s ciiKMisi:s roigks
qui a inondé les Almanachs de ses épigrammes sans esprit et de ses contes sans nouveauté, propres tout au plus à tapisser le fond des bonbonnières. Mais qui s'inquiétait de M. Pons et qui faisait attention à M, Pons, sinon M. Pons luimême?*..
J'aime mieux arrêter mes regards sur cet homme brun de visage, grand de stature, qui regarde tout le monde hardiment, qui montre un diamant superbe à son jabot, de fortes bagues à ses doigts, qui est vêtu de velours cramoisi, et dont la poitrine majestueuse saillit comn3e celle d'un géant. Au moins celui-là est
^8 LES CHFMTfîK^ ROUGES.
taillé dans une la:ge étoffe ; il est joyeux et à Taise : c'est Casanova, un intrigant solide, un vaste chevalier d'industrie, Casanova de Seingall, qui a touché à tous les rivages de l'Europe, amoureux, fripon, écrivain, prisonnier d'Etat, courtisan, banquier de jeux, espion, secrétaire, qui a été tout ce qu'on n'est pas !
Qui y avait-il encore à ce festin funèbre et goguenard, donné par Grimod de la Reynière ? Il y avait un poète terrible, qui s'appelait Robbé dans les écuries et dans les greniers où il couchait, et M. Robbé de Beauveset dans les salons sans pudeur où il était admis. Le prince
de Conll, et c'est là une de ces oclions qui honorent le plus un homme, avait acheté vingt mille francs la non-publication de ses ouvrages erotiques et antichréiiens. Robbé avait îe malheur de posséder du talent, et on le priait quelquefois, vers la fm des orgies, de réciter son Origénismc, poëme rocailleux, mais énergique, qui continuait la tradition des poètes du seizième siècle. En déclamant, il avait la figure et les gestes d'un cop.vulsionnaire, ses yeux roulaient dans leur orbite, une légère écume mouillait ses lèvres, sa voix s'enflait, et les auditeurs s entre - regardaient presque épouvantés.
40 las chkmtsils rouges.
Il y avait enfin le vieillard Goidoni, encore leste pour son âge ; Fiins des Oliviers et le censeur Coquelei de Chaussepierre.
Parmi les hommes de la noblesse, le comte de Piles, le chevalier de Casreliane, le marquis de Marnesia et le vicomte de Toustain-Richebourg.
Les femmes étaient représentées, outre madame de Beauharnais et les sœurs de Rivarol, par la comtesse de Laval, par la Î3elle marquise de Montalembert et par «ne troisième, plus belle encore, qui n'était connue de personne, et que Grimod ^e la Reynière avait présentée sous le
nom de madame la marquise de Perverie.
Ces trois dames luttaient entre elles de fierté et d'élégance ; elles s'étaient réunies par instinct; de loin on les eût prises pour trois châsses dorées, tant elles s'étaient posées majestueusement.
De temps en temps, une d'elles se penchait vers l'autre, et les frissons soyeux qu'elle imprimait à sa robe courait par toute la salle.
C'était le vent étoffé, inconnu des anciens.
^2 LES CHKMISES Is0/r,i'v.
D'aniics fois, de leurs Ifois évrnlails ouvei Is ensemble comme (rois arcs enciel, elles voilaient et dévoilaient harmonieusement leur visage encadré de dentelles et de perles.
les trois Grâce? mises à la mode du dix-huitième siècle n'eussent pas eu d'autre aspect, ne se fussent pas vues en-
,tourées d'un plus gloreux resplendissement.
C était surtout la marquise de Perverie que l'on regardait davantage.
Il était difficile en effet d'être plus belle
que cette personne, et d'avoir en même temps cet éclat reposé que donne une patiente habitude du monde, et auquel les natures privilégiées arrivent seules avant trente ans.
Qui était-elle et d'où venait-elle? Pourquoi ne l'avait-on pas vue- jusqu'à présent, ou, si onTavait vue, pourquoi ne i'avait-on pas remarquée? Jamais, de mémoire de courtisan, une femme n'avait mis pour la première fois les deux pieds dans le monde de Paris avec autant de certitude et de charme supérieur.
