II. — MÉCANISME DE L’INTERPRÉTATION
L’influence de ces deux facteurs pathogéniques, relevant l’un de la sensibilité, l’autre de l’intelligence, permet de comprendre le mécanisme de l’interprétation délirante :
, suivant la juste remarque de Bleuler, il ne diffère en rien de ce que l’on observe à l’état normal.
Ce mécanisme est éclairé par la genèse de certains états interprétatifs les uns morbides, les autres physiologiques. Parmi les premiers, ceux qui surviennent dans la mélancolie, dans la folie intermittente, dans les délires des dégénérés, mettent bien en relief le rôle des états affectifs. Par contre, les états interprétatifs apparaissant dans la démence sénile, la démence précoce, la paralysie générale montrent combien l’insuffisance du jugement laisse le champ libre à des interprétations erronées et souvent
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absurdes. Dans l’alcoolisme chronique avec délire interprétatif de jalousie, on voit les deux éléments s’associer : Faffaiblissement intellectuel avec diminution du sens critique^é^combine à l’état affectif anormal (émotivité) et, de cetteassociation, résulte un système d’interprétations délirantes dont, on connaît la cause, à savoir les lésions cérébrales dues à l’intoxication par l’alcool. Ce délire de jalousie des alcooliques est précisément celui dont le tableau symptomatique offre la plus grande ressemblance avec le délire d’interprétation essentiel^.
A l’état normal, le penchant aux interprétations erronées est un phénomène banal. « En vertu de la tendance de toute représentation à l’objectivation nous sommes toujours sur le seuil des croyances absurdes » (Rabier). « Si nous réfléchissons, dit Esquirol, à ce qui se passe chez l’homme le plus raisonnable, seulement pendant un jour, quelle incohérence dans ses idées, dans ses déterminations! » Meynert estime que, chez tout individu, l’idée délirante existe à l’état d’élément inconscient, réduite au silence par le fonctionnement normal des facultés. « Eveillé
1. Cramer a étudié (1902) la signification personnelle pathologique et le délire d’observation, états interprétatifs apparaissant dans les délires paranoïdes aigus ou chroniques et aussi dans des troubles de la conscience transitoires, plus ou moins marqués, au cours de nombreuses maladies mentales (épilepsie, hystérie, névroses et psychoses traumatiques, paralysie générale, alcoolisme, dégénérescence, affections cérébrales organiques, neurasthénie). Pour Cramer les interprétations maladives sont généralement favorisées par la débilité mentale et le rétrécissement du champ de la conscience. Dans les cas de débilité mentale on peut voir soit une tendance à l’exagération du moi, soit un sentiment d’insuffisance : de toute façon, le sujet se croit facilement l’objet de l’attention. Dans d’autres cas, ces facteurs n’interviennent pas ; le délire de signification personnelle est alors consécutif au sentiment d’une « modification de l’organisme » due à une altération de la sensibilité cénesthésique, altération que ne justifie aucune cause physiologique ; ce sentiment est associé, en général, à un état affectif. Cramer, Krankhafte Eigenbeziehung und Beachtungswahn, 1902, Anal, par Neisser, Centr. f. Nerv. u. Psych. 15 mars 1903.
OU endormi, dit Jules Soury, l’homme délire toujours, mais ses sensations actuelles extraordinairement multiples et complexes dans la veille, dissocient les associations erronées et redressent, par l’observation et par l’expérience acquise, ses jugements naturellement faux. » Ces correctifs peuvent momentanément disparaître sous l’influence d’un -état affectif intense. « C’est le propre d’une préoccupation forte et exclusive de devenir le point de départ et l’aboutissant de toutes les actions, de toutes les pensées... Par suite de cette tendance le sage même est exposé à de fausses interprétations » (J.-P. Falret).
Ce délire d’interprétation physiologique — qu’on nous, passe l’expression — n’apparaît nulle part avec plus de netteté que dans les états passionnels. « Les passions, dit Leuret, ayant pour effet de diriger fortement notre attention vers leur objet, nous privent souvent de la liberté d’esprit nécessaire pour apprécier la valeur de nos sensations, A celui que l’obscurité effraie tout paraît un géant, un fantôme; au criminel tout semble un accusateur. » •Dès longtemps les psychologues ont décrit l’aveuglement passionnel, expliqué par « les entraînements du cœur, les égarements de l’esprit », et analysé, à la suite de Stendhal, ces jugements insensés de l’amour qui bravent l’opinion et le sens commun et aboutissent à la cristallisation « cette opération de l’esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections!».
