‹ Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétationChapitre 31 sur 78 · VIL — VARIÉTÉ PERSÉCUTRICE · texte numérisé non relu

VIL — VARIÉTÉ PERSÉCUTRICE

Les interprétateurs à caractère actif défendent avec ténacité leurs droits fictifs et réagissent d’une manière agressive : tels les persécuteurs filiaux ou familiaux qui, pour la plupart, appartiennent au délire d’interprétation ; tels encore certains interprétateurs persécutés, érotiques, jaloux, etc...

Les symptômes essentiels de cette variété n’offrent aucun caractère particulier ; les interprétations y sont aussi nombreuses et aussi fantaisistes qu’ailleurs ; les malades s’acharnent contre un ou plusieurs individus, pris généralement dans leur entourage. Seules leur combativité exaspérée, leurs réactions dangereuses donnent à ces interprétateurs persécuteurs une physionomie spéciale qui présente certains traits communs avec celle d’autres aliénés à réactions également agressives. Citons comme exemples la persécutrice qui a tué l’abbé de Broglie (page 99), celle qui a tiré des coups de revolver sur son père (obs. XV), celle qui à quelques années d’intervalles commit deux tentatives d’assassinat sur son mari (obs. I) et enfin celle de l’obs. XX.

Nous avons observé une persécutée ambitieuse — citée, dans la thèse de Raoul Leroy, comme type de persécutéepersécutrice avec hallucinations épisodiques, — qui appartient en réalité au délire d’interprétation. La malade, per-

sécutée dès l’âge de treize ans, se croit la fille de Sarah Bernhardt et du prince de Galles. Persuadée que sa prétendue mère commande les ennuis qu’elle subit, elle la poursuit de ses réclamations incessantes, la guette dans la rue, l’invective et profère contre elle des menaces de mort. Internée actuellement depuis dix-sept ans, elle conserve des idées de persécution aussi actives, mais modifié ses idées de grandeur : elle déclare aujourd’hui avoir été volée aussitôt après sa naissance dans un temple de l’Inde ; elle est la grande Brahmane de Kâli et elle signe ses écrits du nom de Koddah Lotus. Elle ne présente ni hallucinations, ni signes d’affaiblissement intellectuel.

Observation XVIIG. — L... Berlhe, internée en 1891 (27 ans) avec sa mère (folie à deux). Pervertie sexuelle, déséquilibrée, renvoyée successivement des écoles pour inconduite et indiscipline.

Dès l’âge de 13 ans elle manifesta des idées de persécution que partageait sa mère. Elles changeaient à chaque instant de domicile pour échapper aux machinations de leurs ennemis : on excitait les locataires contre elles, on menaçait les propriétaires s’ils continuaient à les garder, on répandait des bruits injurieux sur leur compte ; les concierges les invectivaient, les voisins attentaient à leur vie. Berthe déposa des plaintes nombreuses aux commissariats, au procureur de la République, prétendant être filée par le même individu dont les rapports l’avaient fait renvoyer de toutes les écoles. Se croyant surveillée par la police elle se fait adresser ses lettres chez une amie, pui.s, voyant partout des espions, elle a recours exclusivement à la poste restante. —De bonne heure également elle manifesta un sentiment exagéré de la personnalité ; elle assure qu’à 13 ans elle avait un don de diction remarquable, que.ses maîtresses l’engageaient à se présenter au Conservatoire, etc:

