CHAPITRE PREMIER
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/lesfoliesdungran02nndns
L'agonie du XYIII* siècle.
* Ainsi donc, voilà notre roman posé;
D'un côté le fils de Jean-Jacqués Rousseau, de l'autre la fille du duc de Noyal- Trefiléan, deux enfants abandonnés quel
nous allons suivre dans la vie, à travers les événements fastueux; horribles ou sanglants d'une ère sans égale. Pour user d'un privilège commun à tous les romanciers , nous commenceront d*a.
bord par enjamber seize ou dix-sept an* nées. Ce premier livre n'était qu'un pro- ;logue. Maintenant nos héros sont grandiSj et Jean-Jacques n'existe plus.
Un des originaux les plus fameux et les plus oubliés du dix-huitième siècle, Tavocat Grimod de la Reynière, donnait ce soir-là un de ces soupers étranges et merveilleux avec lesquels il remuait toute la société de Paris.
, r.î:s ciîi;Mis!-s no* c:::^.
C'était le petit-fils d*ua charcutier, dont
il aimait à tirer honneur lorsqu'il se trouvait au milieu de gens de cour, et qu'il rappelait en mainte occasion, par une sorte d'orgueil retourné. Un des appartements de Grimod de la Reynière était <orné de tous les attributs de la charcuterie ; au milieu des panneaux dorés, un artiste habile avait brodé des assiettes de î)oudin en relief. Les dessus de porte représentaient des hures peintes en camaïeu .
Il étaît riche, mais il méprisait sa richesse. Malgré les instances de sa famille, il n'avait jamais voulu être autre
8 tES CIIKMISES MOrOKS.
chose qu'avocat, homme de lettres et gourmand. Son nom de baptême était Balthazar. Il aimait l'indépendance pardessus tout ; et ses déblatérations incongrues contre les grands, qu'il invitait à ses repas, n'ont pas peu concouru à sa réputation exceptionnelle.
Au physique, Grimod de la Reynière était d'assez haute taille, bien fait et d une figure agréable. Par malheur, il avait un défaut de conformation aux mains, quil'otligeait à se servir de doigts artificiels, toujours recouverts de gants.
Ce qui ne Fempêchait pas d'être un^
homme infiniment empressé auprès des femmes, surtout vis-à-vis des actrices qu'il adora jusqu'à la fin de ses jours, et dont il posséda les plus belles.
Comme littérateur, il avait du goût, de l'érudition, et surtout une philosophie d'une franchise piquante.
Il était très-personnel dans ses ouvrages, mérite qui les a vite rendus rares, et qui les fait rechercher aujourd'hui.
Et puis, enfin, c'était un écrivain de bonne humeur, et de ceux-là on en compilait alors si peu !
Néanmoins c'est plutôt gourmand que Grimod de la Reynière mérite de laisser un nom après lui.
Sa supériorité à table était réelle et incontestée.
Pour lui la table était un trône.
11 s'est fait représenter plusieurs fois dans une vaste bibliothèque, sur les tablettes de laquelle on aperçoit, au lieu de livres, une multitude de provisions alimentaires, tels que pâtés et cervelas de diverses sortes, légumes au vinaigre, lièvres, outardes, bartavelle, des pains de
LES CHEMISES ROUGI-S. Il
sucre et des flacons de liqueurs fines »,
Du milieu du plafond pend, en guise de lanterne, un monstrueux jambon de Bayonne.
On rappelait généralement Grimod, l'avocat, pour le distinguer de Grimod.
sangsue du peuple y son père, qui était fermier général, et qui, par un contraste plaisant, était réputé pour sa sobriété excessive.
Grimod, Tavocat, s'était surnommé lui-même un cynique de bonne compagnie.
12 LES CiiEMlSES ROUGES.
Il avait coutume de dire, et c'est un de ses plus jolis mots :
« Je voudrais qu'il fût d'usage d'appeler un bon auteur Votre Excellence, et la plupart des grands Votre Impertinence» »
En conséquence de ses principes, il n'allait nulle part, si ce n'est dans les coulisses et à la Boucherie ; mais on allait chez lui, ce qui revenait exactement au même.
On n'en finirait pas à raconter toutes ses étrangetés.
LES CIISMISES FOrCES, 13
Malgré sa puissante fortune, il faisait un petit commerce de différents objets qu'il, vendait lui-même à ses àrais.
S'il les reconduisait dans son carosse, il exigeait d'eux le prix qu'on eût donné à un fiacre, appliquant ensuite ces profits à des œuvres de charité.
