Ribot, La logique des sentiments, Caris, F. Alcan
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échappent! à toute contradiction et Ton voit les esprits les plus logiques, accorder, pour les défendre, à des arguments vains la même foi qu’à une démonstration mathématique. D’où vient ce défaut de sens critique ? n’est-ce pas, comme on l’a dit, que la valeur persuasive d’une idée est proportionnelle à ses rapports avec le caractère de chaque homme. Sont inébranlables les erreurs qui enfoncent leurs racines dans les profondeurs du moi, qui font partie intégrante de la personnalité. Pourquoi l’incorrigibilité du délire d’interprétation aurait-elle une autre origine.^ L’interprétation délirante a un caractère égocentrique évident ; cette participation étroite du moi à la conception fausse explique son incorrigibilité. L’idée fixe ne produit pas l’impression d’un élément étranger introduit dans la conscience : loin d’exciter le sujet, comme l’obsession, à lutter contre son invasion grandissante, elle le pousse au contraire à défendre énergiquement son intégrité ; suivant l’expression de del Greco, elle met en jeu l’instinct de conservation.
Une constitution psychopathique spéciale commande la genèse du délire : nous appellerons constitution imra~ noïaque ce « fond maladif delà sensibilité et de l’intelligence qui préexiste aux conceptions délirantes et leur donne naissance » (J. P. Falret). Son existence est admise par la grande majorité des auteurs. Cl. Neisser lui-même, qui soutient, en thèse générale, qu’entre les dispositions du caractère et les maladies mentales il n’y a pas continuité, la psychose constituant une rupture avec le passé, Neisser reconnaît cependant que dans la Paranoïa le caractère individuel est moins altéré que chez le mélancolique ou le maniaque, et que de plus, dans certaines formes, qui
correspondent au délire d’interprétation, l’individualité normale persiste ^
Dans le délire d’interprétation l’importance de cette constitution paranoïaque est capitale, car à l’encontre de ce qui se passe dans les psychoses démentielles, il n’y a, nous le savons, ni modification radicale, ni dissolution du caractère, mais un développement hypertrophié et unilatéral de certaines tendances préexistantes. Point de rupture entre la personnalité antérieure du sujet et la personnalité de l’interprétateur. Gellë-ci n’est que l’épanouissement de la première qui,- persistant avec ses tendances, son caractère, ses modes de réaction accoutumés, influence l’élaboration du délire, le choix des conceptions, et l’activité tout entière. Il importe donc de rechercher quels sont les éléments essentiels de cette constitution.
U hérédité joue, un rôle prépondérant dans la formation de ce terrain paranoïaque. Selon Ziehen on trouve des tares lourdes dans 90 p. 100 des cas de paranoïa originaire et dans 70 p. 100 des cas de paranoïa simple (délire d’interprétation). — Pour ^^’'eygandt la Paranoïa est une affection endogène avec base héréditaire le plus souvent ; mais la transmission similaire ne serait pas très fréquente.' La psychose maniaque-dépressive et la paranoïa seraient rares dans la même famille. Dans nombre de cas on note l’alcoolisme des parents. — Dans 70 p. 100 de nos observations nous avons trouvé des tares chez les ascendants. Parfois l’hérédité morbide s’étend en ligne directe jusqu’à deux générations et comprend plusieurs collatéraux. Nous avons rencontré un exemple d’hérédité similaire probable ;
i. Cl. Neisser, Individualitàt u. Psychose. Berlin, 1906. Cf. Tiling, Centr. f. Nerv. u. Psych., levr. 1906.
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dans quelques cas, si les accidents vésaniques font défaut, il existe des anomalies idéo-affectives. — Quelques auteurs, surtout en Italie, (Tanzi), frappés par l’analogie de la mentalité des paranoïaques avec celle des primitifs (mysticisme), considèrent cette psychose comme une forme régressive, une manifestation d’atavisme.
