‹ Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétationChapitre 29 sur 78 · V, — DÉLIRE DE SUPPOSITION · texte numérisé non relu

V, — DÉLIRE DE SUPPOSITION

D’ordinaire les interprétations sont précises : un fait observé entraîne une conclusion ferme. Dans quelques cas, au contraire, en dépit de leur abondance, l’affirmation catégorique manque ; le malade reste incertain, ne sachant à laquelle s’arrêter, d’où une systématisation imparfaite. C’est un véritable délire de supposition, d’interrogation, constitué, non par des convictions, mais par des doutes délirants (Tanzi).

Le langage de cet interprétateur reflète son indécision ; « Gestes inquiétants, propos équivoques, allusions mystérieuses, manœuvres souterraines se succèdent ; il se perd dans des calculs infructueux, il s’égare au milieu d'énigmes indéchiffrables; il est plongé dans une obscurité profonde, il se débat dans les ténèbres, il n’y comprend rien... que lui veulent tous ces hostiles qu’il ignore » ? Il accuse tantôt

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celui-ci, tantôt celui-là, sans parvenir à fixer ses soupçons; aujourd’hui une phrase l’éclaire, le lendemain un incident suspect remet tout en question. Essaie-t-on de traduire en une phrase précise ce qui est au fond de ses suppositions multiples, il proteste : « .Je questionne, dit-il; j’émets des hypothèses, rien que des hypothèses. » Si l’on rassemble néanmoins ces interrogations et.ces conjectures diverses, on y distingue le substratum d’un délire coordonné ; mais cet essai de systématisation ne se fixe jamais.

Ce défaut de certitude n’implique pas une psychose passagère; cette forme est aussi incurable et aussi envahissante que les mieux organisées. Le malade découvre chaque jour de nouveaux motifs à ses soupçons, en arrive à douter de la réalité du milieu où il vit, se demande s’il n’est pas entouré de gens déguisés, ne l’assure pas, accepte la contradiction un instant, pour reprendre aussitôt la série de ses recherches ; « Je me creuse la tête, dit-il, je puis tout supposer, suis-je accusé de quelque chose? qu’on me le dise ! Je fais toutes les hypothèses possibles et imaginables. »

Ce caractère douteur, et la prolifération d’interprétations qu’il engendre, détermine un sentiment de perplexité qui contribue à augmenter encore la tendance aux recherches infructueuses. Lç délire est alors presque continuellenient en voie de métamorphose; des jugements contradictoires empêchent toute systématisation. Parfois surviennent des idées de culpabilité qui, loin d’être acceptées comme dans la mélancolie, sont réfutées avec indignation, sans arriver pourtant à s’effacer. Cet état d’incertitude perplexe, cette production incessante d’interprétations, donnent à ces sujets une physionomie spéciale.

La persécutée dont l’observation suit a conservé pendant douze ans, jusqu’à sa mort, une floraison exubérante de jugements erronés sans systématisation et sans troubles sensoriels. Les conceptions les plus étranges l’assaillent et suscitent des accès de perplexité anxieuse.

Observation XVII. — S... Marie est internée à l’asile de Vaucluse en 1890 (38 ans). Antécédents héréditaires : père buveur, interné à 17 ans pour un accès délirant; un oncle aliéné. A l’âge de 19 ans S... quitte le domicile paternel pour vivre avec un amant, qui meurt en 1887 ; elle mène ensuite une vie galante, devient enceinte en 1888 et accouche d’un enfant mort-né en mai 1889.

Le délire s’est manifesté surtout après la mort du premier amant. — La malade assure que dès 1883 (33 ans) on commençait à la persécuter; c’était encore peu de chose ; mais en avril 1886, elle remarque qu’on fait des mystères dans le quartier, on lui cherche chicane pour des niaiseries, on la suit dans les rues.