Il apportait d'ailleurs beaucoup de noblesse et d'humanité dans ses fonctions d'avocat ; il ne se chargeait que de la cause des malheureux et affectait spécialement de prendre celle des gens opprimés par les fermiers généraux.
A répoque où nous parions, c*est-àdire vers la fin dejrannée 17S,., Grimod de la Reynière n'avait pas trente ans.
C'était un homme toujours mis avec une certaine recherche et d'une politesse qui dégénérait souvent en ironie, lorsqu'elle s'exerçait vis-à-vis des grands seigneurs,
Rencontraitril chez son père un cordon rouge ou bleu, aussitôt on le voyait 5e courber jusqu'à terre, reculer et donner tous les signes de l'humilité la plus extrême, comme pour témoigner de son infime extraction.
tir LES CliEViîSES ROUGES. 13
En revanche, il donnait aux savants et anx littérateurs des déjeuners philoso»
phiqnes qui se prolongeaient rigoureusement jusqu'au soir, et pendant lesquels se succédaient, aux yeux des convives, des spectacles de tout genre : tantôt des essais de phosphore ou des expériences d'électricité par l'Italien Catanio ; d'autres fois, une représentation d'ombres chinoises exécutées supérieurement.
Seulement^ il avait la manie d'exiger de ses invités qu'ils prissent chacun une dose de vingt-deux petites tasses de café ; son unique concession était de permettre aux personnes délicates de
IG l::5 cîii:Mi3i:3 iioicz-,.
s'en tenir a la pelile dose composée rien
que de dix-huit tasses*
p On se servait soi-même, à Taide de deux robinets adaptés au mur du salon, et qui représentaient, Tun la figure d'AppoUon, (c'était la grande dose,) et l'autre la figure de Marsyas.
Ces déjeuners philosophiques étaient fort courus, en dépit ou à cause de leur singularité; on y rencontrait les frères Trudaine, M. de Fontanes tout jeune, Mairobert, Crébillon fils, de même que plusieurs acteurs estimables et de la-
LKS CHEMISES ROUGES. 17
lenl : Larive, Saint-rrix el le monumen- (aie Dessessarts, gourmend-né.
L'exaltation de Grimod delà Reynière, en matière de gastronomie, était des plus plaisantes et surtout des mieux convaincues.
Voici ce qu'il écrivait dans un moment d'inspiration, Tappétit l'emportant sur la galanterie: « J'ai toujours regardé les plaisirs que procure la bonne chère comme les premiers plaisirs de l'esprit eldes sens.
On conviend'a d'abord que c'est la II 2
Î8 LiS OUEÀilSES KOCGLiS.
jouissance qu'on goûte le plus tôt ef qu'on peut multiplier le plus souvent.
Qui pourrait en dire autant des autres? Est-il une femme, tant jolie qu'on la suppose, qui puisse valoir ces admirables perdrix rouges du Languedoc et des Cevennes, ces langues fourrées de Troyes, ces mortadelles de Lyon, ce fromage d'Italie? Peut-on mettre un petit minois bien grimacier et bien fardé à côté de ces 4idmirables moutons de Ganges qui fon* dent sous la dent, de ces délectables veaux de Pontoise et de Rouen, dont la blancheur et la tendreté feraient honte aux Grâces elles-mêmes? Qui oserait
, lES CHEMISES ROUGES, 19
préférer une beau lé maigre et chétlve à ces aloyaux énormes et succulents, qui inondent celui qui les dépèce et qui ravissent ceux qui les mangent? Quelle comparaison peut-on faire entre une figure piquante et chiffonnée et ces poulardes de Bresse, ces coqs vierges du pays de Caux dont la finesse, rembompoint et la beauté délectent les houppes nerveuses d'un palais délicat?... »
Uhôteî de Grimod de la Réynière était situé et est situé encore dans la rue des Champs-Elysées, faisant angle sur la place Louis XY.
50 î^'iS rur\'i-:^-ci Pn!'^""^
C'est un moniimonf somptueux, monument de fermier général, riche et commode, bâli en belle pierre, et qui est occupé aujourd'hui par la légation ottomane, après l'avoir été précédemment par l'ambassade de Russie.
L'hôtel de la Revnière, comme il est
encore désigné par les vieux concierges du quartier, n'a que deux étages, maïs vastes et espacés à l'aise ; c'est un édifice carré, entouré d'arbres plus que centenaires et que ceint de toutes parîs un mur élevé*
Ce jour-là, c'était un jour du mois de
septembre, rhôtel avait été illuminé du haut en bas dès l'approche du soir.
