P. Raymond, Névroses et psycho-névroses, Paris
LES POLIES RAISONNANTES
de la conscience et l’intégrité du raisonnement sur tous les autres sujets — se retrouvent dans le délire d’interprétation. Mais ces délires psychasthéniques seraient en général d’une énorme absurdité, qui rappelle tout à fait le^eM des combles; en dehors des crises paroxystiques, les malades ne semblent pas prendre tout à fait au sérieux les méfaits dont ils s’accusent; il n’y a pas un « degré de conviction comparable à celui des grands délires vésaniques; l'idée délirante du psychasthénique n’est jamais complètement acceptée, assi- ‘ milée par le moi du malade ... Le diagnostic, ajoute Raymond, à propos du délire d’interprétation, sera établi par les antécédents, montrant le sujet orienté depuis longtemps vers ce délire systématisé et jouissant d’une activité intellectuelle et d’une énergie morale excessives, contrairement au psychasthénique. Celui-ci est sans défense ou reste inerte devant les raisonnements qui tendent à lui faire sentir la fausseté de ses conceptions ; dans le délire d’interprétation, on a affaire à un sujet en pleine possession de ses facultés et rétorquant les arguments avec une aisance, une série de raisons, qui dénotent une conviction et une combativité poussées à l’extrême. »
Il faut savoir néanmoins qu’un délire d’interprétation symptomatique ou idiopathique peut se greffer- sur un état neurasthénique ou psychasthénique. Nous avons observé, pendant dix-huit mois, un dégénéré de 21 ans atteint de dépression constitutionnelle ■ et nous avons vu une psychose interprétative suivre les oscillations des troubles psychasthéniques : tous les symptômes d’épuisement nerveux qu il présenta furent considérés comme des preuves que le médecin 1 hypnotisait ; une amélioration très notable sur- . vint après deux ans de maladie.
^ Psychoses à interprétations actives.
Dans cette catégorie, des interprétations multiples, actives, se tiennent au premier plan du tableau symp-
diagnostic
tomatique. Il ne s’agit plus d’un épisode banal, mais d’un état plus ou moins durable. L’éclipse du sens critique est due soit à un état affectif, soit à un état de confusion ou encore à l’affaiblissement intellectuel; les interprétations ont alors une influence marquée sur la conduite. Le diagnostic présente quelquefois de grandes difficultés. Il est par exemple des persécuteurs amoureux ou jaloux que l’on pourrait prendre pour des interprétateurs, ou pour des revendicateurs, et qui appartiennent en réalité aux délires interprétatifs symptomatiques de la folie périodique des dégénérés. Nous allons succintement passer en revue les principales, psychoses interprétatives.
Folie intermittente. — Des interprétations délirantes plus ou moins coordonnées se développent, parfois à l’exclusion de tout trouble sensoriel, pendant les accès de folie intermittente. Dans la phase maniaque elles peuvent jouer un rôle tellement prépondérant que le malade risque d’étrepris pour un interprétateur chez lequel survient un épisode d’excitation. L’erreur sera rapidement rectifiée par l’anamnèse et l’évolution. — Le délire mélancolique repose essentiellement sur des interprétations et des illusions ; les hallucinations, rares, ne jouent qu’un rôle secondaire.
' Une de nos intermittentes, à chacun de ses accès dépressifs, présente des bouffées interprétatives anxieuses, presque stéréotypées, qui s’associent à des illusions multiples. Son mari et son enfant ne lui témoignent plus la même affection, on lui fait boire des drogues pour l’empoisonner ; on la fait marcher sur une terre rougeâtre, une terre de sang; on lui donne à manger des pommes de terre rouges qui ont poussé dans le sang. Elle voit des changements extraordinaires s’opérer autour d’elle : les couleurs se modifient, les
objets prennent une forme nouvelle. Elle ne reconnaît plus ni son mari ni son fils : celui qui est auprès d’elle n’a plus les mêmes yeux et prononce des phrases stupéfiantes. Le sien est mort ; depuis longtemps on cherche à le lui enlever; n’at-il pas fait un jour un faux pas au bord d’un ruisseau : on voulait le jeter à l’eau. Un fait quelconque est pour elle un sujet d’angoisse : on enlève une pendule, elle éclate en sanglots disant qu’on emporte son enfant ; un thermomètre se brise, elle crie qu’on lui casse les membres; un tableau représente un accident de bicyclette : elle ne peut le regarder sans pleurer, c’est son fils qu’on écrase. Déchire-t-on des papiers ? nouvelles lamentations, on coupe son petit Henri en morceaux. Elle se croit elle-même condamnée aux pires supplices ; elle aperçoit un charbonnier, voilà l’homme qui la brûlera vive sur la place publique. Elle voit lire la surveillante et lui demande si c’est sa condamnation. On baisse le store de sa fenêtre : c’est pour cacher les horreurs qu’on va lui faire subir ; on lui présente une ficelle, c’est pour l’engager à se pendre. Une infirmière met une épingle à son corsage, cela signifie qu’on lui crèvera les yeux. Elle écoute anxieusement tout ce qui se dit autour d’elle et l’interprète aussitôt dans le sens de son délire.
Ces interprétations sont dans ces cas sous la dépendance de l’état émotionnel qu’elles contribuent à exalter. « Par une logique inconsciente, par un besoin d’équilibre inhérent à tout esprit humain, le mélancolique cherche dans l’avenir et le passé les causes qui pourraient justifier sa dépression. Survenant par bouffées au moment des crises d’anxiété, les interprétations suivent une marche parallèle à celle du trouble affectif fondamental, s’apaisent avec lui,
. sont rectifiées temporairement dans les intervalles de calme et définitivement à la guérison. Elles ne se prêtent à aucune discussion et enlèvent même au sujet, au moment de leur
1.^ Dumas, Les états intellectuels dans la mélancolie, Paris, F. Alcan,
DIAGNOSTIC
plein épanouissement, une grande partie de sa lucidité. Séglas a bien analysé les caractères généraux de ce délire mélancolique, facile à distinguer du délire d’interprétation : il est secondaire par rapport à la douleur morale, il est pénible, fixe, monotone ; il a une empreinte marquée d’humilité, de passivité, de résignation ; son raisonnement est centrifuge, le malade s’accusant lui-même et croyant nuire aux autres : c’est un délire d’atlente qui s’exprime par la crainte de supplices futurs; il peut être en même temps rétrospectif '. Il faut se souvenir que des accès de dépression et d’anxiété peuvent apparaître au cours du délire d’interprétation : cette notion est utile pour le diagnostic.
Folies périodiques des dégénérés. — Certains délires d’emblée et certains délires polymorphes (Magnan), transitoires et non prodromiques d’un affaiblissement intellectuel, reposent presque exclusivement sur des interprétations. Celles-ci s’organisent en un ensemble plus ou moins bien coordonné qui offre l’image en raccourci du délire d’interprétation. Doit-on admettre dès lors une forme aiguë et curable de celle dernière psychose, de même que différents auteurs allemands et Séglas en France décrivent une paranoïa simple, aiguë ? Nous ne le pensons pas. Assurément la différenciation est parfois difficile, mais l’évolution fournit toujours le critérium définitif. Multiplicité des jugements erronés, délire rétrospectif, rareté des troubles sensoriels, lucidité, peuvent se retrouver dans ces psychoses aiguës. Néanmoins il manque habituellement cette recherche d’arguments justificatifs puisés aux faits