‹ Les folies d'un grand seigneurChapitre 5 sur 15 · III · texte numérisé non relu

III

i)0 LLS Cnii.V-; '/m Clt.^.

parce que mor- chautiron éîait éteint, Voiîa deux ans de ça, et je n'y peux jamais penser sans frissonner. Brrrr... Ce qui fait que j'avais quinze ans, car j'en ai dix-sept du mois dernier, mais j'étais ^laîche alors comme de la salade de mâche, si bien que tous les hommes s'en venaient me godelurioter. Par exemple, ce jOur-là, il n'y avait pas foule autour de mon étalage, car il faisait un temps à ne pas mettre dehors le cousin de mon chien* Brrrr.*.

iN'otez que la nuit arrivait de toute la force de ses grandes jambes noires, et que la neige comrnençait à tomber, brin

à brin, comr.e delà charpie; le sulssc\ qui est un bel homme, était venu fermer les portes de l'église, après m'avoir souhaité une bonne nuit... Ah bien! oui, moi, il fa-lait que je demeure pour attendre ma mère; à preuve qu'elle m'avait donné une petite chandelle que j'essayai d'allumer plusieurs fois , niais que la neige éteignait toujours... Alors j'eus l'invention d'aller me methe sous le réverbère, et de crier bien fort, puisqu'on ne me voyait plus : Pain (Vépice! Achetez du bon pain d'épice 1

— Et passait- il beaucoup de monde?

demanda Emile.

— Pcis rame d'un juif, mon gentil monsieur! et c'est ce qui me dosolail, car je sentais mes lèvres se fendre, el ')uis j'avais l'onglée si fort, si fort, que

'aurais pu me couper les doigts avec les dents sans rien sentir du tout» Brrrr... Ne voiîà-t il pas cependant, sur les huit heures, que je vois venir M. Lapierre, grimpé sur sa voilure, avec son gros manchon d'ours pour s'échauiTer les pieds, qui me regarde et qui dit: k Tous ne devez pas avoir chaud, oui dà, la belle ?

— Non, monsieur, lui fis-je, moi, en grelottant.

— Voulez-vous venir vous dégourdir un petit instant au cabaret de la place?

— Vous avez bien de la bonté, mais ma marchandise !

— Bon 1 il fait si froid, que personne ne pourra desserrer les doigts pour en acheter, ni les dents pour en manger,

— C'est égal , M. Lapierre, que je lui répondis bien malgré moi, ma more m'a dit de rester ; voyez-vous Wen ; sans rancune 1 à une autre fois! »

Et je me remis a crier : Pain d'épice!

^ \ 1-HS !;!n;-.:isi'> nouGEs.

Quesl ce (jui rcut du pain (r^pice ? »

Malgré cela, je ne sentais plus mes pieds.

KHT...

— Nigaude! s'écria Turpin.

— Combien de Xemps restâtos-vous donc ainsi, dit Eaiiie à qui ce récit faisait iiial ?

—Ma fine! à dix heures, je ne sentais plus rien de nulle part, ma mère m'avait o. bliée en buvant sa goutte au Petit- Trou. . Tout ce queje sais, c'est que lorsque je me réveillai le lendemain malin, j'avais une belle robe blanche qui m'a-

LES CIIÏunrSES ROUGES. SS

vait été consue par la neige pendant mon sommeil. J'en fus malade tout un grand mois, et depuis j*ai toujours conservé une grande peur de la neige et de Thiver. ' Voila pourquoi les gouailleurs du quartier Saint-Marcel ont pris l'habitude de ne plus nVappeler que mademoiselle la ^^elée. Brrrl

Nicoliîia Irembiail et souriait.

— Merci, lui dit Turpin.

— Oii ! ben, ii n'y a pas de quoi, répondit-elle; puisque vous m'avez promis de payer du pivois.

— C'est juste, retrouve toi par ici ap rès le menuet. . .

Car on dansait le menuet au Grand \ainqueur, le grand menuet de la cour de l^Vance, épique et solennel. Le peuple -avait conservé encore des prétentions ûe l'élégance, a la grâce et à la légèreté. Jî n'y avait p3s le moindre porteur à crochets qui ne tendit la jambe et n'anH)ndît les bras avec le moelleux d'un courlisan cmérite; la marchande d'œufs rouges sa- ]uait et se balançait comme madame de ^Jévisné.

— Dansons, dit le majordome à Emile.

— Je n*ai pas le cœur à la danse, répondit simplement celui-ci.

— Bah I cela viendra, il suffit que lu y aies les pieds. Allons Inviter nos dames*

— Comme vous voudrez ,

Turpin promena ses regards dans le bal; mais la plupart de ses connaissances étaient déjà au bras de leur galont. Chacun avait sa chacune.

L'orchestre préludait.

il avisa debout contre un pilier deux femmes seules qu'il ne connaissait pas.

Leur coutume était simple et leur physionomie niodesle. Petites toutes deux,

58 LES CIIKMTSES ROIGI-S.

oa cû( dit les deux sooiirs. Elles é?aicnl jolies, mais chacune avec une exprès slon difTérente Celle qui paraissait elre la plus âgée, quoiqu'elle n'eût pas vingtcinq ans, avait les yeux vifs et la bouche joyeuse. Les accordsdela musique éveil-

laient en elle des tressaillementsinvolon-

aires. L'autre, qui n'accusait pas encore

dix-huit ans, n'offrait sur son visage qu'une expression élonnée; elle était sérieuse et même triste.