1. Résumée d’après l’obs. de R. Leroy, nos notes personnelles et celles des Lwoff et Trénel.

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En 1889 (25 ans), à l’inauguration d’une statue elle aperçut Sarah Bernhardt. « Je la regardais avec curiosité, dit-elle, lorsque cette femme, que je ne connaissais que par ouï-dire, m’appela trois fois par mon nom, à ma profonde stupéfaction ». Deux ans plus tard elle se figura qu’une nièce de l’actrice venait dérober les lettres qu’on lui adressait poste restante ; elle s’imagine que Sarah veut s’emparer d’un drame écrit par elle, Berthe, « œuvre remarquable » dont elle espérait tirer de grands profits pécuniaires. Elle se demande alors pourquoi l’actrice s’occupe ainsi d’elle et acquiert bientôt la conviction qu’elle est fille de Sarah et du prince de Galles, a Comment j’ai été mise au courant de tout cela, dit-elle, c’est facile à comprendre. Quand je n’avais rien d’autre à faire, je m’installais sur l’avenue du bois- de Boulogne. J’entendais dire que j’étais la fille du prince de Galles et de Sarah ; j’étais le sujet de toutes les conversations ; je gênais, paraît-il, mon père pour un motif que j’ignore et Sarah était l’instrument principal de celui-ci ». Berthe en arriva donc à regarder sa mère comme une étrangère. Dès sa naissance le Consistoire de Neuilly a essayé de l’enlever ; plus tard on voulut la séparer de sa mère, sous le prétexte que celle-ci la martyrisait. Elle voit là des preuves certaines du mystère qui entoure sa haute origine. Dès lors elle ne cessa de poursuivre l’actrice de ses réclamations, l’accusant de la faire diffamer, de payer des fdles publiques et des cochers pour l’insulter, de monter une cabale contre elle. Elle se plaçait sur son passage pour l'invectiver et allait même jusqu’à proférer des menaces de mort.

A son entrée à l’asile (1891).elle se défend d’avoir écrit un grand nombre de lettres d’amour à Sarah Bernhardt, affirmant qu’on a imité son écriture. Elle prétend que Sarah l’hypnotisait et l’attirait chez elle par suggestion ; elle laisse entendre qu’elle était victime de manœuvres lesbiennes. Pendant la première semaine elle se montre excitée, violente. Ses convictions délirantes s’affirment ; elle écrit à l’ambassadeur d’Angleterre d’avertir son prétendu père ; elle justifie son délire par des raisonnements qu’elle regarde comme irréfragables. Une malade l’ayant traitée de « prussienne » elle voit là une preuve certaine de sa haute origine : « si je ne Sérieux. 12

suis pas Française, alors je ne suis donc pas la fille de Catherine (sa mère), mon acte de naissance serait donc un faux, et je serais donc réellement la fille de M“'= Sarah et du prince de Galles. Il n’y a pas à sortir de ces deux alternatives. Vous n’aimez peut-être pas beaucoup les questions, précises ; malheureusement pour vous je suis très positive et très logique... Du reste, vous n’êtes- pas le seul qui discutiez ainsi de ma nationalité, d'ailleurs mystérieuse. Quand nous habitions rue..., le commissaire de police m’envoya jusqu’à quatre sommations d’avoir à faire une déclaration d’étrangère, sous peine d’amende et d’expulsion du territoire français J).

Berthe donne à ses réclamations une allure agressive. Elle englobe dans ses sentiments de haine le préfet de police, lesmédecins. Elle invoque l’existence de partisans inconnus de tous. Des ordres supérieurs la délivreront, la force armée s’en mêlera. Les plus hautes personnalités de la société parisienne s’occupent d’elle,tous les consuls européens savent ce qui se passe et vont déférer l’affaire au Parquet. 11 est arrivé et il arrivera des choses terribles. L'assassinat de Carnot est pour elle « une justice du ciel ».

Tout lui est bon pour forger des interprétations nouvelles. Une femme, qui a été autrefois sa voisine, étant entrée dans le service, Berthe croit que c’est pour la surveiller. La plupart des malades d'ailleurs sont placées à l’asile dans l’unique but de l’espionner ; elle les appelle des ce soidisant malades ». Elle assiège le médecin de lettres sans nombre, écrites avec facilité et parfois même avec esprit. Ajoutons — fait intéressant — que Berthe sut gagner à sa cause la Presse et le Parlement. Une campagne de presse violente fut menée ; plusieurs députés vinrent à l’asile la visiter, une interpellation faillit même se produire à la Chambre.

