IV. — DÉLIRE DE FABULATION
Cette variété représente le terme extrême du délire d’interprétation, celui dont la systématisation est le plus compliquée : ici certitude absolue, explications claires, évidence indiscutable. Le fabulateur déroule la chaîne de ses déductions avec une imperturbable assurance; il ne perd jamais le fil de son histoire à travers le dédale de ses innombrables interprétations. Il conte son roman avec facilité, souvent avec verve, l’accompagnant d’une mimique et d’une gesticulation expressives, parfois sur un ton badin ou bien d’une voix ardente et ensuite d’un air confidentiel ; mais son récit conserve toujours l’allure familière d’une conversation où sont exposés des faits si bien acquis que l’on ne saurait même songer à les discuter [délire de confabulation de Neisser).
Le délire associe entre elles les personnalités les plus éloignées et les événements les plus disparates. Tout autre que l’interprétateur se perd au miheu de ces fictions si complexes ; on a peine à suivre ces raisonnements trop encombrés d’arguments hétérogènes. Si on y découvre par intervalles la trace encore bien conservée d’une interprétation, le plus souvent on croit entendre un roman bâti de toutes pièces : impression d’autant plus justifiée que certaines parties sont incontestablement de pures fables. La suggestion, ainsi que le note Ziehen, contribue largement à enrichir ce système : il suffit souvent de poser au fabulateur une question sur un voyage ou un événement quelconque pour provoquer sur ce sujet des fictions nouvelles.
Sérieux. Il
Assurés de la solidité de leur jugement, ils se jouent de la réalité qui sert à leurs constructions délirantes ; s’ils en conservent quelques parcelles ils les disposent à leur guise sans autre souci que celui du romancier combinant une intrigue ; les fables que crée leur imagination font partie intégrante de leur vie. Ils inventent des épisodes glorieux, s’attribuent des exploits héroïques ou simplement des situations avantageuses. Plus que dans tout autre forme de délire d’interprétation, il y a, ici, un mélange surprenant de raison et de folie, une opposition frappante entre l’étrangeté des conceptions vésaniques et la vivacité de l’esprit qui les expose.
L’apparence de hâblerie fantastique que revêtent certaines de ces fabulations permet peut-être, non pas de les confondre, mais de les rapprocher de la mythomanie de Dupré, en opposant les interprétateurs mythomanes aux mythomanes imposteurs et hâbleurs. Dupré élimine les cas où « l’aliénation mentale entraîne les malades à altérer la vérité, à créer detoutes pièces des situations imaginaires et à vivre des romans d’origine purement subjective » ; mais lorsque, à côté d’éléments interprétatifs, on en trouve qui ont nettement l’aspect de récits fabuleux, on peut se demander si ce dernier caractère ne rèlève pas d’une tendance congénitale à la mythomanie vaniteuse, et si ces fictions, qui aujourd’hui paraissent « vécues » aux sujets, n’ont pas été au début, en partie, sciemment imaginées.
Voici une femme qui délire depuis au moins trente-deux ans. Son système complexe englobe un grand nombre de personnalités et d’événements. Ses interprétations multiples se combinent à des aventures extraordinaires où elle joue toujours un rôle brillant : idées de persécution et idées
VARIÉTÉS
de grandeur évoluent parallèment chez elle et surgissent tour à tour au gré des circonstances. Bien qu’âgée de 70 ans elle conserve une vivacité d’esprit remarquable, sans indice d’affaiblissement intellectuel.
Observation XVI. — Raul... Julie, a été internée à 39 ans en 1877 (délire de persécution avec hallucinations, croit qu’on a empoisonné un de ses enfants ; elle est la victime de la police belge, on lui jette des pierres et on lui vole sa réputation). — Transférée à l’asile de Saint-Lô où elle a passé vingt-trois ans, elle est entrée à la colonie deDun-sur-Auron en 1900; elle a actuellement 70 ans. — Antécédents héréditaires et personnels mal connus. Orpheline elle fut élevée dans un couvent. Institutrice à 20 ans. Elle a mené une existence assez mouvementée, s’est mariée trois fois, a habité la France, l’Angleterre et la Belgique.
