies, outre mesure ;
"l^ tES CHEMISES BOUGES. ^ 23/>
faut-il vider la botte de Bassompîerre , pleine de vin jusqu*au bord?
A ma santé ! Que ma vie soit toujours un vaste fleuve roulant Tor, les chants, les fleurs arrachées au rivage! Que je vive toujours dans mon impénitente volupté, debout conîme à présent ; que je vive pour les larges soifs, pour les fêtes moqueuses, pour les délires de toute sorte, pour les chimères réalisées, pour les désirs sans frein et les jouissances sans mors I
Le ciel m'a donné une âme à bail, je ne veux la lui rendre qu'après en avoir ex-
primé loni ce qu'elle contient de pensées mystérieuses, impies, cachées, audacieuses, insensées !
Mon existence aura été un concerto de toutes les passions élevées à leur dernière puissance, où chaque note aura fourni son volume de son le plus excessif, où les cordes des violons auront été tendues à se rompre. Cela aura été beau et cela aura été entendu de loin.
Souvent je m'admire.
f Autour de moi se groupent les amours et les éclats de rire interminables; à me?r
lES CHEMISES rouges; 235
pieds se loiiîcnl, dans les plus humbles et les plus ravissantes contorsions, toutes les joies de ce monde, toutes les opulentes fantaisies, tout ce qui s'achète, se donne, se prend ou se trouve.
Ce globe est à moi.
ie m'y empare à mon gré de tout c# qui m'y platt, j'y mets les deux mains et on me laisse faire.Jl
A ma santé , à ma santé donc î Je sui» on des rois de ce siècle, car je fais peur et envie; là est mon double secret. Où vais-|e ainsi t je n*en sais rien.
Où va-l-oii derrière moi, peu m'importe.
Rien ne me résiste, rien ne mé fait hésiter, ni les moins jointes, ni les éclairs de répée nue.
Je suis roi , bien roi! Ma couronne est scellée à m.on front, et, pour la faire tomber, il faudrait faire tomber ma tête avec elle.
A la façon des triomphateurs de jadis^ sur le passage desquels se courbaient des milliers de genoux, j*ai lancé mon char à travers les sillons humains; et tous lès
regards flamboyanls du peuple écrasé ne sauraient monter à moA visage ni retarder d'un inslciat ma course exagérée.
Ces paroles qui tenaient à la fois de l'ode et de la malédiction, on les écouta en silence, presque avec terreur.
ToutefoiSj on applaudit longuement.
— A boire l dit ensuite le duc Noyaif refflôan en tendant son verre à Tun des jeunes gens qui se tenaient derrière lui.
Celui-ci hésita un monicatj regarda le
LES »:i;;.:iM,.^ w
duc de travers, et, jetant loin de lui le flacon qu'il avait à la main, il répondit :
Non!
Le duc se retourna pour le voir en face.
Il s'était fait un silence de stupeur.
Cétaii un jeune homme en costume d'éphèbc ; sa tête s'élevait, pâle et triste^ sur sa robe blanche ; ses cheveux noirs tombaient sur ses épaules nues^
Tout à rheure, c'éiait lui qui regardait
lES CHF.^JÏSES ROL'GES, S59
avec tant de tlamnie la marquise de Perverie. En présence de tous ces yeux, il resta immobile.
Puis fiévreusement, il arracha le bandeau doré qu'il avait au front, déchira sa robe et murmura sourdement t
— Je ne veux pas demeurer ici un instant de plus. J'ai honte jet j*ai peur. Vosparfuîns me brisent la tête et me décorent les yeux ; je ne sais plus où je suis ; vos rires me donnent envie de pleurer, c[ mes pleurs me rendent furieux.
Ce que vous dites, je neveux pus l'eu-
24l) LL: C.i:-*iU3 LU. CES.
tendre ; ce que vous faites, je ne veux. pas le voir.
Toutes mes idées se troublent au milieu de vous.
Je sens chanceler ma raison
Laissez-moi partir.
Ces vêtements de comédien m'indignent et m'entrent dans ies chairs com.me une tunique empoisonnée.
Grimod de la Keynière se leva.
Le duc de Aoyal-Tiedléan le conCnH avec un sourire.
— Non, laissez-le dire; il m'a causé une mipute de surprise dont je lui suis reconnaissant. D'ailleurs, je puis fort bien me verser à boire moi-même.