En 1887 un va-et-vient suspect se produit autour de sa maison ; des policiers stationnent devant la porte ; quand elle regarde dans la rue, le voisin apparaît aussitôt à la fenêtre. Les camionneurs disent sur son passage : « où estil le maquereau?... elle en a du rouge sur les lèvres ! »

En 1888 (début de sa grossesse au mois d’août) les interprétations redoublent d’intensité, sans systématisation. Un individu de la bande noire habite dans sa maison. Son père lui donne à entendre qu’elle va disparaître. « Je demandais le pourquoi, dit-elle ; à partir de ce jour je sentais qu’on le payait pour mentir et me faire souffrir. » Dans la rue c’étaient des cris continuels à son adresse. Les marchands criaient : « à la moule ! à la coule ! » Devant les omnibus on disait : « Charenton-Vincennes ! » pour lui faire entendre qu’elle devenait folle. Une voisiné s’écriait : « la voilà, la pourrie ! » On l’appelait la femme au gros ventre, l’éléphant. Une dame lui déclare un jour : « J’ai une carte de recherche dans ma poche », ce qui signifie que la police fait des recherches sur son compte. D’ailleurs elle a entendu des

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ouvrières dire : « on va la mettre en carte ». Des gamins crient : « elle se déplume » ou bien : « As-tu une plume ? » Une dame au deuxième étage chantait ; « Je t’ai fait souvent cornette. » Une femme, en la fixant, s’écrie ; « elle n’a pas l’air si bonne ! » Quand elle donne une pièce aux marchands, ceux-ci remarquent ; « à la bonne heure, ce n’est pas de la contrebande ! » et examinent la pièce avec affectation. Dans les cafés elle voyait tout le monde chuchoter. Quand son amant lui envoie de l’argent par la poste, elle reconnaît deux écritures sur la même enveloppe. Pourquoi? Veutil la faire passer pour une voleuse? Quand il vient la voir, il a soin de fermer les rideaux ; pourquoi ces précautions ? Quand elle sort avec lui elle entend des propos inquiétants ; « il a posé sa canne », dit-on, ou encore : «le tailleur », ou bien : « l’homme de Neuilly ». Elle se débat ainsi, presque continuellement assaillie par une multitude d’interprétations, sans arriver à trouver une explication satisfaisante. Elle adresse plusieurs plaintes au commissariat de police.

Après son accouchement, nouvelle exacerbation de son délire. Pendant son séjour à la Maternité elle a écrit, pour une fille de service, une lettre à un dragon. Depuis iors on insinue que le père de son enfant est .un militaire. On fait passer un dragon sous ses fenêtres, on suspend des habits militaires aux croisées voisines ; que signifient ces rideaux rouges ? Elle adresse encore de nombreuses plaintes aux autorités, sort trois fois avec l’intention de se faire arrêter, et finit par être internée.

A son entrée à l’asile (janvier 1890) elle est très excitée, accuse son père et un de ses amants de la faire passer pour folle, de vouloir se débarrasser d’elle. Ses interprétations la conduisent aux idées les plus extravagantes : on l’accuse d’avoir tué un enfant de trois ans, son père doit être l’assassin de Gouffé. A chaque visite elle s’emporte, injurie le médecin. Dès que l’on cause avec elle, elle devient calme et donne des renseignements très détaillés ; mais à chaque instant elle hésite dans l’interprétation de tel ou tel fait ; sa conviction semble mal établie, soumise qu’elle est aux moindres événements quotidiens qui viennent chaque jour modifier telle ou telle conception délirante.

Av 7 'ü 1890. — Tous ses malheurs viennent de son père qui a touché de l’argent de M. C... Les interprétations sont incessantes : on représente continuellement dans la cour des choses qui la concernent. Une malade Xa/’ai/ s’asseoit auprès d’elle, cela veut dire « elle l’a fait ». « Je ne comprends rien, écrit-elle, à ce milieu qu’on me représente, ni à cette question de curés, de pouilleux, d’assassins. » On l’accuse de rapports avec une tille publique ; la moindre parole, le fnoindre geste, tout sert de prétexte aux interprétations.

