u:^ (:ni:MisKS noiGES
— La clef est enlrée.
— Curieuse! dit Trois-Mai en riant.
— Puis, la clef a tourné, continua Chrish îine en baissant la tête.
— Ah! la clef a tourné ?
— Oui ; une fois d'abord. . . et une autre fois ensuite. Le couvercle a cédé.
Alors...
Alors, tu as levé le couvercle!?
Non, répondit Christine.
r LES CHEMISES ROrCîiS. '2'."î
— Non:
— J'ai entendu da bruit, la peur m'a prise, et je n'ai eu que le temps de le laisser retomber.
— Ah I s'écria Trois-Mai, tu vois bien que tu avais levé le couvercle.
— Oh I si peu, si peu !.•.
— Enfin, voyons la suite.
— Quand je n'ai plus rien entendu, je me suis rassurée, j*ai rougi de mon indis* crétion et j'étais bien résolue à ne plus
9Ai las CHEMISES rouges.
luer désormais le rôle de la septième
femme de Barbe-Bleue.
•— Lorsque?
-— Je me suis aperçue qu'un papier • passait.;;
— Aïe! aïel
— Dans ma précipitation à refermer le coffre je n'y avais pas pris garde. Juge du danger que j'aurais couru si je ne m'en étais aperçue a temps !
— Enfin, ce papier?
LES CHEiVfISES ROUGES. J||5
Ce paoier. , . c'était un cahier.
— Bon ; mais ce cahier !
Christine hésita un moment; puis, toute confuse:
— Le voilai dit-elle*
Trois-Mai ne put s'empêcher de partir d'un éclat de rire qui alla briser ses notes argentines contre les murs refrognés»
Christine la regardait avec étonnement.
Que faire ? dit-elle.
^6 LUS CHEMISES ROLGES.
— Danie 1 il faul lire.
— Tu crois ?
— Assurément.
— Je n*ose..* fit la jeune femme*
— Pourquoi cela?
• — Si mon mari venait à l'apprendre eî à se fâcher ?
— Alors ne lis pas.
Christine leva sur Trois-Mai un éloquent regard.
IBS CEEMISES HOUGES. 217
— Trois-Mai, diU^lle, tu as tort de t'amuser de mon embarras; je souffre, bien vrai! • Si jamais tu es mariée, écoute ce que je dis, tu te souviendras de mes inquiétudes et peut-être alors ne riras-tu pas autant.
Ce peu de mots avaient été prononcés d*ua accent triste et simple, qui alla au cœur de Trois-Maic Elle demeura les yeux vagues, et comme réfléchissant.
Tout à coup elle saisit le manuscrit qui était dans les mains de Christine,
— Lisons, dit elle; car à ta place, oui, je le sens, j'eusse fait ce que tu as fait.
Chrisline poussa un cri de joie.
Lisons! répéla-t-elle.
Les deux jeunes femmes se rapprochèrent et placèrent le manuscrit sur leurs genoux. Trois-Mai le tenait d'une main, tandis que de l'autre elle entourait les épaules de son amie. Celle-ci tournait les feuillets.
Leurs deux têtes se touchaient par les cheveux mutins et brillants placés sous un mince filet de jour pâle descendu par la fenêtre.
^". lES CHEMISES ROUGES, 2l9
r Elles commencèrent.
Christine lisait à voix haute, en se guidant du doigt.
Trois-Mai suivait du reaard.
Voici quelques fragments de cet écrit.
Certains d'entre eux ont la valeur d'un document historique et ont occupé jadis les libellistes.
C'est la crème et la quintessence du panier des extravagances du dix-huitième siècle.
fjÛ LES CHEMISES ROUGES.