Le majordome Turpin poussa Emile versées deux personnes et foroiula son invitation.

Elles rougirent ensemble. La première

eut un mouvement de joie; la seconde baissa les veux.

Emile demeura frappé des traits angeiques de ]^ seconde.

Cependant, la bouche en as de cœur, Turpin attendait une réponse.

— Ces dames sont elles retenues?

— Mais... non, monsieur.,, balbuti''^ îa première.

Sa comp.^gne la regarda d'un air efî^ré, en lui poussant le coude.

C^) Lcs (::i^;^:l^;^s i;(!î-(:[:r;.

Emile à son (our lit sa dca^iande 5 celle-

Elle hésita.

— Accepte donc, Trois-x\ïai,lui dit l'autre à voix basse ; personne ne nous connaît ici.

Elles prirent alors le bras des deux

hommes qui les entraînèrent au milieu

de la salle où le menuet allait commencer.

Emile ne se lassait pas de regarder la jeune fille qu'il venait d'eritendre dési-

grier sous le nom do Trois-Mai ; sa candeur et ses grands yeux le ravissaient malgré lui. Il éprouvait pour elle je ne sais quelle sympathie secrète et qu'il lui eût été difficile de définir. Cétait de finlérôt, c*était de l'amour, c'était une pitié instiiictive> il lui semblait qu'un lieu commun de douleur les réunissait aujourd'hui.

T)e son côté, Trois-Mai sentait brûler ses joues lorsqu'elle levait ses yeux sur lui»

Après le menuet , les deux femmes Voulurent s'échapper, mais le majordome les rellnt par la robe.

uJ i.Ls (•i::-:::i.--hs U(,;i cr^s.

— Parbleu! mes jolis oiseaux, Icui ditil, vous ne refuserez pas une petite collation sur Tongle du pouce. Holà! les autres, Alsace, Toinon, Ferrand, Nicolina, Jacquette, par ici! par ici ! — Mais, mon- Mcur. . .

Euiile eut un regard de reproche po. .r la jeune fille qui voulait fuir, et qui resta.

— Allons! ne craignez rien, s'écria Turpin; nous sommes de bons lurons et nous ne vous ferons point de mal.

Comme les abeilles au son d'une cloche, les laquais et les grisettes s'asscm-

LKS ciii::Misi:s rougks. (^5

blèrent en groupe autour du majordonie.

I!s s'approchèrent autour d'une table sans nappe, autour de laquelle ils se tassèrent sur dès bancs de bois, riants»

rouges et s'éventant avec leurs mouchoirs ,

CHAPlTIiE TROISIÈME.

L'agonie du XVIIP siècle. (Suite.)

D*un coup de poing, le majordome appela le garçon de service.

— Approche ici, Henri IV! lui dit-il ïa-^

millcrcirient, et apporte-nous un cervelas, un jambon, un pain de trois livres et du vin blanc à six sous Ja pinte.

— Est-ce tout, bourgeois?

— Pas encore, Jocrisse ; tu y joindras du fromage à la pie pour ces dames, et si lu te dépèches, ça te vaudra pour ta peine un sou de deux sous.

— Merci, bourgeois.

— Dites donc, .la Cloche, fit Turpin en apostrophant une fille d'une figure charïiiante quoiquim peu luronne, coiffée

^ IE3 CHEMISES ROL'GES. GHf

d'un chapeau h îa Colin-Maillard, qui lui cachait presque les yeux.

— Qu'est-ce que lu me veux, Tenflé?

— Cest-il à épluchci les lentilles sur le;"Ponr Rouge que tu a attrapé ce casaqjîin ùo sianioisf^ et re carrosse de dentelle qui l'éborgneî

— El pourquoi pas. M. de TAcacia ? On a encore de quoi se faire brave, sauf votre respect; craignez-vous donc que je ne «lefte le feu à vos poudres ?

rniiie était assis en facc' de Trois-Mai*

70 L!;s <:h':mm:- riMrc;:^.

lis ne buvaient et ne mangeaient guère^ mais leurs cœurs se disaient de ces choses muettes qui ont le regard pour ira, ducteur.

— Eh I Victoire, chante-nous donc une ronde ou un branle à danser, dit Turpin ; quelque chose de drôle, tu sais bien. . . . ^

— La Carignan ou Escoussi,Escoussa?

— î^on, non, c'est trop vieux. Autre iChose!

Victoire, qui n'avait pas froid aux yeux ^t que Ton avait surnommée la petite

lES CHEMISES ROUGES. 11

Saute-au-cou, entama la chanson suivante sans se faire prier, entremêlant chaque distique d'une réflexion parlée.

C'est Suzon la camarade, Savez- vous cet' histoire-là?

(La savez-vous, dites?)

Un monsieur z'a cocarde '^ Sur le port l'accosta ;

(Voyez-vous ce muguet î)

Suzon qu'est égrillarde D'abord le gouailla;

(C'est bien fait!)

Il offrit la poularde, Dam ! cela la tenta !

(C'te goulue!);

Devant le corps de garde Avec elle ir passa;

(Oh ! oh !)

V'ia-t-il pas qu'on les r'garde, Oh ! j'gage qu'on les verra..,

(Pardine ! ces aveuglée !)

La ronde iiv^^il qiiati\v\iîigls couplets.

Au cinquaale-sepilèine , l'orchestre annonça une contredanse ; on se dépêcha de vider les verres ; quelques femmes mirent les restC3 du jambon dans leurs poches, et tout le monde se leva.