Elle imposait considérablement par le
regard el par le maintien, et ce pouvait passer pour un miracle au milieu de celte société composée des gens les plus spirituels et les plus dépravés du royaume, d'autant moins disposés à se laisser étonner qu'ils étonnaient eux-mêmes.
Où avait-elle pris cette témérité heureuse , cette douceur grave, enfin celte science aimable et exacte, qui fait qu'une femme n'est jamais tant chez elle que lorsqu'elle est chez les autres?
Son costume caractéristique et de la plus réjouissante fantaisie, mérite d'être dépeint depuis la chemise, qui était en
LES CHEMISES ROUCI-S.
belle toile batave, bordée de mousseline de Picardie, jusqu'aux souliers en glacé d'argent.
Par dessus un jupon de satin blanc^ elle portait un fourreau hermine, à bordures roses, avec les petits crochets en diamants et la ceinture en émeraudes.
Le fichu était de gaze à étoiles d'or sur une respectueuse de Malines ; le mince tablier, de taffetas rose fleuragé en perles.
Son chignon était demi-flottant; elle avait sur son joli bonnet de dentelles à
46 LES CHEMISES I\OUG|;S.
plis imperceptibles un chapeau de nialiage avec des pierreries in ilant (h-^ fleurs.
Ses bas de soie montraient leurs coins, et sur chacune de ses mules mignonne<^ s'étalaient un bouquet de brillants : un cordonnet d'or bordait le bout du talon.
Ainsi parée, elle luttait d*un côté avec la violence et l'extravagance des déguisements d'Opéra ; de Tautre , avec la somptuosité des toilettes de la cour.
Au moment où Ton allait se mettre à table, un bruit assez vif se fit entendre
U.S CIÏKMISES KOUC:s. 47
dans Tantichambre; on eût dit quel<[ii'un se disputant avec les valets.
Comme Grimod de la Reynière se dirigeait vers la porte d'en'rée, afin d'apprendre la cause de cette rumeur, une femme parut sur le seuil, une fort belle femme.
— Madame de Rivarol! s'écrièrent quelques personnes.
A ce nom redouté, le spirituel écrivain pâlit imperceptiblement et froissa la dentelle de ses manclieltes.
Ses deux sœurs cherchaient partout un endroit pour se cacher.
— Madame,., fit Grimod en saluant.
— Je ne suis pas invitée, dit-elîe avec l'accent anglais, et je ne demande pas à rêlre..» Je connais les influences auxquelles vous cédez... Depuis que mes belles-sœurs sont ici, 'ellôs ont porté le trouble dans ma maison. Mon mari m'a quittée et m'a enlevé mon fils...
— Pardonnez-moi, madame, de vous interrompre, dit Grimod de la Reynière après un second salut ironique ; mais si
c*est une consultation que vous venez chercher auprès de moi, je vous préviens que je n*en donne pas aux heures du souper. Aiijourd'hui l'avocat cède le pas à l'amphitryon.
Rivarol avait (ourné le dos à sa femme et commencé une conversation avec M. Casanova.
— Mais cependant... continua-t-elle.
Griraod de la llcynière saisit un cor
d'ivoire qui était appendu à la tapisserie,
et il en lira un son dolent et prolongé. K 4
SO LES CUKMISK8 ROUGiiS.
Trois hommes vê(us de noir apparurent.
— Bourguignon, la Jeunesse, Robert!
prononça-t-il, emparez-vous de madame, et transportez-la dans la chambre des douleurs.
■ Immédiatement madame de Rivarol fut enlevée, malgré ses cris, et enmenée hors de la salle du festin,
On était tellemment habitué à ses escftpadcs, que cet incident et l'ordre qui le termina ne surprirent personriC.
Grimod de la Reynière s'avança toutefois vers Rivarol, comme pour s'excuser de la liberté qu'il avait prise, mais celui-ci fît la moitié du chemin et lui frappa sur Tépaule en souriant d'appro^ dation.
Alors l'heure du souper sonna.
Une musique invisible se fit entendre dans le lointain, et contribua à donner une teinte d'enchantement aux scènes qui allaient se dérouler.