En tête de la première page on voyait:
JouxEMAii irvTiiii:
WJ MOIS DE JUILLET AU MOIS d'oCTOBHE. *"
Nous transcrivons au hasard :
a 4 juillet. — Après de vaines tentatives, je suis enfin parvenu à susciter une rencontre entre M. le duc et la célèbre personne connue sous le nom de chevalière ou chevalier d'Eon, La chevalière avait une robe à la circassienne» relevée par des nœuds de perle ; elle portait à la main un bouquet de lleur^ qu'elle a jeté
f lES CHEMISES ROUGES. 221
.Rjio'jOfi ^n'r\ .îii:) -'a.t t-.'l
nonchalamineat au moment du combal,
M. le duc en a été quitte pour un coup d'épée à Tépaule gauche.
» 7 juillet. — Fait conduire M. le duc dans une voity. escortée et fermée chez les trappistes Ju couvent de la Meilleraye. M. le duc y est resté trois jours, et on est parlile quatrième, emmenant avec lui deux frères qu'il était pair venu à détourner de la voie pieuse.
>. '20 juillet. — Pendu M. le duc pour la première fois.
>» V août. «-» Procuré à M. le duc, pen-
dant la nuit, des visions enchanteresses
en matière de songe. Le ciel de son lit s'est ouvert par un mécanisme ingénieux, et a laissé voir à ses regards un ciel véritable, bleu, rose et étincelant, peuplé de personnages animés, rempli de chants d'oiseaux et parfumé des odeurs les plus divines. Une nymphe s'est détachée , en effeuillant des roses jusqu'à ce que le lit s'en trouvât couvert. Alors, par des teintes et des gradations presque insensibles, les nuages ont pâli, les étoiles ont fermé l'œil, etnymphes, fleurs, oiseaux, tout a disparu.
» Premier lundi d'août. Visite à ma-
dame Fleuret, me des Deux-Ecus# L'industrie de cette femme est originale et nouvelle. C'est la directrice des Ressembleuses. Elle chorche partout les filles qui ressemblent aux plus belles femmes de la cour et de la ville. Elle les habille comme elles, leur fait affecter le même son de voix, adopter les mêmes tourna-. res de phrases, les mêmes mots favoris; L'illusion est complète autant que possible. Rien n'égale en ce genre l'habileté de madame Fleuret, qui est riche et qu fait son métier en grand; c'est une artiste véritable. Elle a ainsi vendu en effigie les beautés les plus considérables du royaume, la reine , la duchesse de Foîi-
224 LË8 CU£MIS£S AOUGSS. > i
gnac et pliisieui'iô aulrcb. Tous ks Ixions, amoureux des nuages peints , abondent chez elle. Madame Pleui et est en relation suivie avec les femmes de chambre et les laquais de grande maison ; par conséquent elle se charge de fournir à toutes les commandes et cela dans le plus bref délai.
» Demandé pour M. le duc la princesse deL***,
» Pris note par madame Fleuret de cette fourniture, et renvoyé à quinze jours.
L£S CHEMISES KOUGEâ. 225
» 19 août.— Pendu M. le duc» pour la deuxième fois.
» 3 septembre. — M, le duc s'est réveillé ce matin sur Tarêie du toit de la Saintè-Chàpelle, où je l'avais lait lier solidement.
» Il a d'abord manifesté quelque surprise en se voyant dans le ciel, puis il a crié; mais comme le temps était fort beau et 'que cinq heures \enaient à peine de sonner, il a fini par prendre (ranqui-îement son parti et par se rendormir. Une heure après, sa respiraaon éîaii mesurée et douce comaie co]!c (Vim enfant.
226 LBS CHEMISES ROLGES.
» 6 septembre. — Donné à M. le duc une fête mythologique, d'après les plus célèbres écrivains de l'antiquité. Au point dujour, M. le duc s*est trouvé sur un rivage inconnu ; une robe de laine blanche couvrait son corps; ses pieds reposaient sur des sandales.
[ » Avant qu'il ait eu le temps de se rendre compte de sa situation, une barque conduite par un vieillard à la barbe neigeuse, s'est dirigée vers lui.