\1 éducation ajoute son influence à celle de l’hérédité ; elle aurait une action presque équivalente, suivant Moreira et Peixoto. « L’hypertrophie du moi, disent-ils, normale chez l’enfant, est peu fi peu réfrénée par l’éducation : chez le paranoïaque cette manière d’être originelle persiste au contraire et l’éducation première agrandit même librement les germes d’autophilie égocentrique, les favorise, les amplifie, préparant ainsi l’inadaptation au milieu. »
La dégénérescence mentale est la cause fondamentale de l’éclosion du délire d’interprétation : mais elle se présente avec des caractères particuliers. D’après Bleuler « la moyenne des paranoïaques se compose d’hommes bien développés physiquement et intellectuellement; il en est peu qui soient des dégénérés au point de vue physique ou mental ; il y a même parmi eux plus de sujets bien développés que chez les gens sains ». Les stigmates physiques de dégénérescence sont en effet assez rares chez nos malades ; rares aussi les obsessions, les impulsions, les phobies et peu fréquentes les perversions sexuelles; la débilité mentale ne s’observe que dans un petit nombre de cas. Assez souvent on rencontre des symptômes de déséquilibration ; certains sujets se font remarquer dès le jeune âge par leur indiscipline et leurs extravagances ; plus tard leur conduite témoigne d’une absence de règle et de mesure dans les jugements ; dés préoccupations hypocondriaques
s’éveillent au moindre motif: ce sont des instables, à bhm meur mobile, — Ces stigmates mentaux sont loin d’ailleurs de se rencontrer dans la généralité des cas.
La ph 3 '-sionomie particulière que présentent les dégénérés atteints de délire d’interprétation, ils la doivent à la constitution paranoïaque, laquelle comprend des lacunes intellectuelles et des anomalies affectives. ^
Au point de vue intellectuel, sans parler des degrés divers de développement signalés dans le .premier chapitre, il existe chez tous ces sujets une diminution de l’auto-critique, une paralogique circonscrite qui contraste avec la conservation de la logique formelle. Qu’une représentation soit accompagnée d’un ton émotif plus ou moins
1. Malgré des divergences de détail, cette constitution a été analysée par la plupart des auteurs. Bail considère les persécutés comme des « prédestinés » chez lesquels domine l’autophilie, la tendance à envisager tout par rapport à soi-même. — Pour Séglas l’orgueil et la méfiance se développent avec l’individu « l’entraînant de longue date à des jugements inexacts, des appréciations mal fondées sur lui-même, sur sa valeur personnelle, sur ses rapports avec les autres personnes... Le futur persécuté chemine ainsi progressivement sur la vole d’un délire qui se présente comme une sorte de perception inexacte de l’humânité, comme une interprétation particulière du monde extérieur dans ses relations avec la personnalité du malade, dont ce délire n’est que l’exagération pathologique ». — Vurpas, dans son étude sur les délires par introspection et par extrospection (dont une partie correspond au délire d’interprétation), admet que l’état mental est caractérisé « par l’intensité des images psychiques et des idées provoquant dans le champ de la conscience en raison de leur haut coefficient représentatif et surtout émotif, de la distraction, du désarroi et en môme temps une polarisation dans un sens donné. » — Peixoto et Moreira insistent sur l’existence dans la parano’ia d’une autophilie primitive dont les germes se développent de telle façon qu’il s’ensuit une inadaptahilité de l’individu au milieu ; les inévitables résistances que rencontre le malade dans ce milieu social sont la cause occasionnelle de la rupture de son état d’équilibre instable ; le sujet interprète ensuite son inadaptabilité comme due à des hostilités personnelles, d’oü une susceptibilité extrênae, une hyperesthésie du moi. — Roubinovitch admet une prédisposition originelle sur laquelle vient se greffer un sentiment de souffrance (malaise physique, orgueil blessé, amour) véritable émotion fixe : le malade, en recherchant les causes avec soin, croit les trouver dans l’attitude des gens qui l’entourent.
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intense, elle est acceptée sans contrôle. Ces esprits faux, ces logiciens dévoyés- raisonnent sans avoir conscience de. leurs sophismes, « inaccessibles par nature à la vérité et condamnés par un vice radical à ne point reconnaître l’absurde. » (Brochard). On sait d’ailleurs qu’en général les conceptions délirantes de Finterprétaleur ne choquent pas ouvertement la raison : souvent non invraisemblables, parfois seulement chimériques, elles deviennent rarement absurdes, Habitueüemént, loin de se trouver en contradiction avec les lois de la nature, avec l’expérience du sujet, elles satisfont l’esprit en apportant l’explication de faits obscurs.
