‹ Les folies d'un grand seigneur (volume 2)Chapitre 15 sur 18 · ES CIIEMISKS îiOUGliS» V · texte numérisé non relu

ES CIIEMISKS îiOUGliS» V

— OhiQh!

— Et il faut tout mon amour de la science, croyez-le bien, pour me décider à vous le livrer entièrement. Mais la science a ses nécessités.

— Sans doute, sans doute.,. Enfin ce secret? demanda M. Soleil avec un empressement où perçait néanmoins une pointe de méfiance.

— Voilà ce que c'est: Le 3 mai i'^6., à onze heures et demie du soir

M. Soleil dressa l'oreille.

— ..• Ou onze heures trois quarts, M. le duc de Noval-Treffléan était dans un hôtel de la rue Plâtrière, où l'avait fait demander une actrice qu'il honorait, je crois, de sa noble protection.

~ La Clarendon, n'est-ce pas ?

1 — Précisément.

M. Soleil frappa sur sa cuisse.

— Ahl docteur, s'écria-t-il, quel regret venez-vous de réveiller! C'est le seul jour où ma police ait été mise en défaut.

294 tas cue:»iise:> ROfosa.

— Votre police?

Mais continuez.

— - Co jour donc, reprit le docteur Pal« mézeaux, ou plutôt cette nuit, à Theura que je viens de vous indiquer, M. le duc, qui avait renvoyé sa voiture, sortait de l'hôtel par une porte dérobée, emportant

sous son mai;^;e3u ^^ ^^nfant qui venait

de naître et qui était le sien.

Le sien î

Ou pour mieux dire !a sienne, car

LES CFIEMfSES ROUGKS. 20'>

c'était iino nHc. Pauvre petite, je crois la voir encore» doucement endormie dans les bras de son père, qui lui chantait, en marchant, des chansons aux oreilles. Il faisait un orage épouvantable : Paris passait à la lessive. Même je me souviens que cette nuit-là je gagnai un gros rhume de cerveau. Pourtant vous n'eussiez pas reconnu M. le duc, tant il était allègre; il sautait les ruisseaux plutôt qu'il ne les onjambait. La petite dormait toujours.

Moi j'éternuais à briser les réverbères, et je crois vraiment, mon cher M, Soleil,^ qu'il n'y a que les grands seigneurs au monde pour ne pas s'enrhumer quand il pleut. Q'en croyez-vous?

.m ri

— Après ?

— Après, il déposa sa fille à la maison des Enfants trouvés, et tout fut dite

— Aux Enfants trouvés !

— D'abord cela m'étonnna, mais après quelques réflexions, je finis par comprendre la haute sagesse de cette meîsure.

M, le duc de NoyaUTftffléan est un bon père, me dis-je ; il n*a pas voulu exposer sa fille aux séductions d'un monde élégant et pervers.

lES CHEMISE'^ ROUGES. 297

En lui cachant sa brillante origine, il a prétendu écarter de son âme la paresse et Torgiieil, ces deux fléaux de la femme. €*est fort bien pensé. Le duc, en cela, s'est rencontré avec de grands philo* sophes.

François Soleil n'écoutait plus.

Le coude au genou ei la tête dans une de ses mains, il réfléchissait :

«* Oui, le voilà bien ! murmurait-îl ; je le reconnais à celte action de ténèbrevS, Insatiable! insatiable!

2^T) LFS CHKV.ISKS HOluKS.

Cet hommo finira par m'efîrayer maimême...

Puis, relevant la tête et la secouant comme pom^ en chasser des pensées obsédantes :

— Eh bien! docteur, reprit-il, comment retrouver cet enfant à présent?

Le docteur Palmézeàux le regardait d'un air narquois .

Evidemment c'était là qu'il l'attendait.

Ses petits yeux clignotants, sa bouche

LES CIIKMISES ROUGES. 299

entroiiverle élaient remplie d*une malice triomphante.

«- Rien de plus simple, répondit-il; ne suis-je pas le médecin en chef de Thospice des Enfants trouvés?

M, Soleil bondit sur le fromage qui lu^ servait de siège, et rexclamation de joie qui sortit de sa poUrlne fit résonner la cave entière*

— Serài(-îl vrai?