Juillet 1890. — On lui dit que M. B... (son premier amant) a violé une petite fille; elle ne l’entend pas, mais on le lui fait voir ; tout se fait par signes : on va chercher une timbale, on va aux cabinets, on a un tablier de telle couleur ; chaque objet a un sens symbolique, le tablier blanc représente M. Blanc. Elle a compris qu’on avait empoisonné une concierge. M. X... fait courir le bruit qu’elle a fabriqué de la fausse monnaie.

Septembre 1890. — Toutes les femmes qui sont ici, y ont été mises pour la faire causer. Son père pendant l’hiver avait un sac sous le bras, c’est donc un assassin. M. C... a des chaussettes marquées L, il porte donc tous les noms ; il a tué plusieurs voisins ; c’est un pédéraste parce que, comme les pédérastes, il porte la chaîne de sa montre du côté droit. A la figure de son oncle elle voyait qu’il avait tué. On ne cesse de la taquiner : quand elle se gratte le nez, on rit ; mêmes moqueries quand elle se lave. On prend un air courroucé en passant auprès d’elle. De nouveau elle cherche pourquoi on l’accuse d’être la maîtresse d’un militaire. <f Depuis un an je creuse ma pauvre tête pour savoir d’où peut venir cette question militaire. » Elle compose des mémoires ; elle s’efforce d’y donner l’explication de menus détails des quatre années précédentes à l’aide de symboles qu’elle a appris à l’asile. Je crois remarquer, écrit-elle, que le rose représente un joli bébé, le fichu blanc représente B... (son premier amant), le tablier ma belle-mère. » Quand on se gratte le front il s’agit de tel ou tel de ses amants ; pour désigner un autre on se passe la main derrière la nuque ou derrière le dos, ou bien on regarde les

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cabinets ; si l’on met les mains dans les poches, cela veut dire argent; pour dire noir on porte un châle noir ou on se passe le doigt sur les sourcils etc. Cette abondance de symboles ne fait que compliquer ses conceptions sans les préciser ni les fixer. De préférence elle accuse son père et son dernier amant : pourquoi celui-ci, tel jour, s’est-il arrêté devant une porte, qu’avait-il plus tard à fixer étrangement la fenêtre ? Et son père qui criait Charles ! Charles ! sachant très bien que c’était le nom d’un lieutenant ! Que signifient ces propos : « si tu n’as rien fait, il ne te sera rien fait? » Son choix reste hésitant, et parfois elle se défend contre les soupçons qui lui viennent au sujet de son premier amant pour lequel elle a conservé un culte et auquel on ose attribuer diverses vilenies.

A de nombreuses reprises elle repousse les idées de culpabilité qui l’envahissent comme malgré elle. On lui reproche d’avoir contracté la syphilis. Par divers signes, en lui montrant une pantoufle bleue, ou une rose, ou par différentes allusions, on l’accuse d’avoir tué sa fille ; elle se souvient qu’en lace de sa fenêtre était suspendue une chemise d’enfant, et à une fenêtre voisine étaient écrits ces mots : « Marâtre, tête de veau, tête verte. » Une malade dit un jour : « J’ai trois enfants » ; c’est pour signifier qu’elle-même S... a eu trois enfants. Elle proteste, mais un moment après se demande : « serait-ce vrai » ? Elle écrit de longues lettres pour se justifier et finit en suppliant qu’on la pardonne. Puis elle se redresse à nouveau, se répand en invectives contre ses infâmes calomniateurs, causes de toutes ses souffrances. Elle passe ainsi très souvent des injures et des menaces aux larmes et aux supplications. « Quelle vie de mystère ! » conclut-elle.

Au mois de novembre 1890 cette malade, toujours dans le même état délirant, a été transférée à l’asile de Saint-Lô. Le médecin de cet asile nous écrit qu’ « elle a conservé cette même expression morbide jusqu’à l’époque de son décès qui s’est produit en 1898 ».

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