‹ Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétationChapitre 11 sur 78 · LES POLIES RA.ISONNAÎSÏ.ES · texte numérisé non relu

LES POLIES RA.ISONNAÎSÏ.ES

adoptive, bâtissent tout un roman rétrospectif pour démontrer que leur véritable père est un roi, un prince, un évêque... (voir obs. VIII, XV, XVIII). Un malade de Magnan * se persuade qu’il est fils du roi de Hollande, par l’examen des moindres incidents de sa vie passée : sa présentation à la reine, étant tout enfant, les poignées de main du fils aîné du roi ; les cadeaux du prince d’Orange ; les persécutions qu’il subit, preuve qu’on veut le faire disparaître. Un interprétateur, observé par Régis, se croit apparenté aux Romanoff parce qu’en apprenant Thistoire de Russie, il a trouvé qu’Alexandre II s’exprimait comme lui et comme lui encore ne pouvait voir couler le sang ; en outre l’expression de son regard est identique à celle du grand-duc Roris; enfin il n’a pas l’oreille de son père ni de sa mère, mais bien celle d’Alexandre III.

Nombreux sont, surtout parmi les débiles, les prétendants à la couronne de France. Un malade de Bail dit s’appeler Pierre de Bourbon et posséder deux cents millions ; né aux Tuileries du duc d’Enghien et d’Adélaïde de Bavière, il doit monter sur le trône après le comte de Chambord. Tous les faux monarques n’échouent pas dans un asile. Quelle que soit la fantaisie de leurs récits, ils savent leur donner un caractère de vraisemblance qui parfois séduit la foule. L’histoire des faux-Dauphins en fournit des exemples. Le plus célèbre d’entre eux, Naundorfî, loin d’être un imposteur, fut, semble-t-il, un interprétateur de bonne foi, quand il contait la substitution au Temple et son séjour en Vendée chez un individu qu’on n’a jamais retrouvé, dans un château qu’on n’a pu situer. C’est avec

1. Magnan, Le délire chronique à évolution systémalique. Leçons recueillies par Journiac et Sérieux. Obs. XXVIII. Paris, 1893.

la même conviction qu’il publiait plus tard sa Doctrine céleste où il exposait ses élucubrations mystiques, affirmant que Jésus-Christ n’est pas un Dieu, mais un ange, et cela malgré l’excommunication de Grégoire X’Vl qui lui enlevait ses principaux partisans.

Le délire de .grandeur revêt parfois une forme altruiste : titres et richesses sont attribués à Fentourage. Une de nos malades annonce au médecin un gros Mritage, lui dévoile son origine réelle, s’étonne qu’il n’accepte pas un siège de sénateur et le salue « Monsieur le Duc ».

D’ordinaire la mégalomanie s’exprime par des idées de premier plan analogues à celles que nous venons de signaler ; idées directrices autour desquelles gravitent des idées accessoires, souvent dans la pénombre, mais pouvant passer en pleine lumière. Ces idées de second plan représentent un mode de réaction particulier qui se traduit par des prétentions littéraires, artistiques ou scientifiques, par des projets de réforme, des inventions, des prédictions. Une de nos malades a « le don de clairvoyance » ; en sa qualité de « voyante » elle offre au médecin de lui indiquer l’endroit où se trouve un papier prouvant qu’il descend d’une illustre famille belge. Une autre se vante d’avoir rendu à l’humanité des services incalculables en imaginant plusieurs appareils pour sauver les naufragés, protéger les mineurs contre le grisou, extraire du peuplier un coton supérieur.

Ces idées d’inventions et de réformes peuvent parfois constituer presque à elles seules tout le délire. Les pseudoinventions de ces sujets reposent sur un vaste échafaudage d’interprétations fausses, d’erreurs coordonnées en système. Les auteurs notent tous l’absence ou la rareté des

hallucinations : c’est un délire de combinaisons appuyé sur une paralogique originaire (Krafft-Ebing).

Les inventeursàéc,o\jLvreni le mouvement perpétuel, bouleversent les lois de la physique et de la chimie. Un malade \ qui prétend descendre des princes régents du Tyrol etdonfle père inventa l’analyse spectrale, a préparé un grand travail qui sera son testament artistique : il y a là dedans, dit-il, 80 planches qui sont toutes des chefsd’œuvre. Il a découvert la quadrature du cercle et expose son système avec verve et originalité. Il est le père de la géologie moderne. Il a trouvé le moyen de diriger les ballons, ainsi qu’un nouveau principe qui doit révolutionner l’art de la navigation (bateau mû par un jet d’eau qui s’échappe à l’arrière). Il a vendu celte dernière invention pour trois millions au gouvernement anglais qui a versé cinq cent mille francs d’arrhes ; malheureusement cette somme lui a été dérobée par un intermédiaire. C’est aussi un philologue éminent ; il a analysé les racines de quarante-deux idiomes, créé une langue universelle, trouvé la clef de tous les hiéroglyphes.

Un- persécuté mégalomane ^ a découvert un « nouveau mécanisme financier qui produira des milliards », une boîte électorale pour empêcher les fraudes ; il s’est occupé d’amélioration des chemins de fer. C’est à lui qu’est due l’annexion à la France de la Tunisie. Dans un grand travail intitulé : Transformation des États de VEuroye jjour obtenir la paix perpétuelte, paru au moment du Congrès de Berlin et adressé aux ministres et aux ambassadeurs

Page 1