Grimod, Tavocat, qu'on appelait aussi le jeune M. de la Reynière, profitait d'une absence de sa famille pour se livrer à sa fantaisie accoutumée.
il était à Paris.
Toutes sortes de gens avaient été invités à ce souper, pour lequel notre original avait promis de se surpasser luimême : des artistes, des dames de la cour, des marquis, des comédiens, des apothicaires et des garçons tailleurs.
Les lettres d'invitations contenaient une phrase ainsi conçue :
« Du côté de l'huile et du cochon, j*ai lieu de croire qn'il n'y aura rien à dé* sirer. »
En vérité, il fallait être bien intrépide et bien curieux pour aller souper chez Grimod de la Reynlère.
On y allait, cependant.
Cela amusait ce siècle profondément lassé, qui voyait revivre en lui le marquis de Brunoy, fou sensible et pieux, qui
faisait peindre en noir les feuilles de ses arbres et jeter des fioles d'encre dans son étang, afin que tout chez lui portât le deuiidesa famille*
Les inventions de Grimod étaient d'une nature souvent analogue ; il se plaisait à mélanger Tenjouement et la terreur, le luxe et le mystère*
Louis XVI fit, dit-on, encadrer un de ses billets d'invitation, conçu dans la forme des billets d'enterrement, et qui portait, au lieu de têtes de mort, un entourage de gueules béantes.
2i Las CHEMISES ROUGES.
Mais le souper de ce soir devait laisser bien derrière lui les précédentes excen- Iricités.
On en avait parlé huit jours à Tavancej, on en devait parler huit mois après.
Voici le détail authentique et minutieux des formalités premières par lesquelles il fallait passer.
D'abord, un suisse chamarré d'or, au.
large beaudrier, arrêtait chaque convive sur le seuil de la porte pour lui demander s'il allait chez M. de la Reynière,
Toppresseur du peuple ou chez M. delà Reynière, le défenseur du peuple.
Naturellement on répondait qu'on allait chez le défenseur du peuple ; alors le suisse faisait une corne au billet d'invitation (dont on était formellement prié de se munir) et Ton passait dans une pièce de corps de garde où se tenaient rassemblés des hommes vêtus à Tantique.
Ceux-ci vous introduisaient dans une première pièce où Ton voyait un inconnu, îe casque en tète, la visière baissée, couvert d'une cuirasse, une manière de frère terrible, qui faisait une seconde corne à
voire billet et vous ouvrait les battants d'une autre salle.
là se présentait un homme en robe noire, en bonnet carré ; il demandait au convive ce qu'il voulait ; il le^questionnaît sur son nom, ses qualités et sa demeure ; il dressait de tout procès-verbal, et, après avoir pris son billet, il Tannonçait enfin dans la salle de réunion.
Dès son entrée, le convive se trouvait en face avec quatre petits enfants de chœur tout mignons, la tête couverte d'une calotte rouge, les bas rouges, le surplis de dentelles, comme aux grandes
fêtes de Téglise, Ils commençaient par Tencenser avec leurs encensoirs d'argent.
C'est alors que Grimod de la Reynière arrivait à lui les bras ouverts et l'embrassait fraternellement. Puis, s'il remarquait sur sa physionomie la surprise causée par les enfants de chœur t
— Mon père et ma mère, disait-il, ont l'habitude d'inviter toujours à leur table trois ou quatre flatteurs chargés spécialement de les encenser, eux et leurs connaissances. Ma foi ! j'ai trouvé plussimpie de me procurer ces petits bonshom-
*-3, i.r.s riiK",î!s;-s ?/<)\rs.r,
mes qui s'acquittent ?ussi bien de ce'
emploi. Voyez plutôt I
Se tournant vers eux, il leur disait :
— Encensez monsieur !..•
Les enfants encensaient gravement jusqu'à ce que le nouveau venu disparût dans un nuage et criât qu'il en avait assez.
Après quoi, Grimod de la Reynière le prenait sous le bras et le présentait à la compagnie*
l.es c/^nvivos, hommes et femmes, étaient au nombre de quarante environ i ils causaient, debout au milieu de la chambre ou assis sur des canapés adossés à la tapisserie du mur.
i\ous ne mentionnerons que les plus connus, ceux qui méritent les honneurs d'une silhouette-
Honteux et stupides, quelques hommes de rien cherchaient à se dérober dans les angles ou contre les rideaux des fenêtres donnant, sur le jardin. C'étaient, comme fe Tai dit, des gens sans épée, des arti-
sans, de peiils bourgeois j on disait même qu*il y avait un perruquier.