Celle qui accompagnait Trois-Mai prit *d*elle-même le bras du majordome,. .

Il ne resta plus à table que la jeune fille et le jeune valet*

— Voulez-vous encore danser, mademoiselle? lui demanda4-il timidement.

~ Merci, ait-elie, jo suis bsse.

Ils se turent. Emile fut heureux de ce refus qui le laissait seul avec elle.

Au bout de quelques instants:

— Venez-vous souvent au Grand vainqueur? reprit-il.

— Cest la première fois.

— Moi aussi.

Les amou^-eux sont si bêtes dans leur conversation, que nous serions presque

74 I.F.S CllKMISES ROUGES.

tenté derenoncer à écrire celle-là» gi nouft ne compti^. s un peu sur l'indulgence du lecteur, ei : ..uoup sur ses souvenirs. Il est une heure d'amour, unique et qu'on n'oublie pas, une heure qui a sonné pour chacun de nous, et dont Fécho vibre enocre dans nos cœurs à de lointains intervalles. C'est cette heure délicieuse et embarrassée, placée néanmoins au-des-

voudriOBS qu'on se rappelât en faveur de nous, bien qu'U eût été plus simple peutêtre de mettre en tête de ce chapitre : « Scène à écrire par le lecteur »

la musique jouait avec un tel (umulle

LES CilEMfSES nOlJGîiS. 75

qu'ils étaient obligés, pour s'entendre, de se pencher Tun vers Tautre par-dessus la table. Jamais on ne fut plus isolé au milieu de tant de bruit, jamais on ne fut tant inaperçu au milieu de plus de lueur. Ce qu'Emile dit à Trois-Mai , entre ces bouteilles décoiffées, parmi ces débris de pain, la tête ébranlée par les violons, par les éclats de joie, par cette rencontre imprévue, c'est ce que chacun eût dit à sa place, c'est cette divagation sensible, émue, verveuse, qui saisit le cœur par ses côtés les moins retranchés et les plus accessibles. En amour, il ne s'agit pas tant de faire le siège de la raison que celui de l'extravagance. La route

la moias ira y ùe sera loujours ccUe qui conduit le plus vite au cœur d*une femme. Brillant et admirable langage qui erre à travers les nues, éclaboussé de lumière jusqu'aux genoux; langage commun à l'amour, à la folie et au génie 1

Il lui du sa tristesse d'hier et sa joie de maintenant, comment elle était pour lui lîiie apparition céleste et le rattachement aux choses de la vie. Les troubadours qui portent leur mandore suspendue au cou par un cordon de soie, et les malheureux qui font l'amour entre une chopine et deux verres, ceux qui sont couché.i? sur le gazon et ceux qui sont assis

snr des esc;ibeaux taillés grossièremeni, les uns et les autres ne font que broder sur nn thème semblable, qui défraye de' puis six mille ans les générations amoureuses. Depuis six mille ans les poètes descendent tous les jours dans le puits de leur cœur, arrachent les racines de leurs souvenirs, interrogent et torturent leur jeunesse lointaine, pour en extraire

une parcelle de vérité, une perle d'amour pur !

Chacun d'eux raconta son histoire à l'autre, histoire cruellement brève; et lorsqu'ils apprirent leur singulière corn-

78 LES CIIKMfSES ROUGES.

munauté de destin, ils ne s'en aimèrent que d*avantage^ Emile en eûrvouluà Trois-Mai d'être plus heureuse; Trois-Mai eu eût voulu à Emile d'être plus heureux. Mais comme cela, à la bonne heure! nul ne pouvait en vouloir à l'autre, tous les deux étaient bien seuls, bien abandonnés, bien libres ; rien ne s'opposait à ca qu'ils fisse ensemblent leur che^nin sur la terre. Ils prirent du courage dans leur amour, et ils se promirent tout ce qu'où se promet à cet âge, où le regard étincelle comme un diamant, où la voix est vibrante et fraîche, où la bo ...s n'est qu'un sourire, où le cœur n'est qu'uu brasier!

LES eilKMISES ROUGfiS. 79

Cependant autour d'eux le plancher de la guinguette tremblait sous les coups de talon des danseurs résolus. Rubens n*eût pas mieux torchonné ces visages écarlates, qui avaient du rire jusqu'aux oreilles. Les musiciens, insensibles et maigres au milieu de cet embonpoint en fusion, pinçaient leurs basses, pétrissaient leurs flageolets, agaçaient leurs musettes.

Comme eux, les quînquets avaient de la mélancolie dans leur flamme jaune.

Mais la contredanse allait toujours en dépit des quinquets et de leurs musiciens, se suffisant à elle-même, et remplaçant

80 LES CIIEMISKS ROIJGKS.

l'harmonie el Téclal per une a?ilon vive et animée.

La contorsion fut de tous t^mps le bonheur suprême du peuple français.

S'apercevant tout à coup de Tattenfiou avide avec laquelle elle écoutait le jeune homme, et*combien son cœur gagnait d'émotion à le regarder autant qu'elle faisait, Trois-Mai eut un inslinctif et délicieux éveil de pudeur. Ses deux mains se portèrent vivement sur ses yeux comme si elle eût voulu leur ôter pour le moment la permission de voir; le sang de la jeunesse et de la virgîmté monta à

Î.RS r.HlîinnSKS llOLC!:S. 81

SCS joues, et (out son visnge apparut naïvement troublé, ainsi que derrière les plis chitTonnés d'une gaze rose. ÎI lui tombait des cheveux, sur le front et sur le cou, au hasard sortis en touiîes de dessous une mauvaise coiffe, Sous ses cheveux et sous sa coiffe, elle souriait pourtant avec la mélancolie du bonheur, et Ton voyait bien qu'elle s'efforçait à contenir cette surabondance de vie donnée par Téclosion du premier amour.

