‹ Les folies d'un grand seigneurChapitre 12 sur 15 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

[: L'agonie du XVIII' siècle. (Smte,)

La fenêtre d'Emile ouvrait sur les jar-^ dins de l'hôtel de Peivéïle, qui s'étcndcîcnt dc?nsla direction ''-^ f liamps -Ey-îécs, et qu'entourait u;; cordcn de ffin-

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railles dissimulées sous des escaliers verdoyants. Ces jardins, planLés àlamanière anglaise, rivalisaient d'afféierieet de contre-sens avec les folies les plus célèbres, telies que: Bagatelle, Colifichet, Brinborioiî, rilermitage de M. le duc de Croy, le jardin de madame la princesse de Guéménées à Moatreuil, celai de M. le comte de Caramas, à Roissy, et tous ces autres jardins philosophiques dont les environs de Paris, et Paris lui-môme étaient infestés depuis quelque temps.

On y voyait des charmilles, des bassins, des berceaux, des salons de gazon, des quiconces de roses, des pavillons et des

volières. On y voyait des ruisseaux dont les cailloux formant le lit avaient été Tobjet d*un choix scrupuleux, petits cailloux roses, bleus, blancs, nettoyés tous les matins avec une brossQ. Ces ruisseaux serpentaient comme dans les églogues et faisaient entendre un doux murmure augmenté par des moyens artificiels.

Le conte d'Aline, reine de Golconde, avait mis à la mode, dans tous les jardins, les ponts de bois coquettement jetés sur les ruisseaux, 11 y avait donc un pont dans le jardin de madame la marquise ue Perverie, comme il y avait un temple de Saturne, comme ii y avait aussi un ermi-

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tagejcarles ermites consliluaicnt alors une série de faunes et de syivaias. Cotte espèce de grotte moussue et ruinée au dehors, fermée par une porte branlante, était décorée à Tintériour de meubles 5^inzolins aveo des encadrements argentés et quelques petits sujets du peintre Pater.

Mais la grande curiosité de ce domaine, c'était le jardin hollandais en manière d& caricature, dont il convient de donner un amusant aperçu.

Outre les pyramides de buis et les colonnes faites à coup de ciseaux, on y Toyait des bassins d'écaille, des jets d'eau

en verre, des parterres jaunes et rouges. Sur les branches des arbres étincelaieht une multitude d'oiseaux d*or.

Des vases de porcelaine et des magots de couleur ardente faisaient la guerre aux yeux dans tous les coins.

II y avait autant de caisses de bois peint que de vraies plantes.

Une partie du paysage représentait une chasse entière: c'était le comble du mauvais goût prémédité. Le serf apparaissait en haut de la cascade ; les chiens et les hommes, qui semblaient le poursuivre, étaient tout en perles et en coquillages ;

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quelques-uns avaient des yeux de comaline, des nez d'émeraude, des joues ue topaze et des fronts d'agate.

Impossible d'être p!usridiciîle avec autant de richesse et de proprelé.

Le reste retournait au pur Saint-Lambert, au pur Yatelet. Tous les Amours des bosquets avaient le doigt sur les lèvres ; toutes les nymphes des charmiîies souriaient sans savoir pourquoi Cela faisait venir la musique de Grétry à la bouche. Le monstre qui avait imaginé ces gracieuses choses s'était bien gardé d'oublier un MouUn joli dans son horizon.

LiJS CUExMlSES ROLGliS. 2Sî

il y avait des balclels qui conduisaient à des îles où abordaient à de petits rochers pointus, garnis de pétrifications ci d'arborisations qui singeaient le sauvage et le naïf.

-Vainienant, pourquoi la marquise de Perverie, qui était une femme sérieuse, donnait-elle dans ces erreurs de la mode? Mon Dieu, par la même raison que nous l'avons déjà \ue parée en élégante outrée, p?rce que le brillant et le mignard faisaient partie de son siècle, et qu'elle se faisait ridicule pour ne pas paraître ridicule.

Si grotesquement mignon que fût ce

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jardin, Emile l'aimait, d'abord parce qu'il n'en avait pas vu beaucoup d'autres, et ensuite parce qu'il avait su y découvrir des endroits publiés, où l'herbe poussait comme chez elle et où les arbres jouaient au taillis.