» Qui est tu ? lui a demandé M. le duc.
y> Je suis le fils de la nuit et de TErèbe, je suis Caron.
r lES CHEMISES ROUGES. 227
» La barque dans laquelle était eulii' M. le duc a lentement siloni-ic les eaux, pendant que plusieurs ombres, nageanî.
vers elle, s'épuisaient en efforts désespérés pour se cramponner à ses bords. Le nocher s'est montré impitoyable et l-'S a repoussées maintes fois de l'avirouv..
j> Ensuite on a traversé le Tartare, qui était représenté dans toute son horreur : ténèbres souterraines, bruits de chaînes, grands brasiers vomissants, sanglots et figures tordues, corps calcinés, rochers couverts de cendre rouge, abîme de ccuileuvres, roues tournantes, marais infec-
tes, ])las[^hèmes et î^ém^ssements sans lin.
»Un démon guidait M. le duc dans ce îabyrhiihc efifroyable, et le trio des Furies agitait ses torches pétille ntes en le précédant.
»M. le duo, qui était demeuré froid jusqu'alors» a paru goûter quelque agrément en se trouvant tout à coup dans les Champs Ely&^éenSe
» tJn vcnl mélodieux comme le dernier sGiipir d'une flûte circulait sous les î)0: nuels en iieurs d'un jardin à perte dfe
|s iBS CHEMISES ROUGES. 229
^ue. 11 y avait des gro'ipos crhomnies qui étaient assis sur le gazon : ils' portaient la tunique aux manches courtes et étaient couronnés, les uns de violettes, les autres de narcisses meiés au lierre.
M. le duc s'est approché d'eux en les interrogeant. C'étaient Laërte, Platon le grand, Ménaudi lia, Philibert De-
lorme et le léger Hamilton ; leur conversation Ta surpris et intéressé au dernier point ; et il ne serait pas du tout impossible que M* le duc eut pu se croire, du moins pendant quelques minutes, retranché pour tout de bon du nombre des vi-
VOiltS,
230 L'iS CHEMISES ROUGES^ ^.
» Un banquet, auquel les sept sages de la Grèce sont venus le prier gracieusement, a continué rillusîon, en imprimant toutefois une direction plus humaine à ses plaisirs.
Les vins dorés de TArchipel ont abondamment coulé dans les coupes d'argent, d'onyx et d'or; les parfums asiatiques ont brûlé sur des trépieds , et des joueurs d'instruments cachés dans le feuillage ont enivré les convives de riantes harmonies. Hamilton etLaërte sont tombés sous la table.
» La fête s'est terminée par [un ballet
général, auquel est venue s'adjoindre Isa " société de madame de Lauraguais ( qui avait prêté son parc à cette mascarade)^ et la plupart des sujets de l'Opéra, déguisés tous, hommes et femmes, en égypans et en bacchantes.
i/ 8 septembre. — Pendu M. le duc pour la troisième fois. »
Christine et Trois-Mai s'étaient arrêtées après ce passage; leurs yeux se levèren et se rencontrèrent pour échanger une expression d'étonnement.
[ En effet, ce journal devait leur paraUrç
iDÎzarre : queres folies ! quels plaisirs ! çà et là, il est vrai, une couleur douteuse ou une gouttelette de sang. Mais pouvaientelles croire à la réalitéde ces récits, tout au plus eomparables à ceux de M. Gaiîand?
— Allons ! c'est un roman que fait ton mari, dit Trôis-Mai.
— Tu crois f Christine était pensive.
— Comment veux-tu qu'il en soit autrement?
r;^ Les chemises rouges. 253
Ce réveil sur un toil, celle barque h Caron et ce refrain d un pendu ?
— Je t'ai dit Trois4Iai, que mon mari était ragent de M. le duc de Noyal-Treftléan. Cet écrit nous indique la nature de ses rapports avec ce grand seigneur.
— Mais, Chrisiiiie, songe donc à tout ce qu'il y a d'extraordinaire dans ce que nous venons do lire.
«— J'avoue que cela dépasse mou intelligence.
— Voyons plus loin, dit Trois4îai.
2t>4 LES CHEMISES ROUGES»
— Tu as raison.
Elles reprirent leur lecture après avoir tourné plusieurs feuillets.
« 10 septembre. — Avoir jeté M. le duc dans la Seine et l'avoir servi comme un poisson au souper de M. Grimod de la Reynière, où il n'a repris ses sens qu'au moment d'être mangé par les convives. »
— Quel duc original I dit Trois-Mai.