— Qu'avez-vous ? demanda Emile avec inquiétude.

L'enfant deiiicurail cachée et pensive, Vil 6

de même que si elle n'eût pas entendu.

— Mon amie, répondez-moî, qu*avezyous? reprit-il avec une douce instance. Vous ai-je fâchée sans le vouloir et sans le savoir? Pourquoi ne me regardez-vous plus comme auparavant? Répondez-moi, je vous en supplie.

Et comme elle se taisait toujours, il lui prit les deux mains cl les écartant avec délicatesse, il découvrit ainsi la sublime confusion du visage de Trois-Mai.

— Emile! balbutia-t-elle en baissant les yeux.

— Mon Dicu^, mon Dieu! Qu'est-ce que vous avez? s'écria-t il pour le moins aussi ému qu'elle.

— Rien. Je suis heureuse...

Ses deux mains tombèrent tout à fait.

Ils se turent longtemps ensemble, écoutant les voix nouvelles et innombrables éveillées en eux» Ils essayèrent aussi de ne point se regarder afin d'amasser une plus grande quantité de délices lorsqu'ils se regarderaient ensuite. Je suis sûr qu'on eût entendu battre leurs cœurs ainsi qu'on voyait frémir imperceptiblement leurs lèvres. Leurs prunelles, vain-

84 LES CUëMISëS rougbsu

eues d'amour, se fennaienl par inlerval-

les coQime ceiles des oiseaux aux ap

proches de la nuit.

— Vous m'aimerez toujours? disaitelle.

Est-ce que je pourrais faire autrement, répondait-il 5 etqui m'aimerait hors vous?

C'est comme moi , enfant trouvée pour qm toute affection est un bienfait du ciel. '

Cela faisait un cadre étrange à cette er'* erie naïve et passionnée, un fond

lES CHEMISES ROUGES, 85

tourmenté et criard sur lequel se découpaient ces deux adorables profils de dixsept années. Emile, si muet auparavant ne cessait pas de parler ou plutôt de rê/er tout haut. Il entassait projets sur projets félicités sur félicités; il preniit les m:iin3 de Trois-Mai et illui parlait dans les yeux. Ils avaient tout oublié de ce qui les entourait; qui sait s'ils n'eussent pas donné en ce moment tous les concerts des anges pour la musique du Grand vainqueur ?

Obeauié de la jeunesse! divines clartés des visages de seize ans! extravagances délicieuses de rame etd^:» la tê!e | ô jeunesse! jeunes?3! Tenez, arrêtons-

nous encore bur cette page éclairée des rayons de Tinnocence qui rêve, chapitre inédit delà vie du ciel, causerie enivrante et qui fait mal, tant elle fait de bien! OS prennent-ils, mon Dieu! cette somme de bonheur si grande , les amoureux que l'on rencontre , silencieux et illuminés, dont le regard est si profondément vague et dont la bouche est remplie de feu ? S'ils ont tant de peine à respirer, dans ces moments où nul sacrifice ne coûterait, c'est que la vie réelle les gêne, lis sont bons, le contentement anime chacun de leurs traits, volontiers ils embrasseraient tout le monde qui passe. 0 jeunesse amoureuse! Ce sont là de ces sensation^

qu'une fois arrivé dans l'âge mûr on ne retrouve plus guère qu'au sortir d*un bon dîner, les jours bleus de l'automne, et dont le souvenir vous traverse Tâme comme une flèche douce. Ne laissons donc point passer cette chaste scène, d'amour entre ces deux enfants qui ont eu notre âge, sans leur sourire avec sympa thie de tout notre cœur!

— Une mère, disait-il en laissant aller son cœur à la dérive; une mère! sî j'en crolsvolre regird si bon, votre, fron élevé, la vôtre doit être nécessairement une dame de condition; vous n êtes pas du sang du peuple, vous, ônle voit bien.

88 us CHEMISES ROUGES.

VOUS avez de plus que moi la noble^se éci iie sur le v isage.

— Je n'en sais rien , Emile ; à Thospice nous n'avions pas de miroir,

— Je n'en avais pas non plus, et cependant tout m'y disait déjà que je n'étais qu'un enfant obscur né dans la mansarde ou dans la rue, de ceux-là qijlem-, barrassent plus qu'ils ne compromettent qui viennent avec les mains rudes, avec les cheveux rudes, avec le cœur rude aussi, quand ils ne rencontrent pas sur leur passage un ange comme vous, Trois- Mai? un être de trop, et dont sans doule ne s'inquiétaient plus le lendemain ceux

TES CHFMfSRS ROÎIGES. 89

qui Tavaient abandonné la veille. Quand je recherche au fond de moi, plongeur sacrilège la irace des deux intelligences qui doivent y êlre réunies, je ne trouve que de hautes colères et de bas inslincls! Oh! je suis bien du peuple, je le sens, du peuple mal commode et qu'on ne mène pas. J*ai des éclairs d'ambition à m'éblouir moi-même, mais ils ne durent pas plus que des éclairs; et puis après, voici que la lâcheté du repos vient me prendre corps et âme* Je ne suis ni tout à fait bon ni tout à fait mauvais; cependant, je devine quUl s'en faudrait de bien peu pour que je devinsse exclusivement e\ entièrement l'un ou l'autre.