Cette absence d’auto-critique, cette aptitude anormale de l’intelligence qui va au-devant de tous les paralogismes est signalée par Dupré, par Deny et Camus. Arnaud considère, ainsi que nous, comme fondamentale chez certains malades « cette tendance extrêmement marquée à transformer et à grossir des faits évidemment insignifiants, à y voir des allusions préparées... » Très précoce et pouvant se développer jusqu’au symbolisme cette tournure d’esprit a une signification grave, « Elle implique une altération mentale profonde, un état de chronicité hâtive. Dans un esprit qui conserve toute son énergie, toute sa logique formelle, cette tendance prouve que les facultés essentielles sont touchées à fond et, si l’on peut dire, gauchies à leur base et dans leur ensemble, par suite irrémédiablement compromises; toute la vivacité de l’intelligence que la maladie n’a pas sensiblement émoussée s’emploiera désormais à accentuer la déviation morbide, à la rendre définitive. »
Au point de vue de l’affectivité l’ihterprétateur présente
des troubles aussi évidents que ceux du jugements L’excitation émotionnelle qui accompagne tous les processus psychiques est, chez lui, anormalement intense pour certains états:,de conscience intéressant le moi, états de conscience variables suivant les inclinations, les désirs, les tendances. Le caractère égocentrique, l’hypertrophie du moi, d’après certains auteurs secondaire." aux idées de persécution, est * en réalité le fond même de la mentalité de nombre d’interprétateurs. Ils n’ont d’autre maître que leur fantaisie parce qu’ils s’estiment d’une essence supérieure. A les entendre personne ne saurait les. égaler : quelque situation qu’ils occupent, ils affirment toujours rendre les plus grands services ; s’ils ne sont pas appréciés selon leur mérite, c’est par jalousie ou malveillance. Ainsi perce, longtemps avant l’éclosion du délire, la tendance à dénaturer les faits contraires à la haute opinion qu’a le sujet de sa personne ; ainsi se manifeste son inadaptabilité au milieu social. Mais, plus généralement encore, ce défaut d’adaptation provient d’une hyperesthésie psychique qui constitue la note dominante, le pli congénital de la constitution paranoïaque : le sujet est émotif, d’une susceptibilité ombrageuse, soupçonneux, rêveur à l’imagination fantasque ; c’est un esprit faussé de longue date par la sensibilité et qui de jour en jour s’écarte davantage de la norme. La méfiance devient ainsi un des éléments fondamentaux de la tournure d’esprit de l’interprétateur ; elle représente en quelque sorte la réaction logique d’un inadapté au milieu social.
1. On peut appliquer au délire d’interprétation ce que dit Esquirol de la monomanie. C’est « essentiellement la maladie de la sensibilité, elle repose tout entière sur nos affections ; son étude est inséparable de la connaissance des passions, c’est dans le cœur de l’homme qu’elle a son siège... Cette maladie présente tous les signes qui caractérisent les passions. x> •
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Ce prédisposé reste normal (en apparence) ou mieux — en état d’équilibre instable — tant qu’un élément affectif plus ou moins intense n’intervient pas. Sa susceptibilité, sa méfiance, ses tendances à la jalousie, ses rêves de gr|ipdeur sont tenus en bride ; mais- qu’un état passionnel ou émotif survienne et le champ reste iibre-aux aptitudes délirantes. Alors émerge définitivement du subconscient l’idée directrice qui va orienter les interprétations et aiguiller l’esprit sur une voie fausse dont il ne s’écartera plus. Cette '« idée prévalente » se fixe dans la conscience avec une intensité exceptionnelle parce qu’elle est accompagnée d’un état affectif intense de plaisir ou de déplaisir; elle reste au premier plan et n’est pas corrigible ; à l’encontre des obsessions proprement dites elle apparaît au malade comme née de son propre moi : il lutte pour elle et non contre elle. Les images mentales en rapport avec l’idée prévalente entraînent l’évidence en raison du ton émotif qui les accompagne ; les images antagonistes ne peuvent rien contre elleL
Quelles sont les causes déterminantes qui font éclore la psychose? Dans la majorité des cas c’est un choc émotîônnëir L’influence des causes morales dans le dévelop- “pëment des maladies mentales a certes été exagérée par les anciens aliénistes; — elle reste cependant importante dans la genèse du délire d’interprétation. « Les causes morales, dit Régis, tiennent en fait dé causes psychiques la première place et, parmi elles, les passions et les émo-
1. Paulhan, comme « exemple de fausseté de l’esprit due à la prédominance d’une idée fixe et à son avidité pour s’emparer de tout ce qu’elle peut s’assimiler, au rejet de ce qui ne peut s’adapter à elle » cite précisément une malade, observée par l’un de nous, atteinte de délire d’interprétation.