Christine continua ;
« H septembre. — Visite au docteur Palmézeaux»,. »
— Le docteur Palmézeauxî s'écria la jeune fille.
— Tu le connais?
— C'était mon protecteur à Thospice, mon ami. Oh! voyons ! voyons I
— Les révélations du docteur m'ont appris un important secret, au sujet de cette jeune fille que M, le duc avait fait jeter hier soir dans Paris, seule, sans pain, sans argent et que j'ai fait conduire chez ma femme, é. »
236 LF.S CHEMISK^ nf>!-^!;S.
Christine se tiitelse tourna vers li ois- Mai.
— C'est de moi qall s'agit, dit celle-c i en frémissant malgré elle.
La main de Christine saisit celle de l'enfant.
— C'est de nous, dit-elle; ce qui te regarde me regarde, et ce qui te frappe me frappe aussi.
Mais une pâleur subite avait remplacé sur les joues de Trois-Mai les vives couleurs qu'y avait versées sa gaiefé d'au- | parafant.
— Moi j'étais sous la puissance de ce duc ! pensait-elle épouvantée comme si elle eût senti une couleuvre dans son sein.
— Comment se fait-il?
— Vois donc encore, je t'en supplie.
« Le parti que je peux tirer de cette découverte, lut Christine, est immense et équivaut à une fortune. Je dois cacher, avec soin le secret de la naissance de Trois Mai.,, jusqu'au jour où,,.»
Elle s'interrompit pour porter la main à son cœur qui défaillait.
— Lis donc, murmura la jeune fille avec anxiété.
• Mais le livre tremblait tellement entre les doigts de Christine qu'à son tour elle fut obligée de le prendre.
Un intérét»puissant lui serrait Tâme , elle ue respirait plus.
Encore une ligne, et elle allait savoir quel lien existait entre elle et ce grand seigneur qui semblait s'être délecté dé ses misères.
Encore une ligne, et elle allait savoir
[\ U£5 CHEMISES ROUGES; p 259
si elle devait être fière ou honteuse de son origine, si elle devait relever la tête ou rincliner davantage.
Elle cherchait cette hgne, lorsque tout à coup la porte de la chambre s'ouvrit et François Soleil apparut sur le seuil.
Il s'arrêta immobile.
A la vue de ces deux femmes serrées Tune contre l'autre , frissonnantes et dévorant d'un œil effaré les pages de son infâme manuscrit, il comprit tout.
Sa face blanchit, ses nerfs tressaillirent.
240 LES CHEMISES ROUGES.? fe
D'un hy^nCi il s'élança vers l'endroil où Chrisline et Trois-Mai étaient assises.
— Malht lieuses l cria-t-il.
Et sautant de ses deux mains sur le cahier révélateur, il le ressaisit avec rage et Tenfouit ^ans sa poitrine.
Les deux jeunes femmes se rejetèrent sur leurs chaises, pâles et agitées d'une inexprimable (erreur.
Le saisissement les avaient rendues muettes.
^' Sortez ! dit-il à Trois-Mai après un instant de silence effrayant pour tous les trois.
Pais, eomme la pauvre Qiie ne remuait pas plus que si elle eût été de pierre, il la prit par la main et la conduisit jusqu'à la chambre voisine dont il ferma la porte au verrou.
11 revint devant sa femme.
Ce qu'il éprouvait alors, nul langage
o«iô^
humain ne saurait l'exprimer; c'était de
la honte, de la confiisign, de la crainte et
du désespoir.
III iô
242 LES CnEUISES R0UGE3.
Aux yeux de Chrîsline il sentait qu'il n'était plus qu'tin monstre maintenant, que tout amour lui était désormais fermé, tout respect impossible.
Le hasard luiavait arraché son masque, et la laideur de son âme apparaissait entière.
Ses dents se choquaient.
Il avait froid.
Ou eût dit la colère décontenancée d'un serpent dont un coup de pioche vient d'exposer au grand jour le ténébreux retrait.
LES CHEMISES nODGEi^. 243
Enfin il balbutia :
— Avez-vous*..tout... lu?