Malgré son long internement (trente ans), son activité intellectuelle ne s’est pas ralentie ; son histoire est tellement touffue que de longs entretiens n’ont pu satisfaire le désir qu’elle a de n’omettre aucun détail. Ses interprétations rétrospectives empêchent de fixer exactement le début de la maladie ; celle-ci semble avoir commencé en 1875, à l’âge de 37 ans. Voici, résumé d’après ses nombreux récits, ce délire dont il est impossible de retrouver l’évolution.
« Ma famille descend du pirate Rollon (analogie de nom), duc de Normandie, gendre du roi de France et ancêtre de Guillaume le Conquérant. Je suis donc alliée aux couronnes de France et d’Angleterre. Mon père possédait dans les environs de Cherbourg 18 fermes et une fortune’de 58 millions. Il fut empoisonné, sur l’ordre de. mon oncle, le député, avec la complicité du clergé et des nonnes ; un médecin lui fit prendre du curare fourni par un ingénieur anglais que je devais épouser plus tard. Je fus frustrée de l’héritage paternel, et enfermée dans un hospice d’indigents dont les religieuses avaient pour mission de me faire disparaître. En efïèt le médecin essaya quarante-huit fois de m’empoisonner ; je n’échappai que grâce à l’affection d’une sœur qui me donnait chaque fois un contre-poison. Les autres sœurs
m’étaient hostiles ; l’une en particulier, pour me tuer, me forçait à travailler une partie de la nuit, et chercha un jour à me communiquer le mal vénérien d’une compagne. Mais à*4 ans, j’étais déjà capable de me défendre. Je luttai, je parvins à obtenir la démission du maire favorable à ces religieuses, et le nouveau maire m’accorda le déplacement de cette sœur. Un nouveau médecin fut nommé, qui reconnut an moi une intelligence supérieure. A l’âge de 12 ans, lors du passage du prince Napoléon, je lui fus présentée ; il m’invita à monter dans sa voiture, me demanda des conseils, me disant qu’il avait beaucoup entendu parler de moi, et finalement je l’autorisai à émettre un emprunt de 4 millions que le prestige de mon nom, si considérable en Normandie, suffirait à garantir. Napoléon ne m’a jamais oubliée : chaque année il m'envoyait quatre robes de soie que je n’ai jamais reçues ; les nonnes s’en emparaient.
« A l’âge de 16 ans, je parvins à m’échapper du couvent et vins à Paris. Peu après l’empereur me fit entrer d’autorité dans son école normale d’institutrices. Je suis allée ensuite en Angleterre où je me suis mariée ; devenue veuve, je rentrai en France où je suis intervenue dans les affaires les plus importantes de l’État. Je devins le conseiller intime de l’Empereur ; on me mandait souvent aux Tuileries à une heure du matin. Au moment de la visite de la reine Victoria, j’ai su prendre adroitement à mon compte une incorrection de Napoléon et éviter ainsi une guerre. Vers la fin de l’Empire, je fis la connaissance d’un ingénieur anglais : il me déroba divers objets et me viola; de ce viol naquit un enfant. Il m’épousa bientôt après. Il descendait des Corvin, rois de Hongrie; il avait été complice de l’empoisonnement de mon père. C’est moi qui dirigeai toutes ses entreprises ; j’ai creusé avec lui le port de Calais, et devins une des grosses actionnaires des bassins houillers du Hainaut dirigés par un certain P... qui n’était autre que le baron Alphonse de Rothschild associé à mon oncle, le député, pour voler la fortune que je tenais de mon père, augmentée de celle que j’avais gagnée dans ces entreprises.