1. « J’entends par cristallisation, dit Stendhal, une certaine fièvre d’imagination, laquelle rend méconnaissable un objet le plus souvent assez ordinaire... Du moment qu’il aime, l’homme le plus sage ne voit aucun objet tel qu’il est... 11 n’attribue plus rien au hasard; jl perd le sentiment de la probabilité, une chose imaginée est une ctiose existante pour l’effet sur son bonheur. » Plus loin parlant de « ce commencement de folie » Stendhal dit : « une marque effrayante que la tête
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Là timidité, celte « hyperesthésie affective » (Hartenberg) que Tanzi place à la base de certains délires de persécution, conduit au même défaut de jugement. La perspicacité du timide, dit Dugâs, est très spéciale. « Elle se fonde sur des indices, non sur des preuves ; elle est faite d’impressions, non dejugements; elle estsûre d’eUe-même, mais ne discute point, ne se justifie point... Elle est l’intuition ou plutôt l’interprétation rapide des mouvements spontanés, des paroles, du ton de la voix, de la physionomie et des gestes... .»
N’est-il pas maintes fois difficilede distinguer la jalousiepassion de la jalousie-délire ? « L’opération mentale, dit Ribot, à propos du raisonnement passionnel dans la jalousie, est fort analogue à ce qui se passe dans le délire des persécutions... Passion et folie, me paraissent taillées dans la même étoffe ^
Des états affectifs prolongés, différents des passions proprement dites, font éclore également des interprétations erronées. Metchnikoff a donné un intéressant exemple d’un système d’interprétations fausses chez un sujet normal d’une intelligence supérieure : il a montré que « Thyperesthésie morale, les tendances au pessimisme peuvent amener un jeune savant à s’imaginer qu’on trame une intrigue contre lui, qu’on veut faire avorter ses dispositions scientifiques. » Dans la population d’une ville assiégée par l’ennemi on voit naître sous l’influence des priva-
se perd, c’est qu’en pensant à quelque petit fait, difficile à observer, vous le voyez blanc, et vous l’interprétez en faveur de votre amour ; un instant après, vous vous apercevez qu’en effet il était noir et vous le trouvez encore concluant en faveur de votre amour. »
1. Ribot, Comment les passions finissent. Revue philosophique, juin
lions et de l’angoisse des délires collectifs à l’occasion de faits insignifiants ; appréhension d’espionnage, de trahison, etc... (délire obsidional).
Des états aflféctifs, même faibles, peuvent amener des synthèses erronées. L’officier qui pour la première fois sort en uniforme croit que tout le monde a les yeux fixés sur lui (Westphal) ; l’étudiant devant le jury d’examen (Bleu- 1er), le besogneux vêtu d’un habit troué (Cramer) interprètent comme ayant une signification personnelle, les regards de l’entourage; une jeune mariée croit voir des sourires sur son passage; on suppose souvent qu’un individu qui n’a pas rendu un salut l’a fait intentionnellement (Wernicke). Les sujets durs d’oreille (Cramer) sont conduits par le sentiment de leur infirmité à une observation très attentive de l’entourage et par suite à des interprétations erronées (un de nos interprétateurs les plus perspicaces est atteint de surdité).
Enfin, en dehors de tout état affectif — ou du moins sans ton émotif notable — on voit, à l’état normal, un groupe d’idées dominatrices, des « idiosyncrasies d’intérêt » (W. James) commander tout l’enchaînement des associations. La « constellation » des images mentales latentes favorise tel ou tel rapprochement. Le cas de l’officier qui croit qu’on le regarde peut, d’après Bleuler, se produire sans l’intervention d’un état affectif, même faible, grâce à la persistance dans l’esprit d’une idée prédominante, l’idée de l’uniforme porté pour la première fois. Leuret trouve une grande analogie entre les opérations de l’esprit chez les savants systématiseurs, qui généralisent trop vite quelques idées particulières et chez les arrangeurs (interprétateurs délirants). Le système de représentations prévalentes —
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chez un spécialise par exemple — ne retiendra dans chaque perception que les éléments susceptibles de s’associer au groupe principal. Un savant trouvera dans chaque représentation un détail qui évoquera l’enchaînement prédominant dans la conscience. Le minéralogiste sera rappelé à ses études favorites aussi bien par l’asphalte du trottoir que par le marbre des statues, les pierres des monuments ou celles des joailliers. Et, d’autre part, un même objet extérieur déterminera, suivant l’orientation intellectuelle des divers sujets, des évocations différentes, La vue d’un obélisque provoquera chez un géographe, un historien, un ^ égyptologue, un artiste, des représentations très diverses, ^ suivant la nature de la spécialisation.