Comme toutes les natures poétiques ou simplement nerveuses, la campagne l'agaçait, l'enivrait, le tourmentait; et si peu qu'il y eût d'atmosphère réellement agreste dans le jardin de la marquise, il aspirait ce peu avec la fougue passionnée que mettent les jeunes taureaux à se rouler dans les prés»

Il en savait les moindres détours, et il

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en avait étudié les plus secrets ombrages, afia de pouvoir s'y réfigicr sûrement des heures entières, de graud matin ou do grand soir.

Et comme les valets ne son t pas en général trcs-porlés sur l'amour du paysage et de la rêverie, il réussissait assez bien à se dérober à leurs yeux dans ses échappées fréquentes.

Emile ne dornit pas la nuit de l'aventure de la rue Contrescarpe. A chaque instant, il se représentait la marquise de Perverie telle q'i'il l'avait vue, à onze heures^ seule el déguisée.

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La maison au gui( hcî lui revenait aussi à la mémoire, et ces deux mots : a Théos et Vérité ! » bourdonnèrent toute la niait à ses oreilles.

Quoi d'étonnant? 11 était jeune et il entrevoyait un mystère.

Le lendemain il était descendu au petit jour dans le jardin.

H en avait fait soigneusement le tour.

Puis ses regards et son attention s'étaient portés sur une porte, située à Textrémité opposée de l'hôtel, à cent pas de la maison du jardinier.

Là, il s'était courbé. . .

LES CIÏEMISCS nOUGFS* SIS

Des traces de pas toutes Iraîchea se voyaient distinctement sur le sable, il les saivit à travers les dédales du parc*

Mais arrivé dans la grande avenue, il se trouva face à face avec le jardinier, soa râteau à la main, qui faisait disparaître les petites inégalités du so!» ce qui^ par parenthèse, surprit désagréaÎDlemtnt notre héros et coupa court à ses perquisitions,

Toutefois, il eo savait assez

C'était par cette porte que la marquise de Perverie était rentrée; c'était probablement par là qu'elle étaù sorUo.

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Maintenanl où alhut-elle? Voilà ce qu'il ne cessait de se demander.

Interroger les domestiques était împrudenletsans doute inutile, le jardinier avait tout son profit à se laire, ainsi que le portier, en admettant que ce dernier sût quelque chose*

11 pensa à son ami, le majordome Turpin, mais celui-ci était tout entier absorbé par l'élude de la philosophie et des belleslettres, considéiées dans leurs rapports avec la politique.

Néanm.cins, Emile essava de lui faire quelques questions et de tirer de lui

lES CîïK'^ilSES Roi:Gt:s, SOT*

quelques renseigncmenls sur la marquise. ]

— Quelle est sa famille? demanda- 1-il.

— Je Fignore, répondit Turpin; aucun parent, oncle, beau-frère, ou cousin, ne s'est encore présenté à l'hôtel , que Je sache.

— Mais ne sait-on rien de sa vie passée?

— Rien absolument.

— De sa jeunesse? de sonmaringc? do ses liaisons ?

5RS LES CnEÎ\n-K- UOliGK?.

— Pas davantage,

— C'est clonnani.

— Pourquoi cela? dit le majordome; CG qui est un mystère pour nous, obscurs mortels, n'en est pas un peut être aux yeux des grands qu'elle fréquente.

— Elle est donc bien ©n cour?

— Elle y obtient tout ce qu'elle demande.

— Et... deman^ 34-elie beaucoup?

— Oh ! oh 1 mon jeune ami, dit Turpin étonné, d*oii vous vient cette curiosité insolite?

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Quel moîif secret vous porta à vous enquérir siobslinéinent dos fiâlset gestes i\2 midaaie îa marquise?

— Aucun, répondit Emile; je voulais s ivoir, voilà (out.

Et il ne sut lien.

Quelques Jours se passèrent ainsi, pendant lesquels le jeune valet essaya de chasser de sa mémoire un incident tombé dans son cœur, comme une pierre dans un étang pour en faire monter les agitations à la surface.

ii réunit tous ses eiïorts pour ne plus s'occuper d ) ses a tions ; mais, en dépit

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de SCS projets, chaque soir, chaque nuit, sa fenêtre restût ouverte, et lui, restait à sa fcnctie, les yeux fixés sur le jardin.

