Séglas, Leçons cliniques, onzième leçon
extérieurs que l’on observe dans le délire d’interprétation • nées à la faveur d’un désordre accidentel d’origine toxique ou émotionnelle, les conceptions sont mobiles, se succèdent et s’effacent, se systématisent mal : parfois existe un certain degré de confusion dans les idées. Nous considérons ces états interprétatifs aigus comme symptomatiques de la folie périodique des dégénérés, quand ils n’appartiennent pas à la démence précoce. Rosenfeld, qui les a récemment étudiés \ les classe en raison des troubles affectifs concomitants, dans la psychose maniaque-dépressive.
Il existe, pour cet auteur, un groupe de faits dans lesquels le symptôme délire interprétatif apparaît d'une façon aiguë au cours d’un état en apparence normal ; il domine presque exclusivement le tableau clinique; l’observation ultérieure montre que ce trouble disparaît ensuite complètement sans laisser de déficit psychique permanent. Il y a dans tous ces cas une falsification de l’identification secondaire, en ce sens que de toutes les interprétations possibles des phénomènes du monde extérieur, seules sont retenues celles qui ont une signification personnelle. Parfois apparaît un délire rétrospectif. 11 n’existe ni hallucinations, ni troubles catatoniques, ni troubles hypocondriaques. L'humeur est modifiée dans un sens spécial ; c’est ce symptôme, souvent très atténué et malaisé à mettre en évidence, qui décide Rosenfeld à ne plus parler de « paranoïa aiguë » ou c< abortive », pour attribuer cet état délirant à la psychose maniaque-dépressive. Dans tous les cas en effet on a pu déceler l’existence soit d’une humeur maniaque, soit d’un état de dépression. Celle-ci se reconnaissait aux caractères suivants ; dissimulation du délire ou confidence seulement à un intime ; pas de tendances quérulantes ; idées d’infériorité, découragement, reproches, scrupules ; arrêt de la pensée, impossibilité de fixer l’attention, incapacité de travailler.
1. Rosenfeld, Ubev Beziehungswahn. Gentr. f. Nerv u. Psvchiat. lo.fév.l'JOÏ.
DIAGNOSTIC
Ces modifications de l’humeur qui ont, certes, leur importance, ne sont pas toujours suffisantes pour fixer le diagnostic ; des signes de dépression, des idées d’infériorité se montrent en effet parfois au cours du délire d’interprétation. En général un examen assez prolongé est nécessaire.
Psychoses d’involütion. — La mélancolie 'présémle peut donner naissance à un délire interprétatif. Le diagnostic en est facilité parla fréquence des crises d’anxiété, la pauvreté des arguments, l’existence d’idées hv'-pocondriaques, d’idées de transformation corporelle, d’idées de négation.
■ Les vieillards présentent parfois un délire de préjudice basé sur des interprétations fausses ; ils affirment qu’on les vole, qu’on les viole, qu’on les torture ; ils interprètent tous les signes de leur sénescence. D’après Ritti il se produirait souvent des hallucinations delà vue caractéristiques de ce délire de persécution sénile. Cette psychose se reconnaît aisément aux symptômes d’affaiblissement intellectuel concomitants, aux troubles de la mémoire et à la confusion habituelle des idées. Elle peut être transitoire ; nous avons soigné une femme de 6o ans dont le délire interprétatif, très actif pendant six mois, a complètement guéri.
Délire d’interprétation alcoTilique. — 11 existe une psychose interprétative spéciale à l’alcoolisme,.le délire de ialousie, dont le tableau clinique rappelle d’une façon frappante celui du délire d’interprétation. « Tandis que dans la plupart des délires de persécution alcooliques les phénomènes hallucinatoires contribuent pour la plus grande
part à la production des idées morbides, dans le délire de jalousie, ils sont accessoires et les conceptions délirantes ont pour origine de fausses interprétations. C’est un type parfait des psychoses à base d’interprétations délirantes »
Le jaloux alcoolique, comme le jaloux interprétaleur, trouve des preuves d’infidélité dans le moindre geste de son conjoint ; un sourire, un regard, un changement de physionomie deviennent suspects; la manière de se vêtir, les promenades, le sommeil même servent de prétexte aux interprétations. Les réactions persécutrices du malade le conduisent parfois à l’homicide. Par contre on constate chez lui les signes démentiels de l’alcoolisme chronique ; affaiblissement psychique, conceptions absurdes, propos obscènes. « C’est ainsi que l’amant présumé sera un proche parent de la femme, son père, son frère, son fils (Joffroy). » En outre le délire de jalousie alcoolique n’a pas une marche continue et progressive comme le délire d’interprétation ; sujet à des éclipses, il procède par accès paroxystiques liés aux abus de boisson.