De même chez ce spécialisé pathologique qu’est l’interprétateur, les id,ées dominatrices, la spécialisation délirante, déterminent une attention élective, dont la force est centuplée chez lui parce que la représentation s’accompagne d’un état affectif très fort. L’intensité des images, liée au ton émotionnel, éclipse le sens critique et favorise la production des interprétations. 11 n’y a ni doute, ni contrôle, les images contradictoires, antagonistes, ne pouvant lutter contre la représentation pathologique et l’empêcher de s’objectiver.
Le délire d’interprétation est un système d’erreurs.
Cette assimilation semble paradoxale, bien qu’elle ait dès longtemps séduit nombre d’aliénistes. « Les aliénés sont, comme dit Locke, semblables à ceux qui posent de faux principes d’après lesquels ils raisonnent très juste, quoique les conséquences en soient erronées. » (Esquirol).
Selon Leuret la folie n’est parfois qu’une exagération de 1 erreur et en particulier les conceptions des délirants par- Seiueux, 15
tiels sont de même nature que l’erreur. Bien que certains auteurs (Griesinger, Dagonet, Féré, Specht, Nâcke..,) aient cherché à préciser les caractères différentiels de l’erreur et de l’interprétation délirante, il faut reconnaître avec Piégis « qu’il n’y a pas à proprement parler entre les deux de différence essentielle et que l’idée délirante se sépare surtout de l’erreur par ses causes et ses conséquences qui lui donnent un caractère pathologique que n’a jamais, l’autre. » « Le mécanisme de la production des idées délirantes, dit Gotard, ne diffère pas foncièrement du mode habituel de formation des opinions erronées. Dans ces deux cas, la conviction pénètre non par l’entendement, mais par le sentiment... L’existence de convictions erronées, d’idées délirantes est donc la marque de la prépondérance du sentiment et de la faiblesse relative de rintelligence, »
Les diverses fonctions psychiques qui prennent part à l’élaboration du délire d’interprétation agissent à cét effet, comme dans la vie normale. Le sujet partant de la réalité pour aboutir à des conclusions fausses, d’aucuns ont cru à une anomalie des perceptions. Mais on a vu plus haut que cette hypertrophie de certaines perceptions caractérise aussi bien l’indi vidu normal que l’interprétateur. Dire de ce dernier qu’il ne voit qu’un seul côté des choses, ce n’est pas énoncer un symptôme qui lui appartienne en propre, mais un travers delà nature humaine.
L’aperception de rapports entre les données fournies par le monde extérieur ne présente pas davantage un caractère pathologique. Les associations d’idées délirantes obéissent aux lois de contiguïté, de ressemblance ou de contraste V;
1. Voir Dumas, L’association des idées dans les,passions. Revue philosophique;'mai 1891.
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le raisonnement par analogie est le plus fréquent. Les associations qui déterminent l’interprétation délirante ne paraissent étranges et inexplicables que si Ton néglige L’action de Lélément affectif. Or « l’influence du facteur émotionnel, dit Ribot, fait surgir des groupements tout à fait inattendus et offre un champ presque illimité aux combinaisons nouvelles ». De là cette prolifération exubérante de certains délires.
La façon dont Linterprétateur choisit dans les mille événements de chaque jour uniquement ce qui peut s’adapter à son idée maîtresse n’est donc que le résultat d’une attention élective hypertrophiée. L’attention expectante contribue à lui faire admettre comme exactes, sur un indice infime, les interprétations qui s’accordent avec son sj'stème d’erreurs. Une bonne partie de son délire est due à la précipitation du jugement, au défaut de réflexion, à des généralisations incorrectes ; mais les gens sensés, sous le coup d’une émotion, ne soumettent pas davantage à la critique leurs conclusions hâtives.
L’attention volontaire s’applique à son tour sur certaines idées qu’elle grossit démesurément. L’interprétation délirante ne surgit pas toujours brusquement à l’occasion d’un fait quelconque ; souvent elle n’apparaît qu’après plusieurs jours. Loin d’être un processus automatique, la construction du délire nécessite un travail intellectuel actif. Grâce à la concentration de son attention, le malade, d’investigation en investigation, perçoit des rapports qui échappent à des observateurs moins pénétrants; la lumière se fait et illumine bien des points obscurs. Par un effort conscient il se met en quête d’arguments favorables et chasse les éléments étrangers à la synthèse naissante. Une objection très forte
se présente-t-elle, il s’acharne à la tourner. « Parfois, remarque Paulhan à propos de certains esprits faux, l’idée juste est momentanément admise, -mais bientôt elle est rejetée ou incorporée dans d’autres complexus qui peuvent s’accorder avec l’idée dominante. »
Quelquefois c’est par un véritable parti pris que l’interprétateur s’obstine à méconnaître la vérité. En cela encore il agit comme n’importe quel individu sous l’influence d’un état passionnel : « l’aveuglement et la domination absolue de la passion naissent rarement du jeu purement spontané des sentiments et des représentations ; l’homme peut vouloir se tromper lui-même et à cause même de sa passion, refouler la réflexion raisonnable» Cette action de la volonté, qui ne disparaît jamais entièrement, s’exerce surtout.pendant la période initiale de la psychose. La concentration volontaire sur la recherche des rapports secrets des choses peut finir par développer chez le malade une aptitude aux interprétations analogue à celle qu’acquièrent les Œdipes rompus au déchiffrement des rébus et des énigmes.