— Je savais bien , continua Palmézeaux en souriant, que je finirais par

3(10 l.Ks (.;;ii:;:s;.r.; uoi.c.s,

vous intéresser. Vous me preniez sans doute pour un rabâcheur d'histoires, et voilà tout. Vous vous disiez : « Palmézeaux n*est qu'un savant ; Palmézeaux ne sait rien de ce qui se passe dans le monde. » Aussi je vous étonne. Sachez donc que je connais cette enfant comme si c'était ma fille; qu'après l'avoir vu naîtieje l'ai vue grandir, que je l'ai pres- <juo élevée ; enfin, si j'ose m'exprimer de la sorte, que j'ai eu î'honneur de lui servir de deuxième père. Ah ! vous m'écoutez à présent. Et si voussaviez la jolie fille que c'est aujourd'hui! C'est le premier visage sur lequel je me suis surpris à regarder autre chose que la maladie ou

la santé. Ju.sqiralors j*avais lâlé le pouls à tout le monde, mais je n'avais serré la main à personne. Elle m'a fait comprendre la grâce et la jeunesse» Croiriez >vous que moi, tête blanche, j'en rêve souvent devant mes alambics? Ses grands yeux se mettent à briller av. fond de mes vieux livres et je me retouine quelquefois croyant l'entendre courir. Alors je me fâche contre ma faiblesse et je me dis • « Voyez-vous cet octogénaire à qui le ciel envoie des visions de damoiseau! » Et je me fcichc contre le ciel qui me les envoie î^i tard et qui semble se moquer de moi si doucement. Mais vous ne savez pas comme Trois-Mai est belle I

302 us r.iiiiMîsES noi'CEs»

— Trois-Mai?

— C'est son nom. Un nom de fleurs et de printemps, le seul nom que je comprenne et que j'ai pu retenir Trois-Mai! n'est ce pas que cela est joli? Si j'avais une fille, il me semble que je ne l'aurais pas appelée autrement, quand même elle serait née au mois de décembre* Et puis, ^ comme elle ressemble à son nom ! même fraîcheur, même suavité, poésie et gaief^ semblables. Âh ! M. le duc est lien heureux!

— Au moins, est-il venu la voir a l'hospice?

LES CHEMISES ROIGES. 303

— Trois fois, pas d'avantage; c'est ce qui m'étonne.

— Seul ?

— La première fois, il y a bien longtemps, c'était avec moi, qui l'avais engagé adroitement à visiter cet asile philanthropique ; la deuxième fois, c'était avecM.de la Revnière, un de ses amis>.»

Et la troisième fois?

— La troisième fois, c'était avant-hlei M. le duc était seul.

304 I.KS CI!lil«...-?iiS ii'JLlilîS.

— Avant-hier, dites-vous?

- - Avant-hier. Il s'entretint longtemps avec le sous-directeur, à ce que Ton m'a dit ; il lui remit une bourse pleine d'or, s'il faut en croire les indiscrétions d'un garçon de salle qui m'est absolument dévoué.

— Avant-hier... pensait M. Soleil; cet ce jeune fille que le duc a suivie si longtemps sous un déguisement d'homme du j>euple... ce serait bizarre, en vérité. •.. Et, dites moi, M, Palmézeaux, dans ses rares visites à Thospice, moriseigneur a-th i)ar]é quelquefois à sa fille? .

— Jamiis!

— Du moins a-t-il manifesté [jour elle quelqu'une de ces sympathies que tia hissent le regard et le geste?

— Âucunenieiit.

— Mais encore, a-L^il fait veiller sur son éducation? Peul-êlre que des ordres secrets émanés de lui.. .

Du tout» TroiS'Mcii a reçu l'édcca-

lion comm.une à toutes les pensionnai! es,

et jamais une seule faveur, une ^ewlc

diî-;(inctiOii n'a nu f.&c ^-r^nronner îa II 2)

connaissance du sang glorieux dont elle est issue.

— C'ehl singulier !

— N*est-ce pas? continua le bon Palniézeaux ; pour moi, je mets vainement mon esprit à la torture dans le but de pénétrer les projets de M. le dix deNoyalïreffléan. Ils doivent être d'une nature phiJosopJhique toute nouvelle.

— Docteur, dit François Soleil après un instant de réflexion, pourriez vous me faire en quelques mots le portrait de cette jeune fiHe?

LES OHOLSES ROlîOES. 607

— Le portrait de Trois-Mai? Mon Dieuî je ne sais pas si mes souvenirs sont exacts. Je la vois pourtant toutes les semaines, mais c'est son âme que je regarde toujours dans sa figure, et non ses traits Est-ce qu'il y a une autre manière de regarder ceux qu'on aime?

— Enfin, vous devez vous rappeler ce pendant si elle est brune ou blonde.

— Si je me le rappelle! oh! oui! Elle est blonde, blonde comme un rayon c'^ leste, comme l'épi mûrissant, comme.- .•

308 LES CliJi.MlSEi KOLUES.

— C'csL bien cela» se dii tout bas M. Soleil» Et sa taille?