— Non, répondit faiblement Christine, qui n'osait le regarder en face.
— Avez-vouslu ce qui concerne Trois»
Mai? demanda-t-il encore.
— J'allais tout apprendre lorsque vou5 êtes entré.
11 respira.
— Ainsi vous ne savez rien sur elle»
sur sa naissance?
244 "^ LES.îitttKi>Hfc>liS ROtiiES-
— Rien.
François Soleil fil deux ou trois fois le toiir de la chambre. Au dernier tour il s'arrêta : sa femme fondait en larmes.
11 prit une chaise et s'assit dans un coLa, sans mot dire, comme pour laisser à cette douleur le temps de se passer. Ainsi font les hommes.
Quand il crut le moment venu:
— Christine 1 dit il doucement, Chrisne!
Pas un SQuItle, pas un geste.
'tES CHEMISES ROUGES, 245
i II se leva et chercha à lui prendre la main.
Ace contact inattendu elle palpita; une horreur involontaire s'empara d'elle et sa tête se redressa.
François Soleil recula par un n;iouvement maciiinal et hcotcux. Il venait de lire sa condamnation dans un regard da sa femme.
Aussitôt la brutalité r ntra chez lui\ en même temps que' la nette perception de son infamie. Le sang lui arriva aux yeux, et il donna un grand coup de poing sur la table.
2Î6 Las CIIEiUSfiS ROUGES.
— Pardieu! je vous trouve bien irn- ,)rudénte et bien hardie de vous mêler de mes affaires. Qui vous a donné ce droit de fouiller ainsi dans mes actions, et de chercher à pénétrer ma conduite?
Pourquoi profiter de mon absence? Âi-je jamais refusé de répondre à vos questions, et ne pouviez-vous me demander C0 que vous teniez tant à savoir? Mais non, non ! il vous fallait la ruse et la désobéissance. Vous savez tout, à présent.
Eh bien! en étes-vous plus avancée?
A mesure qu'il parlait, son débit de.
venait précipité; il se familiairlsait avec son courroux.
lES CHEMISES ROUGfiS. '247
— Vous vous trouviez trop heureuse
comme cela, n'est-il pas vrai? La tranquillité vous pesait sans doute. Il est des femmes qui préfèrent le malheur au repos. A présent, vous n'avez plus rien h désirer, vous êtes satisfaite; vous avez de quoi pleurer, c'est une occupation.
Ah! vous voilà bien toutes, machines à sensibilité, toujours en quête d'un motif de douleur! Il faut que votre cœur mange incessamment, qu'il ait, comme votre corps, sa pâture quotidienne ; et lorsque vous avez passé un jour sans lui donner un soupçon, ou une inquiétude, ou un projet à dévorer, vous vous croyez mortes ou perdues!
348 LES CHEMISES ROUGKS.
Il la reiiarda.
— Mais parlez donc au moins traites donc quelque chose I cherchez donc^ à Yous défendre ou à vous excuser»
Au lieu de lui répondre, Christine, dontles yeux avaient séché à ces paroles; 'se leva d'un pas ferme.
— Où rllez*vous? dit-il en semolfaM devant elle.
— Je m'en vais.
— Christine!
ISS CHEMISES ROUGES. 249
— Je ne peux plus vivre ici; je veux partir avec Trois-Mai.
— Christine !
— Vous ui'avez trompée indignement, et je me déshonorerais en restant un instant de plus»
' François Soleil était hagard; il passa deux fc?s la main sur son front, comme pour rappeler une idée, une phrase, un mot.
Ecoutez-moi , ,• murmura-t-iL
250 £es chemises rouges; r
Sa femme, ayant levé les yeux sur lui, en eut pitié. .
EUeTécouta.
— Vous me haïssez donc bien? demanda-t-il presque en tremblant.
— Je ne vous aime plus.
Il chancela comme s'il eût reçu un coup de couteau, et il étouffa un gémis ' sèment.
— En vous épousant, continua Chrisûne, j'avais cru épouser un honnête
homme ; vous avez abusé mon père, vous m*avez abusée ; il ne doit plus y avoir rien de commun entre nous.