ft En 1870, j’accompagnai mon mari, chargé d’uné importante mission en Allemagne ; je réussis à lui éviter d’être
VAmÉTÊS
arrêté comme espion. Quelque temps après je vins en aide au gouvernement de la Défense nationale en lui donnant 4 millions primitivement destinés au denier de Saint-Pierre, mais que j’ai promis de restituer au pape. J’habitais alors Bruxelles où je fis la connaissance de Banc, qui s’est bien trouvé de suivre mes conseils. Je devins rapidement l’intime de Léopold. J’eus alors des démêlés avec les bassins houillers du Hainaut dont le directeur s’obstinait à ne pas me payer. Ce Rothschild est un grand coupable; j’ai récemment dénoncé son infamie à Paul Doumer, et, redoutant les suites de cette lettre, il s’est laissé mourir ; j’ai compris à la lecture des journaux que les remords l’ont empêché de se soigner. On a aussi annoncé la mort de mon oncle le député; mais c’est une invention ; il a peur de ma vengeance. Ces deux associés avaient à leur service le clergé, les nonnes et la police. Cette dernière se met à mes trousses à Bruxelles en 1875,- enfonce ma porte, s’empare de mes titres de rente, m’oblige à errer d’hôtel en hôtel;, moi, millionnaire, on me prend pour une vagabonde, on me fourre en prison, mais on est forcé de me relâcher. Je rentre en France, c’était me jeter dans la gueule du loup. Au bout de quelques jours en effet on me séquestre à Ville-Évrard, puis on m’envoie à Saint-Lô, en pleine Normandie, où j’étais bien connue et où je serais bien surveillée.
« Cet asile de Saint-Lô est en réalité une maison de prostitution, uniquement fréquentée par les policiers : nonnes et policiers, fdles et souteneurs, se liguaient contre moi. La supérieure, que j’avais connue autrefois, a été condamnée pour meurtre. Ses nonnes lui ressemblent; l’une d’elles a eu l’audace de me demander de faire des brassières : elle était enceinte ; une autre commettait chaque jour des infanticides. Souvent partaiertt de l’asile de grandes caisses remplies de fœtus ; un médecin particulier était préposé, aux accouchements clandestins des nonnes. Dès les premiers jours, on me proposa de me vendre pour dix sous ; je fus indignée. Je reconnus presque toutes ces religieuses, et je compris qu’elles m’avaient autrefois causé les plus grands malheurs. Ainsi l’une, de connivence avec le coadjuteur Richard, avait simulé l’enterrement d’un de mes enfants pour me l’enlever et le
donner au baron R..., incapable d avoir des héritiers sains. Un autre enfant m’a également été volé, celui-ci sur l’ordre de la reine des Belges, je l’ai dit à Léopold ; cet enfant est aujourd’hui l’architecte du Sacré-Cœur, il a succédé à Abadie, j’ai vu ses plans et j’ai bien reconnu les dessins de mon petit garçon. Ces nonnes m’ont fait subir mille tortures : elles me nourrissaient de pain et d’eau, me retenaient en cellule. Une fois je les ai entendu dire : « On va lui donner un bouillon d’onze heures. » Elles m’ont électrisé trois fois : elles allaient charger leurs clés à la pile Volta de la pharmacie et me communiquaient le fluide ; la secousse a été si forte un jour que je suis tombée dans l’escalier.
« Toutes ces tortures ne m’empêchaient pas de conserver mon influence. Je restais en relations avec de dehors grâce aux journaux que je recevais et qui contenaient toujours quelques signaux à mon adresse. Je répondais par de petits papiers soigneusement ficelés que je lançais par-dessus le mur, où des amis venaient les ramasser. Par ce moyen j’ai pu autoriser Alphonse XIII, après la perte de Cuba, à se servir de mon nom pour lever à Cherbourg un emprunt de 4 millions qui a été couvert aussitôt. Aujourd’hui je vois que mes efforts sont près d’être couronnés de succès : on a commencé en France à récurer la vaisselle des couvents, ce n’est pas trop tôt. Mais c’est insuffisant. Je demande justice. Je veux que mon oncle le député Soit séquestré à ma place, et que Ton me restitue ma fortune qui doit s’élever actuellement au chiffre de 7 milliards. »
S’il est impossible de reconnaître dans ces récits l’enchaînement des interprétations, leur existence n’est pas douteuse ; quelques-unes émergent encore ; tout ce qui a trait à sa jeunesse, à ses exploits, résulte d’un délire rétrospectif édifié pendant son séjour à Saint-Lô. Quelques malades y jouent un rôle : telle paysanne est transformée en comtesse... C’est en grande partie la lecture des journaux et certames conversations qui l’ont éclairée.