— Sa (aille! poursuivit Palmezeaux en proie à une douce exaltation, c'est celle du bouleau flexible, du palmier élancé, de l'aibrisscau qui seba-ance au gré du zépbiri

J'cnicnds : vue (aille movrnnc Ses

yeux?

Ses veux sont ceux desanees! -

— Des yeux bleus*

i LES CHE3IISES ROUGES. S09

— Mais à quoi bon tous ces détails?

demanda le médecin; suivez-moi, allons tous deux àThospice desEnfanis trouvés; vous la verrez par vous-même, ce qui vaudra bien mieux.

— C'est inutile, die François SoleiL

— Inutile?

— Vos renseignements me suffisent et je n'ai pas besoin d'autre chose,

Vous ne voulez pas voir Trois-Mai !

Pourquoi faire!

— Dame. ...je ne sais pas,.. Cela vous regarde. Après toat, faUes à volire volonté, et pr€Bez ce que bon vous semblera de mes révélations.

— C'ebt fort bien dit^ docteur ^ et pour TOUS prouver toute ma gratitude, tenez, voici une bourse qui contient cent louis, bien neufs, bien luisants, bien jaunes ; prenez-la, et puisse cette somme doter la France d'un couple ou deux de mégalantrhopogénésiens I

Le docteur Palmézeaux tenait la bourse ^aiiS sa main.

LES ciiKAiibKS i;uij(ii:s^ T.'î

Il la regardait, ii la soupesait.

Il s'en méfiait aussi.

Chez les gens honnêtes, l'aigent gagné trop facilement épouvante.

Ses yeux exprimaient une crainte enfantine et le tremblement de ses lèvres trahissait une lutte intérieure.

Cent louis! murmura-t-il.

II passa lentement la maîn sur son front.

312 LES CIIliMISES ROlGliS.

— Ecoulez-iïioi, M. Soleil, repiil-il d'une voix émue, je vous ai dévoilé mes travaux^ je vous ai raconlé mes espérances. La science n'a pas, je crois, de disciple plus zélé que moi, d'adorateur plus enlhousiasle. L'argent que vous m'offrez, je l'accepte, parce que j'espère vous le rendre un jour au centuple. Mais je le refuserais sans hésitation iji, de la confidence dont il est le prix, devait résulter lot ou tard quelque malheur pour ma pauvre Trois-Mai. Je vous ai dit mon inexplicable afîection pour cet enfant. Promettez-moi donc (et en parlant de la sorte le vieillard se sentait venir les pleurs aux yeux) qu'il ne lui sera f.;it aucun mal par

LES CHEMISES ROl'GES. 513

vous; proinellcz-le-moi, je vous en prie, je vous en supplie.

M, Soleil eut un Qioayeaientd*cpaules<

'— - Je vous le promets, diUl.

— Jurez-le-moi, poursuivit le docteur Palmézeaux en joignant le mains ; Jurezle-moi sur quelque chose de sacré.

— Sur (ont ce qu'il vous plaira.

— Eh bien!..» sur les mânes de votre mère !...

314 USi CUIEMIÔËS HOUGJ&S*

M. Soleil se leva br usquement.

Il jeta un mauvais regard sur le docteur, puis il reprit la bourse et la mit dans sa poche.

Tout cela sans proférer une pnrole.

Le docteur le regardait avec surprise en même temps qu'avec effroi.

Uae lueur horrible venait de passer devant ses yeux.

MS CHEMISES ROL-vCES. 3t5

Il se demanda tout bas ce que ces deux homraes, ce père et ce valet, prétendaient faire de celte jeune fille.

Il frémit.

M. Soleil se dirigea vers la porte du caveau.

Le docteur le suivit machinalement.

M. Soleil repassa par le laboratoire, par Ja bibliothèque, par la chambre à coucher, et enfin il se retrouva dans la hautique.

oK) LES cnE.'\nsES roi:ges.

Une [ois là, use retourna vers le docteur consterne.

— Maintenant, lui dit-il, voulez-vous connaître pourquoi j'ai refusé tout à l'heure d'aller voir avec vous la fille du duc de Noyal-Treffléan?

Eh bien? balbutia Je docteur.

— C'est que, depuis avant hier, la fille du duc de NoyaHreffléan a disparu de rhospice des Enfants trouvés!

Et sans attendre de réponse, 5L- Soleil

LES r.liE.^lISKS ROLGES. 517

poussa du bout de sa canne la porte do la rue et s'en alla tranquillement.

Quand il eut fait vingt pas dehors :

— Allons! pensa4-i[, j'ai bien fait de ni'assurer Tautre soir de cette fd!ette que suivait M, le duc !

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