Grimod invita l'assemblée à passer dans la salle du festin ; ]ui-même se diri-
gea vers la belle marquise de Perverie à ' laquelle il olîrit sa main, précédant le cortège de ses quarante convives.
— Où diable ce coquin de la Reynière a-t-ilété dénicher cette belle inconnue?
demandait Beaumarchais à Toreille de Cazotte.
— il paraît que c'est une jeune veuve de province» répondait celuî-ci; son mari était un ours septuagénaire qu'on a trouvé gelé, un matin, dans sa gentilhommerie. Alors la marquise a tiré le verrou sur ses domaines, et voilà qu'elle est à Paris.
— Qui vous a raconté cela, Cazotte?
— Personne 4. • ^
On traversait une pièce entièrement' ob§cure.
Beaumarchais garda le silence.
Tout à coup une toile de théâtre se leva rapidement et laissa voir la salle à manger.
Ce ne fut qu'un cri d'admiration.
Les convives se crurent un instant
£4 LES Cnrv^ûISES roloes.
transportés au pays du soleil, tant Téclairage était exagéré et splendide.
Un lustre de théâtre pendait au-dessus de la table ; ses cristaux, taillés en fleurs de lis, lançaient des feux changean(s, sans cesse remués.
En outre, il y avait trois cent soixantecinq, bougies en l'honneur des trois cent soixante-cinq jours de Tan; c'était d'un aspect féerique.
Une galerie supérieure faisait le tour de la salle; elle était indiquée par un cordon
de feu qui se délachait. vivace, sur des draperies riches et sombres.
La table était ronde, symbole de l'égalité, et ornée d'une multitude de fleurs embaumantes, qui reposaient dans de magnifiques vases de porcelaine de
Sèvres.
Au milieu, par une antithèse de l'espèce la plus choquante, s'élevait en guise de surtout un catafalque en velours, par-^ semé de petites larmes d'argent clignotaules et de petits os disposés en quinconces.
:56 Las ciiF.::i<Ls iiolues.
Celre déplorable et hMlicinle parodie donna le frisson à quelques-uns; mais comme on s'attendait généralement à des choses extraordinaires, on ne s'en étonna pas plus qu'il ne fallait.
, Lorsque tout le monde se fut assis, on reconnut qu'il y avait une place vide.
Instinctivement les regards se tournèrent de ce côté.
Grimod de la Reynière s'en aperçut et satisfit la curiosité unanime par ces paroles :
— M. le duc de Noyal-Treiïléan nous excusera de ne point Tavoir attendu .
Il aura falla, sans doute, des causes majeures pour motiver son absence.
C'est la première fois qu'il manque un de mes soupers.
— Attendez donc, s'écria le marquis de Marnesia ; mais voilà plus d'une semaine, en effet, que Ton n'a vu^ le duc de Noyal-Treffiléan.
— C'est inconcevable de la part d'un homme si fort à îa njode, ajouta la corri • tesse de Laval.
— Il faut, coilune dit notre hôte, qu'il lui soit arrivé quelque chose d'imprévu, de bouleversant, de peu commun, murmura le poète Robbé«
— Ze crois plutôt, dit (ioldoni, qu'il se cace exprès pour faire parler de ioui.
— Non, dit tranquillement une voix ; M. le duc de Noyal-Treffléan sera ici dans une heure.
C'était Cazotte qui venait de parler.
— Comment le savez-vous ? demanda Grimod de la Hevnièrc en mnL
LES CHc^.Tisn;^ nounKi^. H3
J'en s îis certain.
L'entrée du premier service détourna immédiatement l'attention de ces paroles mystérieuses, et l'on cessa de s'occuper de la place vide .
Le nouveau spectacle qui s'offrit aux yeux éblouis des conviés était d'ailleurs de nature à les absorbser complètement, *•
Mais avant de continuer cette relation, je demanderai la permission de retrogra-
0(ï LES CHEMISES ROUGES^
der quelque pen, afin de voir ce qui avait pu empêcher le duc de Noyai Treffléan de se rendre plus tôt au souper fantasque de Balhasar Grimod de la Reynière.