Prenant un flacon des mains d'un autre laquais, il se gratifia d'une rasade royaîo qu'il vida lentement et jusqu'à la dernière goutte.
L'éphèbe élait toujours debout.
II m
242 ms CHEMISES Rorr;Es.
— 4s lu lotit dit? demanda le duc aprè^
quil eut posé son verre*
— Pas encore, iépoiiflit il en relevant sonregari sombre; mais -r^i vous êtes curieux do savoir Je reste, moi. •":issi, 'a parole me tourmente, car rindianatioa a son ivresse, et les ' mies emplissent U> cervau à leur tour. Les larmes, c'est ie \u\ de la dou!eiir. Je vous ai trop longtemps regardé boire sans que vous m'ayez regardé pleurer. Et puis, du reste, comme vous dites^ cela est divertissant de voir de temps à autre sortir un bon flot de haine uu cœur d'un homme. Moi, je ne sui" cj^'r.n e?iiant. Ecoulez pourlanf.
LES CHKAilSES KOLGES. 245
si cela vous amuse. Vos paroles ne sont pas seulement barbares et ridicules, elles sont folles de la pire folie, de la folie aveugle. Oh î vous ne m'effrayez pas, je n'ai pas peur, je ne tiens à personne ; derrière moi il n'y a pas une miette d'affection; je ne dois rien à la société, au contraire; une fois par hasard je peux donc dire ce que j'ai sur le ccei;r. Allez, ce n*est pas un métier a'homme que vous faites ici, et, si bas que je sois à vos pieds, je me trouve encore plus haut que vous en ce moment- Yersez-vous donc à boire, M. le duc!
Puiss'adressant à tous
^■ii LES ciif-.^iîSHS p.orr.ES.
— Oui, ijuvc'z, Liuvez! Devenez pâles, ivres, balancés, abanJonnés! buvez, et que le torrent de l'ivresse charrie vos raisons perdues ! Que le vin coule désordonnément dans votre corps, faisant la chasse à voire âme, à voire teîe, à tout ce qui vit et qui palpite en vous! Par ici, par ici, boisson vengeresse, entre bien partout : tue ce souvenir, éteins ce regret ne laisse pas un de leurs sentiments debout! Buvez^ buvez encore, et tant que vous pourrez boire. A votre santé I 0 mon Dieu! penser que la plupart de tous ces hommes ont chez eux le baiser d'une femme ou d'une sœur qui les attend I De tous ces gentilshommce, pas un qui ne
pourrait, s*il le voulait, passer heureusement sa soirée sous les ombrages de soh parc ou à la fenêtre de son châtoay, la main dans les cheveux de son enfant I Dire queles voilà tous, s'attachant à bien dissiper le peu de cœur qu'ils ont, ne voulant ni de la tendresse, ni de la rêverie, ni du ciel, ni rien de ce qui est bon, suave et simple 1 Ils ne craignent donc pas qu'un jour la justice divine ne leur demande : « Qu'avez-vous fait de la force et de rintelligence que je vous ai ^départies? » Hélas ! ils en font de la débauche, de l'oubli, des rubans tachés de vin, de folles actions et de lâches discours. Tenez, vous me donnez le vertige. Et lors
que, non conlciiL& de vou.«^ uégrador, de \ous anéanlir vous mômes, je vous vois encore ouvrir vos belles mains blanches pour en souffleter la maigre joue du peuple, ce n'est pas même de la colère que je ressens, c'est une grande pitié pour VOUS; mêlée aune grande terreur!
Alors il se t*jt.
Duc, est ce que vous r2 reconnaissez pas ce drôle ? dit Grimod de la Reynière d'un bout de la table àTaulre.
— Ma foi, non 1 L'aurais-je vu déjà en attire lieu ?
Regardcz-ieLlen au iront; iVaperce- Vez-vous pas une marque, une cicatrice, comme qui dirait un accent circontlexe?
En effet.
— Consultez vos souvenirs. R&ppelezvous cette visite que nous fîmes ensemble à rhospice des Enfants trouvés.
— Il y a trois ans!
— Juste 1 dit Grimod de la Reynière.
?î'8 LES ci:i."insKS noroES. \
— Eli bien? demanda curieusement le duc de Noyal-Treffléan. ,
— Eh bien! n'avez-vous pas mémoire d'un jeune garçon dont la physionomie studieuse nous frappa?
— Et que vous recueillîtes dans un élan d'humanité contre lequel je m'élevai de toute ma raison?
' — Précisément.
— il se nommait, je crois