Actuellement, cette malade, internée depuis dix-sept ans, n’est nullement affaiblie au point de vue intellectuel et n’a pas d’hallucinations. Ses idées de persécution, basées sur des interprétations, sont très actives ; on lui fait subir la nuit mille tortures qui la laissent tout endolorie à son réveil : on lui hache les cheveux, on lui cogne la nuque, on lui tord

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le doigt (panaris), on lui corrode les organes et les os. Elle continue à protester contre son internement, contre les moyens clandestins qu’on emploie à son égard ; infirmières et malades se livrent à des simagrées pour lui nuire, lui font des propositions honteuses, cherchent à l’affoler à tout prix, tâchent de la faire violer, lui crachent dessus, la brutalisent. Ces femmes, écrit-elle, « très plates, très lâches, très proxénètes, très bassement envieuses de tout ce qui leur est supérieur au point de vue intellectuel, artistique,, plastique, etc..., voudraient me pousser à force de tortures de tout genre à tenter une évasion impossible, de manière à me sauter dessus et s’emparer de mes travaux littéraires et artistiques, un de leurs rêves les plus caressés... On me supprime pour n’avoir pas à me restituer ma fortune. »

A côté de ces idées de persécution ne cessent de se développer des idées de grandeur. Berthe ne parle plus de Sarah. Depuis trois mois environ elle est devenue la grande Brahmane de Kâli. Elle écrit (19ü7) à l’ambassadeur de Chine et « aux honorés bonzes de la Pagode » pour demander une place d’infirmière en Indo-Chine ; « Il me faut mon état civil, le mien, Koddah Lotus, née à Dehli (Inde) en 1869 ou 73, car enfin, mes chers tuteurs, vous savez cela mieux que moi, car moi c’est tout juste si j’ai pu savoir que je suis la fille d’Hyder- Ali (et à force de prêcher le faux pour connaître le vrai) et d’une dévadassi, volée dans le temple de la déesse Kâli. En cette qualité, l’Angleterre me doit protection... Or ma mère m’écrit qu’une polémique très violente vient de s’engager, non entre journalistes, mais entre diplomates, à mon sujet. »

Quelques extraits d’une lettre (nov. 1907) montrent l’activité persistante de ses interprétations égocentriques et de ses tendances persécutrices. Elle écrit au médecin : « Je viens vous demander ce que vous allez répondre lorsqu’on va vouloir savoir pourquoi, dans quel intérêt crapuleux on écoute les faux rapports, les mauvais conseils, les ordres des employées lesbiennes (ainsi que des folles) que je refuse d’assouvir, et dont la kleptomanie, poussée jusqu’à la frénésie, entraîne les plus basses, les plus lâches ven-

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geances. Expliquerez-vous pourquoi on donne le soir et le dimanche une pâtée de pain mouillée et trop salée et poivrée parce que j’en mange, alors que le matin des autres jours c’est de la bonne soupe aux légumes verts, parce que je n’en mange pas, étant obligée de me soigner vu l’état dans lequel on me met ? Expliquerez-vous pourquoi on ne donne pas de légumes verts à midi parce que j’en profiterais, ou pourquoi, quand on m’en donne, m’en donne-t-on dérisoirement avec poignées de poivre ou de sel ? (mes dents s’en brisent au ras de la gencive les unes après les autres). Expliquerez-vous pourquoi les chauffeurs ne chauffent pas les cellules dès qu’ils savent que j’y suis, ou la salle quand j’y reste ou quand j’ai été au bain? Expliquerez-vous aussi dans quel but vos employées me font passer pour prussienne, et pour être une gadoue (moi, vierge) et une crapule, enfin ce qu’elles sont? (Cela va coûter cher à la fin, vous verrez!) Et pourquoi dois-je me taire moi, devant les provocations? Pourquoi dois-je subir tout? En vertu de quelle loi ? Pourquoi ? Est-ce des divagations tout cela ? Est-ce clair? »

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