Mie, de son côté;

— Je ne suis qu'une pauvre fllle, je n'ai pas de pensée, je n'ai qu'un cœur. Je n'ai pas de mérite à être bonne, car Dieu m'a faite ainsi ; j'aime ceux qui m'aiment. Je ne sais rien el je n'ai rien vu. L'histoire de ma vie pourrait s'écrire avec une larme et une prière. A l'hospice, les sœurs avaient pour moi de saintes tendresses, une attention constante et que je n'oublierai jamais. Je ne sais quelle volonté m'a fait enlever de ce lieu de repos, pour me jeter sans ressources sur le pavé de Paris.

Hélas 1 je fusse morte mille fois de faira et de peur, si le ciel n'eût envoyé vers moi quelqu'un pour me secourir!

— Quelqu'un, interrogea Emile.

— C'était au bord du quai, le soir de ma sortie des Enfants trouvés; je marchais au hasard, me confiant au ciel et répétant les oraisons qu'on m'avait apprises, lorsqu'un homme 5 frappé de ma pâleur, vint tout à coup à moi et me demanda où j'allais. Il parlait avec douceur. Je luira» contai mon infortune et mon abandon ; alcws il me conduisit chez sa femme, dans

Îj2 L3S CHEMISES ROUGES.

une grande maison bien irisle, on je demeure avec elle depuis quinze jours

— Et cette femme?

— C'est Christine, c'est celle qui danse avec votre camarade.

— Mais son mari? ^

— Nous le voyons bien rarement, à peine deux fois par semaine ; c'est l'homme de confiance d*un grand seigneur, auprès de qui le retiennent presque incessamment les devoirs 'le son emploi.

— Mais,chèreTrois-Mai,vous no pouvez demeurer toujours avec ses braves gens.

— Oh! je le sais bien, mais Christine m'a promis qu'avant peu elle me procurerait de l'ouvrage, et que je pourrais alors gagner ma vie en travaillant. Allez, j'ai le cœur trop fier pour ne pas hâter moi-même cet instant de tous mes vœux !

Emile lui sourit avec bonheur, et leurs deux mains restèrent longtemps entrelacées: . •

Cependant le majordome lurpia, ayaai

94 LES chemisëb rouges.

terminé ses entrechats et ses pirouettes,

revenait vers eux, conduisant d'un air

triomphateur Tamic de Trois-Mai.

Mais tout à coup nos danseurs se trouvèrent en présence d'un lïomme qui, les bras croisés, les yeux brillanîs de colère, adressa ces paroles àla jeune femme:

— Tudieu! Christine, que faites-vous ici?

Cette voix mordante^ comme le roulement d'un moulin à café, la fil tressaillir»

— Vous le voyez, répondit-elle, je ne fais point de mal.

Celui qui venait d'apparcîlre aussi subitement était François Soleil.

— Rien de mal, reprit--iî en renclouant de son regard; vous êtes un peu prompte à vous donner Tobsolutiôn* Quoi! je vous défends de sortir, je mets vos mules sous clef et rien ne vous empêche ; vous désertez la maison pour venir vous livrer àdes joie^; suspectes dans un lieu comme celui-ci, avec des gens. ..

— Tout beau! interrompit Turpin, ré = légant parleur ; levez les yeux et voyez sur quel bra3 s'appuie madame, avant de vous répandre en généralités offensanles*

— M* Turpin!

— Moi-même, M. Soleih

— L'ancien cuisinier de M. de SUbouette !

— Le factotum de M, le duc de Noyal- Treffléan !

•-«- Avec ma femme !

— Vraiment! J*en suis enchanté, ravi; le hasard ne pouvait me faire une surprise plus douce; recevez mes sincèreè' félicitations, mon cher M. Soleil, sur Ta-

IBS CHEMISES ROUGES? 910

mabilité et les grâces modestes de ceito que les dieux vous donnèrent pour compagne. Nous venons de danser ensemble un menuet que Terpsicore eût approuvé.

Celui à qui s'adressaient ces tirades ne paraissait pas y prêter l'attention qu'elles méritaient; il avait dans ses doigts la main de Christine et la lourmeatait nerveusement.

— Qu'est devenu Trois-Mai? lui dis^itîl à voix basse, et presque en menaçant son oreille de ses dents.

Ecoutez, écoutez, interrompit -o

i: i^joiclonir i^-i-lv ; ; :.( r:' ;j:r les épaules i fin (] èlre bien sur de son îiiuditeur; voilà que la jalousie vous a troublé de ses poisons dargereux, pourquoi vous gonfler le cœur inutilement? Celle que Thyoïen fit \ôire n'a nullement dc^rogé à sa dignité personnelle en pénétrant dans cette enceinte; ignoreZ'Yous que les plus hauts personnages empruntent souvent auBacchus populaire la franche gaieté que Plu* tus leur refuse? Il n'y a pas deux automnes de ce^a, j'ai rencontré M. le duc dû Noyal-TrcfHéan dans une guinguette de la barrière des sergents.

— Eh ! je sais bien qu'il va partout, rè-

XES CHEMISES ROÎÎGES; 99

pliqua S.kll Oa ;C d '':ai;i;^^.':Ant de re-

trcinle du majordoma.ChrlBtiae ! reprit-il

revenant vers sa femme, où est Trois Mai?

Malheureuse, qu'as-tu fait de celte jeune

nile?