— Un... honnête homme! répéta répéta François Soleil qui se redressa à ce mot ; et qui vous dit que je pouvais être un honnête homme? Qu'en savez-vous?
Croyez-vous que c'est toujours par plaisir qu'on se fait lâche ou coquin? Qui vous dit que je n'ai pas essayé d'être un honnête homme et que la fatalité ne s'est pas mise en travers de mes bonnes intentions? Non, je ne pouvais pas être un honnête homme, je ne pouvais pas I je ne pouvais pas ! entendez-vous?
î f-'^ <ïnËMfSES notions* Christine h.>cha h iè\e incr'^rlulement.
— Ah ! vous ne me croyez pas! Il vous paraît que rhonncîeîé est une chose naiiirelTe, parce que vous l'avez trouvée en vous, au matin de votre vie, et que personne ne l*a en pêchée de croître.
Gela ne vous a rien coûté et vous croyez ^(le cela ne coule rien aux autres. Allez, mon vice est plus à plaindre que votre vertu n'est à louer. Vous n'avez pas eu d'effor(3 à faire, vous, pour être aimante et bonne ; nul n'a jamais empêché votre sourire ; à peine venue au moncfe, quelqu'un vous a prise sur ses genoux en vous faisant saufoi ; vous appartenez à
Ieô {::';■.••! ;>::;•■ noies. 2<.3
celte nature de filles ou peuple issues de pères laborieux et de mèros respectables. Pourquoi donc n'aurl<^ -vous pas été honnête?
(L Et moi» pourquoi i^Mirais-jc été? Je suis né au plus bas de Téciielle humaine, dans la boue, par hasard, accueillit comme un fardeau, déh^j'ssé conime un S'ebut. Au moins, vous, Christine, vous avez eu autrefois quelq-ies journées de bonheur, lorsque vous étiez petite. Mais„ moi, je n'ai eu ni enfance, ni jeunesse. Ma mère étiât mépri-^able, etj'avaisbcau faire je ne pouvais pasTaimer; d'un tegard elle me faisait reiUrer (ouïe ma ten-
2j4 les chemises rouges.'
dresse au ventre. Un soir que j'étais "affamé de tendresse, j'essayai de l'embrasser pendant qu'elle dormait ; elle se réveilla, et s'armant de l'âme d'un balai neuf, elle me mit tout le corps en sang, yoilà ce que c'était que ma mère. Allez donc chercher de la graine d'honnête homme parmi ceux que l'on élève ainsi ! La pensée ne m'est venue que par la souffrance. Au moins, vous, il vous re- ^'ient quelquefois sur la fignre, ne fût-ce que lorsque vous dormez, il vous revient d'anciens sourires; je vous en ai vu.
^ Maïs moi mes sourcils sont restés froncés depuis ma maissance : le cri per-
tE:é' (^fe^isEs rouges; 253
pétuel a déformé ma bouche et fendu mes lèvres ; mes joues ont pâli sous les soufflets ; et sous les pleurs. Et puis, quelle éducation m*a-t-on donnée? quels principes ai-je reçus? quels exemples m'a-ton dit de suivre? Je n'ai jamais rencontré que des gens grossiers, imbéciles et criminels. Si le ciel voulait faire de moi un lïbnnête homme, il fallait qu'il s'y prît autrement, car il est des hommes comme des fruits qui pourrissent à côté des mauvais. J'ai eu tous les bons instincts et tous les bons instincts ont été tués en moi, un à un jusqu'au dernier* Personne n'a voulu plus fermement que moi l'honnêteté, soyez-en certaine, Christine, et
personne plus qun moi n'rn a été incessamment détourné comme par un bras de fer. J*ai du courage pourtant, un cou- , rage atroce. Mais entendez donc incessamment le chant des bourses d'or secouées à vos oreilles ! Essayez donc de dormir sur un grabat gonflé de tentations infâmes I J'ai cédé, mais au dernier moment, mais après avoir défendu le terrain pied à pied, acculé contre la mort. »
Cette fois, Christine l'écoutait altenllvcment, mais elle ne le comprenait pas ou elle ne voulait pas le comprendre. Si devant elle, quelque chose pouvait plaider pour lui, c'était son accent plutôt que ses
f LES CHEMfSES ROUGES. 257
paroles, c'était son visage plcûniif, c'était son geste amer.
