SCENE II
^cÂRS, GUIGT^OL, puis LcW l^cA:7^TeÂlSI E GUIG N'OL.
Bien dit, ô cher lutin, car la sève écumante
Bout dans cette cité formidable et charmante ,
Et comme la forêt, Paris a son réveil
Lentement préparé par cinq mois de sommeil.
Un nid, c'est bien : pourtant j'aime aussi la fenêtre
Aspirant les rayons qui viennent de renaître.
Et regardant au loin dans le vague horizon!
Car c'est un nid humain que le premier frisson
Du printemps vient de rendre à la vie, et de blondes
Têtes d'enfants rosés, franches et toutes rondes,
En sortent, qui me font oublier les oiseaux.
Je suis homme après tout, et jusqu'au fond des os
Je sens pour mon semblable une forte tendresse!
Tu vois, toujours fidèle à mon poste, je dresse
Ma petite baraque où reviendront encor
Rire mes spectateurs naïfs aux cheveux d'or.
MARS
Bien, Guignol ! redis-nous cette histoire éternelle De la mère Gigogne et de Polichinelle
Qui fait si bien pâmer ton public de sept ans.
Mais, chut! dans ce bosquet, on dirait que j'entends
Des soupirs étouffés.
Ils aperçoivent la Fantaisie étendue par terre derrière un buisson GUIGNOL.
Ciel! une jeune dame !
MARS
Elle est évanouie!
GUIGNOL
Oui, son état réclame De grands ménagements. -
Brusquement.
Eh! que faites-vous là, Vagabonde ? Qui donc ici vous appela }
LA FANTAISIt, effrayée.
Monsieur...
MARS, à Guignol.
Çà, qui te prend et quelle frénésie > Votre nom, mon enfant }
LA FANTAISIt.
Je suis la Fantaisie.
GUIGNOL
La Fantaisie! Ah! ah bien! j'en suis enchanté
Et vous baise les mains avec civilité.
Mais que faisiez-vous là, sur le sol étendue?
LA FANTAISIE
Je mourais de frayeur, car je m'étais perdue En cherchant un logis où l'on voulût de moi.
GUIGNOL
Ah ! dame ! Ecoutez donc ! On ne peut pas chez soi Accueillir le premier venu.
Brutalement.
Vos papiers ?
MARS
Cesse Cet interrogatoire. Hé quoi ! pauvre princesse, Vous êtes sans asile }
LA FANTAISIE
Hélas ! après avoir Eu mon' temps de splendeur et d'éclat, j'ai pu voir Mes courtisans s'enfuir l'un après l'autre, en sorte Que je me suis trouvée, un soir, à demi morte, Cherchant en vain l'étoile hospitalière au ciel.
GUIGNOL
Acceptez un bouillon. C'est très-substantiel.
LA FANTAISIE
Bah ! je me sens déjà presque aux trois quarts remise. Ces brouillards que la Seine emprunte à la Tamise M'ont bien mouillée un peu, mais il n'y paraît plusl
Rcg.irdaiu autour d'elle.
Ah ! je me reconnais. C'est là que je me plus
Autrefois à chanter mes chansons étourdies.
Ah ! quels joyeux romans, et quelles comédies
Où l'Amour convié venait au dénoùment!
Ça durait un quart d'heure au plus, c'était charmant.
CHANSON
O caprices éphémères, Enfants sans pères ni mères, O rêves pleins de chimères D'un éclat de rire éclos!
Loin de la route pâlie Que suit la mélancolie, Votre riante folie Agitait ses clairs grelots.
Comme on aimait! Isabelles, Colombines, les plus belles Prosternaient les plus rebelles Aux genoux de leurs vingt ans !
LES FOLIES-MARIGN Y.
On voyait dans la nuit brune Etinceler, ô fortune !
Les caresses de la lune Sur de beaux seins palpitants.
Mais une voix inconnue, De quel noir enfer venue?
Un jour, déchirant la nue, A dit à l'Amour : Va-t'en !
O joyeuses sérénades, O galantes promenades Dans le bois plein de Menades...
Où sont les neiges d'antan?
MARS
Pourquoi désespérer, ô douce Fantaisie?
Les beaux jours renaîtront. Vous restez là, saisie Par le froid. Remuez-vous un peu. Nous allons Donner, s'il vous convient, l'accord aux violons Et chanter à plein cœur la Romance à Madame, Allons ! de la gaîté !
LA FANTAISIE
Non, j'ai la mort dans l'âme, On ne veut plus de moi nulle part. Autrefois Mes petits actes courts soumettaient à leurs lois Vingt théâtres. Hélas! aujourd'hui le Gymnase Rit de mon ingénue à la robe de gaze;
Il lui faut le grand drame et l'écude de mœurs. Le Vaudeville aussi me repousse. Je meurs, C'est ce que j'ai de mieux à faire.
GUIGNOL
Elle me plonge Dans la douleur !
MARS
Allons ! dérision ! mensonge Que tous ces désespoirs ! Il faut lutter. Je veux Ébouriffer encor ton buisson de cheveux ! Vite, du rouge, et plus de ces pâleurs de spectre ! La Fantaisie errant ainsi qu'une autre Electre, Ce serait du nouveau vraiment. Assez de pleurs ! Nous allons entonner les refrains querelleurs Que tu savais jadis. On te repousse ! Ingrate ! Baisse les yeux et prends un air contrit, et gratte A la porte en disant ton nom, on ouvrira. Et le passé joyeux pour toi refleurira. C'est ici le théâtre où tu pourras à l'aise T'épanouir sans rien qui te gêne ou te lèse. Le cadre est à souhait pour ces légers tableaux Où le Caprice lance en l'air ses javelots. Les échos te diront des vers de la Nuit rose. Ce poëme rêvé loin du pays de prose.
Sur ces tréteaux alors d'éclat environnés, Deburau, Paul Legrand, masques enfarinés.
Ont amené l'alerte et folle pantomime Avec son coup de pied qui seul vaut une rime !. Déjazet, qui, pour nous, fait les sylphes réels^ A chanté la chanson des vingt ans éternels, Et la Farce éclatante aux débordantes joies Vous fait trembler encor, murs de Fouilly-les-Oies ! Rouvrons ce gai théâtre enfoui sous les fleurs. Voisin des nids perdus et des merles siffleurs, Jeté comme une graine au vent, et qui persiste A prouver par son rire et ses chants qu'il existe ; Son babil manquerait, et vraiment le rond-point, Si mes refrains ailés ne lui parvenaient point, Serait triste. Collons sur les murs nos affiches, Prodiguons les trésors dont nous nous sentons riches, Et laissons faire aux dieux qui sauront maintenir Le ciel toujours serein sur nos têtes frivoles.
GUIG NOL.
Rouvrons bien vite alors et dépêchons. Tu voles, O Temps, et nous perdons en futiles discours L'heure de la jeunesse et ses instants trop courts !
LA FANTAISIE
Soit ! nous allons encor tenter cette entreprise.