% — L'intérêt que vous lui témoignez a lieu de me surprendre; mais rassurer* -vous, François, elle est ici.

— Nous allons la retrouver au bou de cette rangée de tables ; nous Favon.' Jaîssée avec un a;ïii de monsieur.

100 LES CHEMISES ROUGES, o

— Désormais je n'aurai p^us de confiance en vous, Christine! Je vous avais remis cette enfant en vous disant que j'attachais la plus grande importance à ce qu'elle ne quittât pas un seul instant notre demeure.

— Comment vouliez-vous que j'exécutasse scrupuleusement un ordre que je ne comprenais pas !

«.Vous n'avez pas besoin de me comprendre pour m'obéir.

— Je sais que je suis une esclave, c'est vrai; mais ce n'est pas ma faute si, après

us CH£MIg£3 K0U6£S. 101

être restée renfermée comme une criminelle, lasse de voir cette pauvre petite s'ennuyer comme moi, et soupirer après un peu de bruit et de lumière, nous n'avons pu résister au désir de nous promener et à la tentation d'enteadre la musique.

Mais comment avez-vous su que nous étions ici ?

— Cela vous inquiète, n'est-ce pas? [Je sais toutes vos actions et je ne suis mais plus près de vous gue quand vou9 ne me voyez pas.

102 LES tUEMlSES ROUGES.

Ici maîire Soleil se donnait une pnissance un pou trop diabolique; il n'y avait rien que de très simple dans sa subite apparition diU Grand vamrjueur. Ayant apposté, pour surveiller Trois-Mai, un des agents ordinairement attachés aux pas de son maître, il avait appris la double escapade de sa femme et de la jeune fille, et il s'eHait hâté de venir les troubler par sa présence . -

- Je ne la vois pas, reprenait-il eu promenant a?s yeux à droite et à gauche.

— Ayez un peu de patience, c'est plus loin.

— ^ Christine, pour la première fois que vous vous avisez d'enfreindre mes ordres vous m3 créez des tourments dont je me souviendrai toujours, Entîn, où est cetta jeune fiile?

— J'en suis désolée, dit Christine, mais je crois que nous nous sommes trompés de côté ; c'est là-bas... oui, là-bas...

La pauvre femme tremblait de tous ses membres; mais François Soleil n'avait pas entendu, occupé qu'il était à parler

104 Las CHEMISES ROUGES.

avec un inconnu qui venait de lui frapper sur l'épaule en lui disant précipitamment :

— Je ne m'étais pas trompé : M. le duc, déguisé en homme du peuple, vient d*entrer au Grand vainqueur.

François Soleil porta la main à sa tête ei y enfonça ses ongles.

— Tous mes plans, dit-il, toutes mes espérances s'écroulent s'il rencontre Trois-Mai!

4^ — Vos ordre$î demanda l'inconnu»

— Ah! Clîrisiine! Christine!... Je ne sais que faire, je voudrais que le plancher du Grand vainqueur s'écroulât...

— Voulez-vous que nous sciions la charpente? demanda Tinconnu avec une froideur qui prouvait quelle ponctualité présidait à Texécution des moindres pensées de Soleil.

— Non, mais il faut immédiatement.;.

François Soleil chuchota quelques mots à Toreille de son subordonné.

1^ — C'est bien, dit celui-ci. Aidez-nous

de ce côt6> nous allons commencer de Tautre.

Il disparut, tandis que Soleil, ressaississant la main de Christine avec brutalité, lui disait :

— Si vous ne me faites pas retrouver Trois-Mai d'ici à deux minutes , je ne réponds plus de ma colère !

— =- Venez, venez, elle estlà bas .nous aurions dû suivre M. Turpin, qui connaît mieux la salle que moi. .. Vous m'avez tellement troublée que j'en ai perdu la mémoire... Suivez-moi bien... les voici •

i:s cHr'^iisES ROPGic?;. 107

Mais en ce moment un effroyable vacarme s*éleva de plusieurs points de là salle à la fois; des gourdins atteignaient les quin juets et les mettaient en pièces ; les danseurs et les danseuses, éclaboussés par rhuile chaude, se heurtaient dans un pèle mêle aussi dangereux pour les mœurs que pour les vêtements. L*orchestre, élevé à quatre pieds du sol, interrompit ses stridentes harmonies, se levant spontanément pour réclamer le silence. Mais deux hommes à épaules herculéennes s'étaient formés en arcboutant contre les parois peu solides et les ébranlaient avec force ; l'estrade éventrée s^écroula, lançant au milieu de

la salle des hommes, des instruments et des bouteilles.

La foule, qui s'était ouverte devant cette cataracte , n'avait pu néanmoins se disperser assez tôt pour éviter entièrement ce choc terrible; ça et là des femmes roulaient, meurtries sous la chute des musiciens.

L'obscurité n'était pas encore complète; un ou deux quinquets sanglotaient leur lueur effrayée sur cette scène infernale. Au milieu de ce tohu-bohu grandiose , un homme au costume souillé de vin, taché de boue, marchait le sourire à la bouche.

us CHEMISES ROUGES? 109

promenant vol'.plueusement ses regards

sur le désordre qui régnait autour de lui :

c'était le duc de Noy al-Treffléan. . •

François Soleil allait aussi, de son côté, cherchant sa femme , cherchant Trois- Mai, cherchant Turpin, lorsque rindividii que nous avons déjà vu hii parler une fois revînt de nouveau,

— Tenez, le voyez>vous?lui dit-il; le voilà qui se dirige de ce côté.