Elle ne bougeait pas.
— Allons, Christine, reviens à la raison, essaya-t-il de dire ; il ne faut pas l'affecter comme cela. Demain tu n'y penseras plus. Les meilleurs ménages ont leurs mauvais jours.
Et il fit un effort pour sourire gaiement.
— J*aicu le tort de te parier trop haut;
une au(re fois je me con-iondrai mieux; m 17
'258 LES CHEMISES ROUGW.
ce n'est que le premier mouvement. Tespère que lu ne m'en garderas pas raneuHe. Tiens, rends-moi la clef, afin que je serre ce cahier qui a été la cause de notw querelle,
Christine fouilla'dans sa poche et teo-dit la clef.
Il la prit.
Son regard tâcha de surprendre le sîen^ mais vainement.
Il alla droit au coffre, devant lequel il fut obligé de s'agenouiller pour l'ouvrir.
Pendant cette opération, Christine s*écria soudainement en cachant sa figure :
— Ohl c'est un métier abominable!
— Je le sais bien, dit-il sans se retourner, mais je n'ai pas pu en trouver d'au» tre.
— Vous n'avez donc pas d*âme?
— Plût au ciel que je pusse dire nonf Le coffre était fermé; il se releva.
— Eh bien! si vous voulez me le prou-
200 LHS CHEMISES ROUGES. , ■
ver, reprit-elle, lai:5sez.moi partir avec Trois-Mai.
— Encore !
— Cest la seul grâce que je vous demaude.
Où irez-vous ? f i^^?
— Je Tignore mais qu'importe!*..., François.,, je vous en prie.,.
— Eh bien! non, s'écria-l-il impétueusement, vous ne partirez pas, je ne le veux pas. Vous êtes mou bien 6l ma
LBS CHEMISKS KOL'GKS. 201
chose. Pourquoi vous ai-je prise, après tout? ce n'est pas pour votre plaisir, c'est pourle mien. Vous ne partirez pas.
— 0 mon Dieu ! murmura Christine.
— Vous m'êtes nécessaire ; j'ai besoin de vous voir, de vous parler* Tant pis 5 cela vous déplaît. Vous savez bien que je n'ai que vous au monde. Je me su^'^ habitué à votre visage, à votre voix si douce, à votre manière de parler, de sourire, de marcher, à tout ce qui est vous enfin. J'aime jusqu'à vos pleurs et à vos plaintes. Moitié de ma chair, vous devez souffrir ce que je souffre, saigner là où
262 LfiS CHEMISES ROUGES«
je saigne, tomber là où je tombe. Appelesz-moi démon, je le veux bien ; mais si démon que je sois, j'ai besoin chaque JQur de ma part de paradis : il me la faut, dussé.je la prendre de force, car il est trop clair que je ne l'aurai pas dans Tautre monde.
-Ohltaisez-vo^I^'^^^^^^-^^^^--
— Il me faut votre bonté et votre douceur après une journée de crime et de honte. Au bout de mon désespoir, il me faut votre radieuse insouciance et votte tranquilité d'âme. Mes iric«s cherchât vos vertus. Est-ce vous que j'aime, ou
est ce moi que j'aime à travers TôusT Je n'en sais rien. Toutefois est-il que vous ne pouvez pas partir et que vous ne partirez pas,
— De grâce I
^ — Non ; les démons ne laissent pas ainsi s'envoler les anges d'entre leurs inains.
— Vous me tuerez donc? demanda C&rîstine.
^ — Je vous emprisonnerai pour mieux vous adorer à mon aise ! répondit François Soleil.
2(i4 LES CHEMISES ROUGES.
— Ah ! je suis damnée l s'écria la pauvre femme en se laissant tomber sur une chaise.