Démence précoce 2 . — Les états interprétatifs ne sont pas rares dans la démence précoce, psychose caractérisée essentiellement par un affaiblissement psychique spécial, survenant en général dans l’adolescence et dont la marche progressive conduit le plus souvent à la déchéance mentale. Des interprétations plus ou moins nombreuses.
1. Roger Mignot, Psychopalhologie de Valcoolisme, in Traité de l’alcoolisme ps.v Triboulet, F. Mathieu et Mignot, Paris, 1903.
2. Voir P. Sérieux, La démence précoce, Gazette hebd. de méd. et de chir., 10 mars 1901; R.evue de psychiatrie, juin 1902. — Deny et Roy,
- Masselon, La démence précoce.
DIAGNOSTIC
peuvent apparaître dans les trois formes principales de cette affection : Y hébéphrénie, la catatonie^ la démence 'paranoïde.
1° Idhébéphrénie a pour caractère le polymorphisme des troubles psychiques : états de dépression, états d’excitation, délires hallucinatoires avec plus ou moins de confusion, états neurasthéniques, hystériformes. Les idées de persécution et de grandeur, les préoccupations hypocondriaques, les idées mystiques, érotiques sont fréquentes, mais jamais systématisées. Ce qui est caractéristique, c’est le désordre des manifestations délirantes, c’est la mobilité, l’absurdité de ces états vésaniques, ainsi que la variabilité de l’humeur, l’indifférence, les rires non motivés, les impulsions subites et l’incohérence du langage parlé ou écrit (verbigération, cc salade de mots », richesse en mots insolites, prétentieux ou étrangers, néologismes, manque de sens, etc.). Ce désordre du langage et des troubles analogues dans les allures et les actes fournissent d’utiles indications pour le diagnostic. La physionomie, les attitudes, les gestes, les façons de boire et de manger, la marche des hébéphréniques, sont bizarres, artificiels, maniérés ; il semble que les malades s’écartent de la normale volontairement et comme à plaisir. Ils marchent, par exemple, en dansant, en rampant, acccroupis, en se dandinant, en se pavanant, etc.
2° La catatonie est caractérisée par des états, particuliers de stupeur ou d’excitation, aboutissant le plus souvent à la démence, et accompagnés de négativisme, de stéréotypie et de suggestibilité dans les mouvements d’expression et dans les actes (Kraepelin). Dans cette forme la conscience est plus troublée, le malade est plus désorienté. Le début.
Sérieux.
en général subaigu, s’annonce par un état de dépression psychique qu’accompagnent des troubles sensoriels et des conceptions délirantes multiples, sans altération de la mémoire.
La stupeur catalonique est dominée par les manifestations du négativisme et de la suggestibilité. Les négativistes opposent à toutes les influences étrangères une résistance élastique ; essaye-t-on de déplacer les membres, d’ouvrir les yeux, on se heurte à une contraction musculaire antagoniste. Si l'on en triomphe, les membres reprennent leur position première. Refus de s’alimenter, de se lever, de se vêtir, résistance pour changer de place, rétention volontaire des urines, de la salive, insensibilité à toutes les influences extérieures, tels sont les signes les plus habituels du négativisme. La suggestibilité se révèle par la catalepsie (attitudes catatoniques ; flexibilité cireuse des muscles qui conservent les positions les plus anormales qu’on leur impose), par l’écholalie (reproduction des mots), l'échopraxie (reproduction des gestes). Le négativisme et la suggesiibilité se succèdent sans ordre. Souvent surviennent des impulsions subites.
Vexcitation catatonique se distingue par la tendance à la stéréotypie dans le langage et les actes. La stéréotypie est caractérisée par la durée anormale des impulsions motrices, qu’il s’agisse d’une contracture permanente d’un certain groupe de muscles ou de la répétition fréquenté d’un même mouvement. Les catatoniques adoptent souvent une marche spéciale (marche en cercle, en carré), exécutent un certain nombre de fois un même mouvement, battent des mains, sautent, font des grimaces, dansent, gesticulent, présentent des tics, très variés. La stéréotypie
DIA^GNOSrrC
est très fréquente dans les paroles et dans les écrits : les malades répètent les mêmes phrases, les mêmes mots, ou les déforment plus ou moins.
Dans les formes hébéphréno-catatoniques, les interprétations, en général éphémères, ne créent pas de difficultés pour le diagnostic. Mais dans certains cas de formes frustes on pourrait hésiter ; la constatation de quelques-uns dès signes que nous venons d’énumérer permettra d’éviter l’erreur.