Il y a pourtant une part de fabulation-, par exemple, sa prétendue entrevue avec le cardinal Guibert : « Un curé, conte-t-elle, vient m’annoncer son déplacement d’un air navré. « Ne vous désolez pas, dis-je, je cours chez le car-
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dinal » ; je m’y rends en toute hâte; un secrétaire m’arrête à la porte : « On n’entre pas, Monseigneur est entre les mains de son barbier ! — Oh ! peu m’importe, j’ai une nouvelle de la plus haute importance à lui annoncer », et je me glisse dans l’entrebâillement de la porte, à la stupéfaction du prêtre et à celle non moins grande de l’archevêque. » Elle lui présente un papier tout prêt à signer, il se défend, elle insiste et arrive à lui arracher l’annulation de l’ordre donné. — Non moins curieux est le récit de son pseudoentretien avec Napoléon III, après Sedan, dans un café de Bruxelles. Elle était attablée avec quelques amis, et comme l’on attaquait le vaincu, elle s’écrie : « Ce que vous faites là est lâche ; s’il venait, j’irais lui tendre la main ! » Un instant après un garçon s’approche et la prie d’aller trouver un consommateur assis dans un coin. C’était l’Empereur; elle le reconnaît aussitôt : « Que faites-vous ici, malheureux ? lui dit-elle. Où est votre femme ? — Je l’ai laissée à Londres, à l’hôtel. — Quelle imprudence, votre place est auprès d’elle. — Mais... —Ah! je comprends, vous n’avez pas d’argent. Qu’à cela ne tienne, allez à la banque en mon nom... » et les conseils, l’offre des millions continuent sur le même ton de familiarité. Elle conte encore avec verve quatre ou cinq épisodes analogues.
Cette malade vit tranquille à la colonie familiale de Dun où elle s’est rapidement acclimatée (1900-1908). Son délire reste aussi actif et n’a aucune tendance à se désagréger, il s’alimente par de nombreuses interprétations, prises surtout dans la grande actualité; elle.y. fait entrer quelques habitants du pays, alliés des nonnes qui continuent à la surveiller de loin, après avoir transmis la consigne aux médecins de la colonie ; elle trouve dans les journaux la réalisation de ce qu’elle croit avoir avancé, aussi déclare-t-elle posséder le don de double vue. Elle écrit en termes délirants mais corrects aux souverains d’Europe, aux ministres, aux ambassadeurs : chaque fois qu’on l’interroge c’est, penset-elle, sur l’ordre du Président de la République. Elle traite familièrement tous les chefs'd’État : « Léopold est son intime, elle le tutoie presque; à son protégé Alphonse, elle demande quelques caisses d’oranges ; quant à son cousin Edouard, il
n’entreprend ses voyages que pour s’occuper d’elle ; Loubet fut son ami ; elle entretenait déjà une correspondance régulière avec Fallières quand il était président du Sénat ; l’an dernier il a envoyé un colonel procéder à une enquête à son sujet (cantonnement d’un régiment dans la localité) ; elle vient de lui glisser une noté en le priant de la remettre au tsar; Nicolas lui doit la plus grande reconnaissance, car c’est elle qui, par ses conseils à Roosevelt, fit conclure la paix entre la Russie et le Japon. »
Rien dans sa tenue, dans son attitude extérieure, ne laisse deviner une telle richesse délirante ; son esprit est alerte, elle raisonne juste sur les questions étrangères à son système, elle montre de l’initiative et de l’habileté dans son travail, elle comprend la plaisanterie, mais elle n’admettrait ni railleries, ni objections sur ses idées délirantes. Elle n’a ■jamais d’hallucinations.