— Non. Mais vous lâcherez de vous habituer à moi, tel que je suis et tel que vous me connaissez maintenant. Si c'est un sacrifice, eh bien ! vous en serez bénie et récompensée plus tard. Ne soyez pas désolante et inflexible, C.aistine. Peutêtre auprès de vous deviendrai-je meilleur, peut-être Dieu permettra-t-il*. .
— Ne parlez pas de Dieu.
— C'est vrai ; Dieu n'a rien à faire ici.
LES CHEMISES KOUGES. 265
j'en parlais seulement pour le faire plaisir; mon Dieu, c'«st toi, rien que toi. Ne t'en va pas, je t'en conjure.
Et les deux seules larmes que cet homme eût jamais répandues apparurent au bord de ses paupières.
Après un momewt de silence :
: — Christine, quel mal t'ai-je fait î Quelle peine sérieuse t'ai-je causée ? Mon cœur a4-il été pour toi celui d'un malhonnête homme ? Hélas ! hélas I atix jours les plus horribles de ma destinée, j'ai su trouver pour toi des sourires de bonheur et d'à-
266 I^S GHEIIISES ROUGESt
mour. Que t'importent ce livre et les absurdités qu'il renferme? Dis-moi suis-je quelquefois rentré ici avec du sang sur les vêtements ou sur les mains? Tu sais bien que non... 4h! si j'ai été, par hasard, pâle et brusque, et frémissant, si ma voix ne t'a pas répondu, si mon œil est resté attaché à la terre sans sourciller, si de mou bras j'ai écarté ta caresse naïve, pardonne-moi, Christine, pardonne-moi! Mais ne t'en va; ohl reste 1 reste !
— Non, dit Christine, non.
— Reste! continua-t-il en joignant les mains, tu seras heureuse désormais, je ne
serai plus ni brutal ni jaloux, tu sortiras quand tu voudras , à toute heure ; tes moindres désirs seront exaucés. Que veux'tu? Que te faut-il? Parle, est-ce de l'argent, beaucoup d'argent? J'en ai*
tiens...
Il s'élança vers un secrétaire, mais sur un mouvement de dégoût de la jeune femme, il s'arrêta.
— Eh bien l non^ non, dit-il ; c'est vrai, je n'ai plus la tête à moi, je deviens fou. Christine! aie pitié I
Il tomba sur ses deux genoux.
— Reste I je ne te dirai plus rien, je ne
t'approcherai plus, je me tieiiJiai toujours à distance, comme à prës ai. Je ne serai plus ton mari, je serai ton laquais, ton esclave. Tu seras libre de me haïr et de me détester, mais, au moins, que je te voie, que je t*entende, que je respire Tair que tu respires I
— NonI
C'était décisif.
Elle fît en même temps un pas vers la chambre où Soleil avait enfermé Trois- Mai,
Lui, en un clin d'œil il fut deboul. Sa figure changea ou plutôt redevint ce
qu'elle était un quart d'heure auparavanf . Le feu de ses joues brûla ses larmes, et if n'en parut plus rien.
— D'un tour de bras, il ramena sa femme au milieu de l'appartement.
I" Une idée lui était venue, à lui, l'homme aux idées.
— Tu n'aimes donc pas Trois- Mai?
dit-il.
— Quoi ! s'écria (iiristine sans comprendre.
— Tu ne l'aimes donc pas ? réponds.
— Hélas! c'est ma seule tendresse.
c'^est mon unique amitié. Trois-Mai, c'est ma sœur, c'est presque ma fille ; moi, ne pas l'aimer !
Il la regardait fixement.
— Ahl s'écria-t«elle tout-à-coup comme frappée par un éclair ; je comprends : vous pouvez la perdre et vous la perarez! vous la perdrez, n'est-ce pas?
il resta muet.
— Oh I oui, je le devine à votre regard cruel, oui, vous êtes capable de tout, même de vous venger de moi sur elle. 0 lâcheté ! sur une enfant! Mais répondrez-
VOUS, à \otre tour? La perdrez -vous^ dites?.. .
Elle attendait anxieuse, égarée, toute tremblante.
— l Cela dépend de vous, dit-il froide.ment.
De moi?.i
— De VOUS; répéta-t-il.
Je resterai! dit Christine..;