3“ Démence 'paranoïde. — Le tableau clinique est ici le suivant (Kraepelin) : affaiblissement intellectuel à développement rapide, aA'^ec conservation complète, de la lucidité, accompagné de conceptions délirantes et, habituellement aussi, de troubles sensoriels qui constituent lès s^'^mptômes prédominants pendant de nombreuses années. Il s’agit d’idées de grandeur ou de persécution, point ou peu systématisées, très mobiles, avec excitation légère. Le diagnostic avec le délire d’interprétation se fait généralement d’après les caractères mêmes de ces conceptions : « Par leur multiplicité, leur mobilité, leur niaiserie, leur extravagance, elles égalent, si même elles ne dépassent celles des paralytiques généraux » (Séglas). Les réactions sont parfois en opposition avec la nature des idées : une démente paranoïde réclamait presque chaque jour sa sortie en pouffant de rire. La perte des facultés affectives est un symptôme capital chez ces sujets : contrairement aux interprétateurs, « très primitivement rien ne les touche, rien ne les émeut ^ », pas plusieurs idées de grandeur que leurs idées de persécution. Dumas, analysant l’état mental de
1. Masselon, Psychologie des déments précoces, Thèse Paris, 1902.
Tun d’eux, le considère comme un « rêveur dans l’ordre intellectuel et un indifférent dans l’ordre affectif* », On observe enfin dans la démence paranoïde quelques troubles de la conscience, et certains des signes, plus ou moins atténués, des formes hébéphréno-catatoniques (maniérisme, verbigération, stéréotypies). Parfois, comme signe précurseur, survient un délire interprétatif dont il est difficile alors de déterminer la nature.
Un de nos malades, étudiant en droit, eût à l’àge de 23 ans des idées très actives de persécution à base d’interprétations ; des allusions, des articles de journaux, des annonces de publicité, des jeux de mots, des gestes, alimentent son délire. On lui tend des pièges, la police le poursuit, on le fait causer, on l’étudie à fond partout où il passe ; la Sûreté et le Grand-Orient s’occupent de lui ; il est mêlé à l’affaire des fiches. Interné deux ans après (1905), il est dans un état de perplexité et de confusion dû à la multiplicité des interprétations. Il se croit condamné à mort, fait des tentatives de suicide, il s’enfonce une épingle dans le ventre parce qu’ayant vu le médecin planter une épingle dans une pelote, il-s’imagine qu’on a voulu ainsi lui indiquer le moyen d’en finir. Il croit la maison truquée : des courants électriques le font agir, le poussent à refuser les aliments, troublent ses idées, l’empêchent de dormir. 11 interprète tout ce qu’il voit et entend, ainsi que les événements politiques'. En 1906, il croit que sa mère a été coupée en morceaux, et quand elle vient le voir, il prétend que c’est une femme automatique, artificielle. — Actuellement (1908) les interprélations persistent, mais il est permis de diagnostiquer une démence paranoïde : le malade est devenu apathique, indifférent, il a fréquemment des impulsions violentes, il imite tous les actes extravagants qu’il voit faire par les autres pensionnaires, il a des hallucinations et des troubles cénesthé-
1. Dumas, La logique d’un dément. Revue philosophique, février
DIAGNOSTIC
siques qu’il interprète, des idées de persécution : on le tourmente au moyen d’instruments prismatiques, on lui envoie du fluide dans l’oreille. On voit se succéder chez lui des périodes de mutisme, de tristesse, de gaîté; il a des tendances à la stéréotypie, au maniérisme et à la catatonie ; ses sentiments affectifs sont diminués. Il prétend qu’on lui a enlevé son ventre et qu’on l’a remplacé par un autre, qu’il a des fesses en caoutchouc, qu’il est une femme, qu’on lui prend son cerveau, qu’il devient fou.
Rappelons enfin à propos de ces délires interprétatifs symptomatiques de la démence paranoïde que nombre d’observations de paranoïa originelle doivent rentrer dans le cadre de la démence précoce. Le diagnostic au début est souvent malaisé ; plus tard ces cas se distinguent du délire d’interprétation par l’absurdité, l’incohérence du roman construit, sa durée généralement transitoire, sa désagrégation rapide. Nous avons observé un malade qui bâtit un délire rétrospectif simulant une paranoïa originelle : à la suite de l’examen d’une photographie il se croit fils de Napoléon et il adresse à son prétendu père des lettres assez correctes pour laisser supposer l’existence d’un délire d’interprétation. Deux ans plus tard la verbigération, les stéréotypies, l’indifférepce, les hallucinations quasi-permanentes rendent toute confusion impossible.