lions qui les résument toutes. » Pour Kraepelin les prétendues causes de la maladie (échecs, déceptions, déboires}__ en 'seraient souvent la conséquence. A la vérité certaines peuvent être considérées comme relevant, sinon de la psychose elle-même, au moins de la déséquilibration préexistante, Neisser par contre, admet qu’habituellement ce sont des événements accompagnés d’un état affectif qui servent de point de départ au délire et déterminent sa marche et sa couleur;
Dans quelques-unes de nos observations on rencontre manifestement, à l’orig’ine de là psychose, un traumatisme moral violent (mort tragique ou abandon brutal du conjoint; ruine subite). Plus souvent il s’agit d’états émotionnels répétés, de passions dépressives ; chagrins, désillusions, craintes, préoccupations diverses, actes d’hostilité réels ; ou bien apparaît un sentiment d’aversion, de haine que les interprétations devront justifier. Parfois de simples états passionnels, tels que les blessures de la vanité et de l’orgueil, ont . une répercussion aussi profonde, sans .doute en raison d’une prédisposition psychopathique accentuée.
Le choc émotionnel agit surtout par le i^sarroi où il va placer le sujet. Certains des accidents que l’on vient d’énumérer ont pour conséquence d’imposer à ce dernier des obligations nouvelles, de le contraindre plus qu’auparavanta faire preuve d’initiative, de le mettre aux prises avec des difficultés imprévues : c’est en un mot une lutte de chaque jour,;ce sont des déceptions continuelles pour ce déséquilibré qui ressent plus que quiconque les moindres piqûres infligées à son amour-propre. Cet incident initial, qui semblait n’avoir qu’un coefficient émotionnel peu élevé, se trouve ainsi progressivement grossi. Une sorte de somma-
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lion des excitations donne aux tendances délirantes une impulsion toujours plus forte.
La cause provocatrice habituelle du délire d’interprétation réside donc dans une suite d’épreuves pénibles qui met en conflit avec le milieu un sujet mal adapté en raison de sa constitution originelle L Ces diverses causes abolissent plus ou moins complètement l’auto-critique; le moi, hypertrophié ou hyperesthésié, déforme alors systématiquement les faits, subordonnant tout au complexus idéo-affectif, à l’idée prévalente installée et fixée dans la conscience à la faveur de l’état émotionnel. Autour de cette idée un ensemble de synthèses erronées va se grouper. C’est le noyau autour duquel se produit la cristallisation délirante. Chaque perception va désormais déterminer la réviviscence de l’idée prédoniinante : d’où la multiplication des interprétations.
Ainsi;s’explique l’expansion, la diffusion du système délirant. Ce rayonnement n’est d’ailleurs pas spécial au délire d’interprétation. « Toute idée implantée dans le cerveau, dit Brochard, cherche à se surbordonner d’autres éléments ou au moins à les coordonner avec elle... L’erreur est un véritable organisme qui se forme dans la pensée, capable de développement, s’assimilant en les modifiant, les éléments qui lui sont apportés et repoussant ceux qui lui sont inutiles ou contraires L » On connaît ces esprits systéma-
1. L’influence d'une cause.émotionnelle prolongée sur la genèse du délire d’interprétation apparaît nettement dans les cas consécutifs à un accident du travail. C’est alors, comme l’indique Bleuler, non pas le traumatisme, mais la lutte pour l’obtention d’une pension qui joue le rôle efficace..Nous avons observé umcas, ou, fait intéressant. ce ne fut pas le.blessé, mais sa mère qui, à l’occasion du procès en.cours, développa peu à peu un délire d’interprétation avec idées de persécution et d’empoisonnement dont l’évolution présenta les caractères habituels.