LES FOLIES RATSON.NANTES
tiques qui éprouvent le besoin de tout rassembler autour de quelques conceptions vraies ou fausses, ou ces « outranciers qui ordonnent leurs idées par rapport à une croyance dominatrice spéciale, qui donne à toutes les autres leur place, d’où toutes les autres tirent leur valeur^ ». L’interprétateur n agit pas autrement. « Ce délire, dit Tanzi, n’est que le triomphe lent et durablq d’un préconcept qui vaine peu à peu toute évidence contraire et, en dépit de la réalité, de l’opinion publique, du sens commun, s’organise en un système coordonné d’erreurs, erreurs qui deviennent les tyrans de la personnalité intellectuelle... La Paranoïa est une simple anomalie d’évolution résultat d’un caractère passionné et d’une intelligence systématique. »
Le délire d’interprétation est, en résumé, une psychose constitutionnelle, qui se développe grâce à une anomalie de la personnalité caractérisée par l’hypertrophie ou l’hyperesthésie du moi et par la défaillance circonscrite de l’autocritique. Sous l’influence des conflits sociaux déterminés par'l’inadaptabilité au milieu, cette constitution psychique anormale provoque la prédominance d’un complexus idéoaffectif, sa persistance et son rayonnement.
lY.— FREQUENCE
La proportion, dans les services d’aliénés, des malades atteints de délire d’interprétation est très faible. Mais cette statistique spéciale ne peut renseigner d’une façon exacte sur la fréquence de l’affection, car nombre de cas ne sont pas justiciables de l’internement. En outre il convient d’éliminer les statistiques qui, sous le nom de délire de persécu-
1. Paulhan, Esprits logiques et esprits faux, Paris, P. Alcan, 1896.
GENÈSE ET CAUSES
tion en France, de paranoïa à l’étranger, englobent plusiem*s espèces pathologiques ; en France ce chiffre varie de 12 à 26 p. 100 chez la femme, de 6 à 8 p. 100 chez l’homme; en Allemagne la réunion de la paranoïa aiguë et de la paranoïa chronique élève cette proportion jusqu’à 70 et 80 p. 100.
Bien différents deviennent les résultats avec laconception du délire d’interprétation et celle de la paranoïa de Kraepelin. Get auteur trouve moins d’un cas sur cent malades admis (y compris la folie quérulante ou délire de revendication). — Mahaim, à l’asile de Céry (Suisse) compte 2 hommes sur 131 entrées, 7 femmes sur 113. — Moreira et Peixoto (Riode-Janeiro, 1904) obtiennent 0,6 p. 100 pour les femmes, 1,4 p. 100 pour les hommes, soit une proportion globale de 1,1 p. 100 (4 femmes sur 670 entrées, 16 hommes sur 1.136 entrées). — A la maison de santé .de Ville-Evrard il est entré, au cours de quatre années, 6 femmes et 3 hommes atteints de délire d’interprétation; le rapport au nombre total des admissions est de 1 pour 90. soit 1,11 p. 100.
Pour ce qui est de la proportion des interprétateurs par rapport aux malades existants (et non aux malades admis), Moreira et Peixoto obtiennent les chiffres de 2 à 4 p. 100. — En 1900 il y avait dans notre service 3 hommes sur 95 présents, 4 femmes sur 122, soit une proportion totale de 3,3 p. 100. — En 1908 nous trouvons la proportion d’environ 3 p. 100 (notons qu’il n’y a pas d’alcooliques à la maison de santé).
En somme les proportions des cas de délire d’interprétation, sont —relativement au nombre des entrées dans les asiles, — d’à peu près 1 p. 100 — et relativement au nombre des malades présents — de 3 p. 100 environ.
L’influence du sexe nécessite de nouvelles recherches. D’après notre statistique et celle de Mahaim, le sexe féminin fournirait plus de cas. Pour Kraepelin les hommes au contraire semblent atteints en plus grand nombre. Il en est de même pour Weygandt, Moreira et Peixoto L ' l^âge où débute cette psychose montre qu’elle n’est pas une maladie de la puberté ; elle se manifeste de préférence
■1- Les maladies mentales dans les climats tropicaux, Rio-de-Janerio,
Sérieux.
chez l’adulte. Pour Kraepelin, la paranoïa (délire d'interprétation et folie processive) se développe le plus souvent de iS à 40 ans ; soit durant la période de lutte intense entre la personnalité et le milieu (Peixoto, et Moreira). Lorsqu’elle paraît avoir débuté avant 23 ans il s’agirait d’un délire rétrospectif. Quant aux cas de paranoïa originaire (Sander), qui débutent dans la jeunesse, ils appartiennent généralemenL d’après Kraepelin, à l’hébéplirénie et aboutissent rapidement à la démence. Nos recherches, si elles confirment en partie cette manière de voir, tendraient néanmoins à. établir que certains cas à début précoce relèvent bien du délire d’interprétation. Notre statistique portant sur 21 cas utilisables montre comme périodes le plus favorables à l’éclosion de la maladie celles de 20 à 30 ans (12 cas) et de 35 a 40 (9 cas). Quelques cas chez les femmes ont co'incidé avec la ménopause. Ajoutons pourtant que la date d’apparition de la psychose ne peut être affirmée qu’avec des réserves pour les raisons déjà indiquées (internement tardif des malades, fréquence d’un délire rétrospectif, évolution insidieuse de la première période).
La race ne paraît guère avoir d’influence. On a cependant noté une prédisposition spéciale chez les Israélites surtout dans le sexe masculin (Brosius, Pilez). Ces statistiques concernent il est vrai tous les délires systématisés, hallucinatoires et interprétatifs. Les formes combinatoires (sans hallucinations) prédomineraient à Vienne chez les Allemands, les formes hallucinatoires chez les Slaves et les Hongrois. Kuré (de Tokio) a noté l’extrême rareté de la parano'ia de Kraepelin au Japon.
La culture intellectuelle^ la civilisation, semblent des conditions favorables, mais non nécessaires. Pour Clouston les délires systématisés se, montrent de préférence chez les individus qui ont reçu une instruction développée : divisant, à ce point de vue, les malades de l’asile d’Edimbourg, en trois classes, il obtient lès proportions, suivantes : classe élevée 1/5 ; classe moyenne 1/7 ; indigents l/12f II résulte
1. Les chiffres de Clouston s’expliquent peut-être par la rareté de l'aicoolîsme dans les classes■cuUivée&; d’où, chez ceUes-ci> augmentation apparente du pourcentage des délires systématisés.
GENÈSE ET CAUSES
également de nos observations que le délire'd’interprétation, assez rare chez les illettrés, serait relativement fréquent chez les esprits cultivés (sans rien préjuger de leur niveau intellectuel)..