Grimaldi Annali di NevroL
4. Tiling, Zur Paranoïafragen, Psychiat. Wochensch. 1902, n»' 43-44.
GENÈSE ET CAUSES
cherche les causes en dehors de lui (et non en lui comme le mélancolique). Il fatigue son esprit dans cette recherche incessante et soupçonneuse. Mais à qui considère le monde extérieur dans cet état de perplexité, événements et gens apparaissent comme différents de ce qu’ils étaient jadis : Te malade fait des remarques qui jusqu’alors ne l'avaient pas frappé ; aux énigmes qu’il se pose, des faits insignifiants viennent apporter des solutions. Quand il a trouvé/ce fil d’Ariane i\ est soulagé et espère ; il se cramponne à cette idée avec amour et foi ; c’est une ancre qui lui a permis de toucher le fond. Il s’habitue dès lors à l’invraisemblable. »
Pour Linke ^ c’est Vattente anxieuse^{Erwartungsaffeckt) qui constitue le trouble affectif primaire de la paranoïa, psychose voisine de la manie et de la mélancolie. Or, dans l’attente anxieuse, les perceptions sont toutes accompagnées d’un ton émotionnel intense ; et c’est ce dernier résultat seul qu’aperçoit le malade lorsqu’il a perdu conscience de son état affectif ; alors des perceptions tout h fait indifférentes apparaissent éminemment importantes et significatives. A la base du délire on trouve ainsi une augmentation dans fin-' tensité des perceptions, due elle-même à un état affectif pathologique. Cependant Linke admet que dans certains cas purement combinatoires, avec incubation très lente (cas qui correspondent au délire d'interprétation), la méfiance peut être considérée comme le trouble primitif qui conduit au délire ; il ne s’agit plus à proprement parler d’un état affectif, mais d’un état de « doute » ; c’est le développement pathologique d’un caractère inné, comme le veut Tiling.
Margulies - soutient qu’il peut exister au début de la paranoïa des états affectifs variés et qu’il faut distinguer la méfiance de la crainte. Ces états ont tous un caractère commun : une inquiétude imprécise, et comme conséquence, une attention hypertrophiée. Plus tard, au cours de l’élaboration délirante, apparaissent fréquemment des états affectifs ])as-
1. Linke, Zur Pathogenese des Beachlungswahns. Allg. Zeits. f. Psychiat., t. LUI, f. 4, 1896. Noch eimmal der Affect der Paranoïa. Allg. Zeit. f. Psych. t. LIX, f. 2, 8,190ü.
2, Margulies, Die prhnüre Bedeutung der Aflekte in ersien Sladium d. Paranoïa, 1901. Anal, par Neisser, Centr. f. Nerv. u. Psych., 15 mars
sagers, seconcjaires. Pick se rallie à l’opinion de Linke et de Margulies.
Ces théories mettent en relief l’influence incontestable de l’affectivité, trop négligée autrefois ; mais, si elles renferment toutes une part de vérité, elles accordent un peu arbitrairement à tel ou tel élément l’action prépondérante. Différents auteurs (Jolly,‘Kraepelin, Percy-Smitb...) se sont élevés contre ces théories unilatérales qui isolent des facteurs inséparables dans la réalité ; ils jugent artificielle la dissociation établie entre les troubles de l’intelligence et ceux du sentiment. La méfiance et la crainte que les partisans de la thèse affective considèrent comme des sentiments, sont en réalité des états mixtes résultant de l’association d’une représentation à un sentiment. Selon Bleuler la méfiance serait même un processus intellectuel ; les émotions qui l’accompagnent peuvent varier qualitativement et quantitativement sans la modifier, tandis que si l’on supprime l’élément intellectuel, elle devient vide de sens. De même la crainte naît aussi bien avec un sentiment de plaisir qu’avec un sentiment de douleur, suivant que se présente à l’esprit une idée capable de diminuer le plaisir ou d’augmenter la douleur. En outre, la conviction inébranlable des persécutés s’opposerait, jusqu’à un certain point, à la méfiance ; celle-ci, d’autre part, ne s’observe pas chez les mégà--, lomanes.
Selon Gierlich b la méfiance n’est pas un des sentiments du début de la paranoïa ; elle survient secondairement. La maladie, ni purement intellectuelle, ni uniquement affective, résulte d’une altération de la sensibilité produite par les émotions intenses et prolongées de l’attente, de l’anxiété, du regret, de l’envie, combinée à une faiblesse du jugement vis-à-vis de ces idées et de ces représentations très fortement accentuées.
Bleuler établit comme caractère constant de la Paranoïa la persistance au premier plan de la conscience d’un système de représentations avec accompagnement affectif (ana-
1. Gierlich, Sur la •paranoïa périodique et la formation des idées paranoïaques. Arcli. f. Psych., 1903, f. 1.
GENÈSE ET CAUSES
logie avec « l’idée prévalente » de Wernicke). Des faits quotidiens ou des événements moins ordinaires, viennent s’associer à ce complexus idéo-affectif prédominant, en raison d’un motif émotionnel, ou par « constellation », de la même manière que chez les sujets normaux dominés par des idées déterminées. Nombre de faits, n’ayant aucun rap-' port avec le malade, peuvent être mis par erreur en relation avec ce complexus : il en résulte un délire de relations, de signification personnelle (délire d’interprétation). D’autrn part, tout complexus idéo-affectif ayant un rapport très étroit avec le moi, ce dernier semble poussé au premier plan ; le caractère égocentrique, l’hypertrophie du moi est donc une conséquence de l’existence même de ce complexus, et non un symptôme primordial. « L’examen attentif des circonstances subjectives et objectives au début de la maladie ne montre rien d’autre que l’apparition d’erreurs analogues à celles qui peuvent se montrer normalement dans des états affectifs identiques> et une association d’événements fortuits à un complexus de pensées tenu constamment en éveil par un état affectif et un enchaînement d’idées, comme il arrive à l’état normal. »
La théorie idéo-affective semble s’adapter le mieux aux faits cliniques. Hypertrophie ou hyperesthésie du moi, — esprit faussé soit par la sensibilité, soit par une déviation intellectuelle, soit plutôt par une influence convergente de ces deux facteurs — conflits de cette personnalité psychopathique avec le monde extérieur — idée fixée par l’émotivité et soustraite ainsi à l’auto-critique, telle nous paraît la formule des conditions de développement du délire d’interprétation. Par suite du monoïdéisme et des états affectifs qui l’accompagnent, du rôle amoindri du sens critique, un processus d’association et d’inhibition systématiques préside au choix des explications ; seules sont retenues celles qui concordent avec les états de conscience habituels, avec les
idées maîtresses et les tendances prédominantes. L’interprétation apparaît alors, tantôt spontanément, tantôt par une concentration de l’attention; simple essai au début, elle devient de plus en plus envahissante, puis acquiert une certaine autonomie ; c’est une tournure d'esprit, une habitude qui finit par s’exercer même en dehors de tout état émotionnel intense. « Tous les états paranoïaques, dit Dupré d’une façon analogue, se caractérisent par des anomalies de la sensibilité (augmentation du sens de la personnalité, méconnaissance hostile des gens et des choses) et une anomalie de l’intelligence qui consiste en une perversion du sens critique, incapable de redresser les erreurs de la sensibilité. »