L’habitude à la longue, fixe immuablement un certain nombre de concepts ; les stéréotypies que l’on note parfois dans le délire d’interprétation résultent, non pas d’un affaiblissement intellectuel, mais de l’immobilisation définitive de conceptions, passées à l’état de croyances, sur lesquelles la dialectique n’a plus prise.
Quel est le rôle de la mémoire dans l’élaboration dù délire ? Le malade travaille sur les images anciennes de la même manière que sur les images actuelles. Seules
1. Hôffding, Esquisse d’une psychologie fondée sur l’expérience. Paris, F. Alcan, 1903. ^
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franchissent le seuil de la conscience les images mnésiques qui, en vertu de leur coefficient émotionnel, sont aptes à corroborer les concepts déjà affirmés. Au besoin il se produit une déformation ou môme des illusions du souvenir. Ainsi s’opère la sélection nécessaire à l’harmonie de l’ensemble. Certains sujets éprouvent même le besoin de la parachever, en utilisant des données autres que celles de leurs sens ou de leur mémoire. L’imagination, « cette maîtresse d’erreur et de fausseté », intervient quelquefois : tantôt elle ajoute un simple détail, tantôt elle élabore les grandes lignes du délire: elle y incorpore des rêveries, bâtit des hypothèses, de suite assimilées sans contrôle. Nombre d’interprétateurs sont des mythomanes, mais des m3dhomanes convaincus qui ont foi dans leurs fabulations et leurs fictions.
En somme la paralogique circonscrite de l’interprétateur n’obéit assurément pas aux lois de la logique rationnelle, mais elle se conforme à celle de la logique des sentiments : elle a pour base les raisonnements affectifs. C’est d’abord, suivant la description de Ribot, un travail inconscient, état latent d’activité, d’incubation, d’élaboration, sorte de rumination, qui ne se traduit dans la conscience que par des résultats. Puis un raisonnement de découverte, « toujours régi par une tendance, une inclination, un désir, une aversion, un état affectif quelconque qui exprime l’état du sujet », construction imaginative qui, après avoir établi une idée maîtresse, une cro^^ance, organise autour d’elle tout un système d’interprétations. Enfin un raisonnement de justification, ou une recherche perpétuelle de raisons susceptibles de confirmer le système établi. « Dans le délire de persécution, ce raisonnement de justification, sans cesse en
action, n-est pas sensiblement plus faible que chez les gens raisonnables « parce que tout état émotionnel a une cécité et une insensibilité naturelles pour tous les faits qui s’offrent à lui/ » (VV. James).
ni. — CAUSES DU DÉLIRE D^INÏERPRÉTATION
Si le mécanisme de l’interprétation ne révèle rien de pathologique, il existe, par contre, deux caractères qui différencient le délire d’interprétation de la plupart des sophismes : ce sont la fixité et la diffusion. Ce qui est pathologique, d’après Bleuler, c’est la fixation de l’erreur, par où, se produit le délire, et ensuite l’extension progressive du délire, par où l’état normal se transforme en Paranoïa. Pourquoi les erreurs développées sous l’influence d’un état affectif sont-elles corrigées dans la plupart des cas et non dans celui-ci ? Pourquoi, quand elles ne sont pas corrigées chez l’homme sain, ne se diffusent-elles pas? D’où vient l’incorrigibilité et la tendance extensive dans la Paranoïa? Nous l’ignorons, ajoute Bleuler, et nous masquons notre ignorance avec le mot prédisposition ou le mot dégénérescence ; et l’auteur n’est pas loin d’admettre la nécessité d’une cause inconnue, peut-être chimique, peut-être anatomique.
Poursuit-on le parallèle de l’erreur et de fidée délirante, on s’aperçoit que l’incorrigibilité n’est pas spéciale à cette dernière. « Il est, dit Régis, des erreurs plus tenaces encore que le délire. » Certains préjugés,. certaines croyances