Il faut citer d*abord, avant tous et le premier par la réputation, ce personnage alerte, souple, et dont la tête un peu petite et si spirituellenî^nt dressée sur ses épaules, Tœil toujours en éveil, la bouche toujours sur ses gardes, comme quel- ^ qu'un qui n'a autre chose à faire qu'à se défendre et qu'à attaquer, dont Texpressîon de visage hardie va jusqu'à l'imper^ tinence, mais ne s'élève jamais jusqu'à la fierté, celui que plusieurs de nos lecteurs ont déjà nommé par son nom de Beaumarchais. Uex-maître à chanter des filles
lES CHEMISES ROUGifâ* 31
de Louis XV se rengorgeait et faisait le paon chez Grîmod de la Reynière, qu'il avaitrhaLiludededécrier,unefoisdehors.
Sur un fauteuil, environnée de cinq ou six personnes, on remarquait madame la comtesse Fanny de Beauharnais, une assez belle personne, pleine d'amabilité> qui commençait à devenir une femme de lettres, une Sapho, comme on disait alors de toutes les femmes auteurs. Elle faisait déjà cercle, ; il est vrai qu'elle sa» vait trouver de plus spirituelles choses au bout de ses lèvres qu'au bout de sa plume. Au nombre de ses courtisans, s'empressaient M. le marquis de la Gran-
0'2 LiiiS Cîli..Ml^i..S IJuL 'vji.^.
ge, le jeune piiiice de Gonzague, et surtout un homme au regard perçant, au nez pointu, qui souriait d'une drôle de façon, écoutant sans cesse, ne disant rien, et qui s'appelait Jacques Cazotte.
— Voyons, M. de la Grange, disait la comtesse de Beauharnais ; vous qui êtes de la cour, vous allez nous donner des lumières sur bien des faits. Il s'agissait, hier des Mémoires du duc de Richelieu»
— Sont-ils vrais ?
— Oui et non, répondit le marquis ; ne
[T.i' crn-^usKS noici'S. Zo
croyez rien de sa tapissière , pas plus que d'auUes traits semblables ; ce sont des romans qu'il a fait faire pour jeter quelque intérêt sur la nullité de sa vie. ..
Ri varol était venu avec ses deux sœurs, qu'il avait tout récemment appelées auprès de lui à Paris, au grand déplaisir de sa femme. On sait que le ménage de Rivarol était un enfer. O^ ki^ ?à sans doute ce qui le conduisit à traduire le Dante, bien qu'au premier aspect Tunion de ces deux talents puisse sembler impossible.
Quoi qu'il en soit ee Rivarol, un des
hommes les plus brillants de la décadence . Il 3
T- LES CHEMISES ROUGESj .\^
française^ était vôtu comme un prince, dont il avait d'ailleurs la mine et le maintien, malgré quMl ne fût que le fils trèsobscur d'un cabaretier. Il portait avec aisance un vaste habit bleu de ciel, galonné très-large et enrichi d'une multitude de boutons et de boutonnières de clinquant d'argent ; la veste était d'un beau basin, avec des bouquets brochés et ornée d'une longue frange à graines d'épiîiards. Il n'y avait guère en ce moment à Paris que deiîx hommes capables de lutter de science élégante avec M. de Rivaroi : c'étaient le comie d'Artois et Mole le comédien. Le bas de soie accusait une Jambe de cour, et sa chevelure poudré
LES CHEMISES ROUGES. Oo
avec un aii spécial étincelail aux lueurs des bougies.
Un gros homme, en perruque à bon* clés épaisses, était assis non loin de madame la comtesse de Beauharnais.
C'était Sébastien Mercier, Fauteur du Ta-^ bleau de Paris, Il s'agitait bruyamment sur sa chaise et prodiguait à Funisson la voix et les gestes. Son élocution ressemblait à son style : c'étaient la même clarté dans la même énergie, la même rapidité d'appréciation , les mêmes arêtes dans la période. Il prenait grand souci des mtclligences obscures ou sommeillantes, mois il étaii sans pilié pour les
38 LSS CHEMISES nOlGKS.
esprits vulgaires dont la petite science a été puisée aux abreuvoirs communs. On avait cru le flétrir en disant de ses ouvrages qu'ils étaient « pensés dans la rue et écrits sur la borne. » Il n'en portait la tête que plus haute, car il était fier avec raison ; et par ses drames populaires et robustes, tels que la Brouette cki vinaigrier, il tranchait vigoureusement sur les écrivains affadis de l'école encyclopédique, décapitée alors de ses chefs les plus ilîuSireSe
Parmi les voisins de Mercier, celui qui paraissait le plus offusqué, c'était M. Pons (de Verdun), un petit farceur médiocre.