— Nous aurait-il vus ?

Ce n'est pas probable ; il ne nous sait pas ici.

— il ii 1 ali' I>ic u li ui'i lix 1

— xl aime le tumuito. Un Ireniblemenl de terre le rendrail fou de joie.

— Mais, vous voulez donc qu'il vous voie, M. Soleil ?

— Allez, dites à mes hommes de continuer îe branle-bas, qu'on renverse tout devant lui!

Le duc approchait.

' Soleil, qui craignait d'être vu, monta sur un banc, et cassa d'un coup de poing im des derniers quinquets.

1^' " ixà CHEMISES ROUGESÏ 111

Celte parti- cie la saJc nQ 1: ouva plongée dans les ténèbres.

Il arengères, cardeuses, filandières, sa- Lolières, crieuses, bouquetières, toute cette population vivace et forte, les hommes de la Bapée et de la Grenouillière » les marmitons, les commissionnaires, les cochers, tous et toutes se poussaient, se heurtaient; s'entremêlaient, formant une seule interjection hurlante , assourdissante.

Pierre Aubin, en voulant retenir Jacqueline, aveuglait Marie- -.(-: me et cognait Bertrand. Henriette ia vinai^îrière égrati-

gnait Julieniio la docoupu.., o. Il y avait des coups de poing de postillon, dès coups de coude de piqueur, des coups de pied de palefrenier. On s'étranglait et on se mordait. D'autres voulaient à toute force se remettre à la danse et criaient ; La musique 1

La tempête du Grand vainqueur allait crescendo; le majordome Turpîn, seul et les bras croisés, contemplait philosophiquement ce spectacle aux ardentes péripéties.

— C'est beau, c'est très-beau ! disaitil ; Pluton, le dieu du sombre empire, a

LES CHEMISES ROIGES, 115

dû donner un bal pareil le jour de son union avec Proserpine. Voyez-vous ces flots de chair qui s'entre-déchirent en roulant les uns sur les autres, ces cheveux poudrés, épars, qui s'épanouissent comme Técume des vagues. Emile, mon cher enfant, vous dont j^ veux former/ Fesprit et le cœur, où donc ôtcs-vous pour admirer ce tableau magique?

Turpin avait beau se retourner, ses yeux no pouvaient plus distinguer personne au travers des ombres amassées derrière lui ; quant à sa voix, il était impossible qu'eîio dominât le tumulte paria Q

venu à son comble. Les femmes jetaient de ces sifflements aigus qui vous ratissent la moelle épinière. Les hommes, les uns par cruauté, les autres par plaisir, nageaient à cpups de poings dans ces ondes humaines ; les tables étaient renversées, les chaises et les bancs semblaient vouloir prendre leur revanche une fois et s'asseoir sur la foule à leur tour.

Du sein de cette confusion se détachait comme un géant brumeux qui marche en courbant des herbes sous ses pieds, la stature imposante du duc de Noyal- Treffléan. Il n'y avait point d'obstacles pour lui, il n'y avait point de femmes

évanouies , il n'y avait point d*enfan(s écrasés ; il passait sur tout et sur tous quelquefois, quand il [était trop resserré^ il levait le poing et aussitôt place était faite.

Tous les quinquets étaient éteints.

Qu'on se figure un millier de gens cherchant tous à la fois une issue pour fuir cette succursale du Tartare, il n'y a pas de bruit de guerre, pas de mousquetade^ pas de coup de foudre, qui puisse donner une idée de ce remue-ménage où le jplancher^et le plafond frémissaient de compagnie, où les yeux avaient des , éclairs, les lèvres des jurons, les mains des soufflets I

*16 Ljis CHEMISES ROUGES»

ComQie il arrive presque toujours en pareil cas, la foule se porta d*un seul côlé, vers un point de la salle où les barriques pleines étaient superposées contre le mur et formaient une cloison hu'-mde, toujours suivante» C était la provision de semaine du Grand vainqueur*^ ces futailles vieux rejets des celliers de Bercy, vermoulues et moisies, n'offraient qu'une faible résistance» Au choc monstrueux qu'elles subirent, deux se défoncèrent, laissant tomber un fleuve de vin et d'eaude-vie, La Seine e'ie-même, sortie tout à coup de son lit pour entrer par les fenêtres, n'eût pas causé plus d'eff oi.

}.Z9 r.tjrM'^^ES ROUGES. 117

Un quinquet, qui n'était pas bien mort, pencha sa mèche et fit courir des veines bleues sur cette inondation. ..

Quelques robes s'allumèrent ; de gros souliers ferrés s'abattaient dans la flamme et en lançaient des jots jusqu'à hauteur de tête ; les ivrognes naient stupidement; les enfants se traînaient sur les genoux pour tremper leurs doigts dans le vin; c'était une folie, une fureur, qui dominait par intervalles le violon d'un pauvre musicien idiot, resté seul debout au milieu de celte bagarre.

Ce violon jouait un bien vieux air, don voici les paroles :

118 i LEâ CHEMISES ROUGEg;

Je ne puis, Colin.

Tarder davantage; En filant mon lin, Je vais au village ; Toi, dans le hameau Garde-toi de dire..,

r rDe temps en temps un hurlement plus formidable que les autres étouffait la diânson, mais on Tentendait un instant après.

Les hommes de François Soleil avaient fermé et barricadé les portes du Grand vaifhquèur. La flammé avait donc beau jeu. Mais la garde arriva, qui entre par les fenêtres défoncées, portant des torches*..