Pourt; nt il ne faudrait pas croire qu'il eût lotakment oublie Trois-Mai, cette douce figure si rapidement disparue. Co nV'lait pas la conscience de sa folie qui lui mariquaii,

ïl se rappelait les traits cé'estement nobles de la jeune ùllo^ son chaste abandon^ ses paroles naïves et tendres avec inaocence#

li se rappelait aussi ramoûr que tous . . ^'éiaientjuré, en unu heure de

LRS CnEMÎSRS ROUGEf?. 291

sirirrritcmutiicllc, et, 6vO(]iiant cet ainouc si beau, si pur, si haut placé, si calme, il se disait, en penchant la tôte ol avec un sur instinct de div'nalion :

— »Lo boiiliourestlùr

Mais à son âge, à Ta 30 d'E;nile, q»?A est je qui veut ûu bonheur?

Nj pi6fèrc-t-on pas mille fois les tcm-' pèles et leurs cuviosKcs?

. Le bonheur vous effraye presque^ tant ilvoi:s'vr î; f-rVj^n^ commun, sans accidG:i(s4^honzonj paysage monotone et prévu comme l'île do Calypso , bordé

comme elle pnr le gazon d*un étcm-:!

rrhitcmn;^;.

c292 lïS CHEMT^F.S BOUGES.

Nul ne sera donc clonné des deux amours qui remplissaient le cœur d'Emile, et qui se le disputaient de bonne, foi. A dix-sept ans, on n'y regarde pas de si près, et Ton n'est pas si exclusif comme plus tard, lorsque la science de la vie se dévoile graduellement et que les rêves se dépeuplent de riants fantômes. Son exaltation devait le mener inévitablement et to ut|droit h Tamour impossible.

Plus je les refeuilîelte,plus je considère les romans de chevalerie comme des allégories et des apologues ; leur transparence est aisée à percer.

Potir moi, rien de sérieux comn e ces

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écervelcsenquele de goaats.de dragons, de tours pleines d'eachantements; je sais bien qu'au bout de tout cela il y a une princesse à délivrer, un genou à mettre en terre et un rubaii à recevoir des mains de la beauté ; mais, par une fatalité sceptique, [je ne "puis m'empechcr do considérer cet amour comme un prétexte vxi déploiement de leurs forces, comme m motif à l'exercice de leur valeur. C'est la course à 'la chimère, qui tient tous les hommes au commencement de la vie.

Supprimez le dragon aux griffes d'airaîn, faites que le géant vous salue et se rango pour vous laisser passer; ouvrez les portes de la tour, placez la princesse sur le

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;^cuil, en robe de noce, son père à c6:à ci le nolairedenièrc, évidemment le chevalier rebroussera chemin et scntiia fondre tout son amour.

Il en était \^n peu de même pour Emile dans l'hôtel enchante de madame de Perverie.

S'il aimait la marquise, c'était surtout pour ]'avrlace qu'il y avait a Taimer. Une liéroïne de Romancie ne lui semblait pas plus qu'elle environnée de périls et de surprise.

La noblesse, c'était le géant; la forUme c/était le dragon.

A cet âge aussi, c'est à peine explica*

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Jble, on aime ramoiir dans lequel il enlro un peu de haine, l'amour qui a Tair d'uno vengeance.

irNoiis avons emprunté cela aux Espagnols, si tristes quand ils ne sont pas féroces, et qui deviennent poitrinaires dès qu'ils n'ont plus d'ennemis.

A leur exemple, mon héros ^ne pouvait pas penser à lâ marquise sans froncer le sourcil et serrer le poing.

Loin de laisser sa tr<icelorsqu*elle avait passé, il se redressait, au contraire, plus superbement, comme s*il eût rougi do s'être montré un instant subjugué. Peutêtre eût-il été capable, comme le poeta

Linièrc, de boire foule l'eau d'un bdiiiiicr où sa moîlresse aurait trempe le bouLdu doigt; mais, à coup sûr, il eût massacré celui qui aurait é(é t(^moln, par hasard^ de cette ridicule sublimité.

Le hasard, qui affecte souvent de se mettre au service des projets auçb^ cieux, devait se trouver d'inlelligence avec Fmile, plus tôt qu'il ne le pensait. Avouons que le hasard est un galant homme et qu'il fait parfois bien îes ciioses! Un jour, Emile rencontra madame la marquise de Perverle au détour du jardin, et il ne put si bien faire en s'inclinant, qu'il ne laissât tomber par terre un

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