Garde-toi de dire Que dessous Tormeàu Nous venons de rire.

La garde fit évacuer le bastringue.

Le duc de Noyal-Treffléan avait disparu.

François Soleil retrouva sa femme, et le majordome Turpin retrouva François Soleil.

^Mais qu'étaient devenus Emile et Trois- Mai?

ly'agonîe du XVIIP siècle. (Suite,)

Le long de la rue Mouffetard, voyezvous CCS deux ombres qui vont lentement, appuyées Tune sur Tautre et ne laissant après elles qu'un doux murmure

do voix? Il semble que sur leur passage le soir se fasse plus carressant, et que les bruits des maisons s'apaisent. De temps en temps on les voit se retourner, et puis attendre, leurs regards plongés dans le lointain que leur oreille inerroge.

Ce sont nos deux enfants perdus.

Deux enfants heureux \ car le ciel leur a donné maintenant plus qu'un père, plus qu'une mère, plus qu'une famille ! Le ciel leur a donné Tamour. Après avoir été mis au banc delà société, ils peuvent narguer la société à leur tour et se passer d'elle.

Ils marchent .

Cette affreuse rue Mouffetàrd leur paraît courte et riante^

Et pourtant ce n'est pas de la nuit qu'il y fait, c'est du charbon.

Les masures dont elle est bordée s'effacent dans une ombre flottante qui ne permet] aucun |relief, aucune apparence exacte , dans une ombre taquine et sans raison qui bouche les fenêtres ou les agrandit démesurément, qui masque une porte ou qui se couche à ses pieds, roulée en bloc de vapeur grisâtre. De temps

I2i lESfniOlSRS lîOUGES.

en teups, la rue se déchire sur ua de ses côtés et forme une ruelle étroite ou un cul-de sac que remplit seul Toeil rouge du réverbère*

Quelquefois aussi, c'est un vieux mur qui se dévoile tout à coup et tout blanc > un pan de mur affaisse et qui s'en va en poussière, avec de grands vides et de?

lézardes à loger le bras, laid et triste comme un octos»énaire idiot.

De tout cela ils ne voient rien. Et cela ne nous étonne pas. Les amoureux passent toujours enveloppés dans une nue, comme les dieux ou les déesses en en-

voyaient aux héros des poëmes antiques.

Emile et Trois-Mai descendaient depuis un quart d'heure la rue Mouffetard sans en regarder les laideurs et les ténébrosités. Au contraire, ils trouvaient à toute chose un air de sympathie. Le pavé ne s'était fait inégal et dur que pour ralentir leur marche ; quel gazon eût pu lui être préféré? La rue était longue, et cependant Is eussent désiré qu'elle le fût davantage* Ah! si la rue où Ton aime pouvait ne jamais finir !

J'en appelle à tous ceux qui ont aimé à Paris, c'est une bonne chose, Que ce soit dans le Paris d'été, élouffcint et aphrodi-

siaque, ou dans le Paris d'hiver, le Paris du soir flamboyant et crotté , au coin d'une rue qui verse le gaz, ou au coin d'un faubourg qui verse le givre, je le répète, c'est une bonne chose.

Alors on ne se forme plus qu'une idée imparfaite du vice.

Toutes les maisons semblent receler de braves gens.

yous croyez voir briller des sourirqjs au bout de chaque corridor, et les figures les plus rébarbatives vous apparaissent inondées de tendresse .j

LES CHEMISES ROUG&Ji^. 127

Tant que vous n'aurez pas aimé à Paris, vous détesterez Paris. Mais qu'une belle passion vienne vous y prendre, ou seule* ment quelques gracieuses amourettes, monnaie d'une passion, et peu à peu la terrible ville changera d'aspect à vos yeux. Vos coudes rentreront mieux dans chacun de ses angles. Vous aimerez Paris de la même manière que vous aimerez un camarade qui vous a vu rire et qui vous a vu pleurer. Ces liens mystérieux s'établiront entre les pierres et vous, entre la Seine et vous, entre les habitants et vous. Un beau matin vous vous réveillerez retenu comme Gulliver dans les mailles :di'un filet invisible, mais celui-là vous ne

128 mS CHOUSËS KOUGËS.

pourrez pas le rompre et vous ne voudrez pas le rompre. L'amour, c'est la seule initiation à Paris. Avec l'amour, vous arrivez à comprendre et à excuser la rue MouiTetard.

Emile et Trofs-Mai poursuivaient leur entretien si brusquement coupé par l'incident du baU Ils étaient sortis, portés par la foule, de la salle du Grand Vainqueur. Une fois hors de péril, c'est en i^ain qu'ils avaient cherché et appelé leurs compagnons. La nuit ne permettait de reconnaître personne. 11 leur avait donc fallu prendre un parti et se décider à revenir seuls tous deux ; leurs âmes

ployaient sous le bonheur* Trois-Mai avaiô dit à Emile qu'elle demeurait rue de.ç Prouvaires, à l'angle de la rue Saint-Honoré ; et ils allaient vers la rue des Prouvaires a\ec cette lenteur rêveuse et charmée qui fait si bien sentir le prix de chaque pas chez les amoureux.

Comme ils se trouvaient en ce mouK t dans la rue Contrescarpe, la jeune (Ho murmura :

— Je suis fatiguée ; reposons nou^ un peu.

Us cherchèrent un banc, et ils en r sèrent un (ou! près du por<ail d*une ha- (-^^

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