II. — SYMPTOMES NÉGATIFS
L’extravagance de certaines interprétations, la paralogique flagrante des malades laisseraient supposer chez eux Fexistence d’un affaiblissement intellectuel. Cette impression s’efface si l’on abandonne le terrain du délire.
On se trouve alors en présence d’une intelligence parfois vive, et le même sujet, qui se montrait si manifestement aliéné, apparaît lucide et raisonnable. L’absence de troubles graves de la vie intellectuelle ou de la vie affective — le défaut ou la pénurie de troubles sensoriels constituent deux caractères importants du délire d’interprétation.^
A. — État mental.
Sans doute il existe chez l’interprétateur une constitution
1. Parmi les signes négatifs, notons encore l’absence des symptômes physiques que l’on retrouve dans un grand nombre d’autres maladies mentales ; ni insomnie, ni céphalalgie, ni troubles somatiques indiquant une auto-intoxication ; point d’amaigrissement, de tremblement, de troublespupillaires.il s’agit bien d’un délire « essentiellement psycho-
mentale spéciale dont nous essaierons de donner la formule : hypertrophie et hyperesthésie du moi, défaillance circonscrite de l’auto-critique ; mais il s’agit là plutôt des conditions du développement de la psychose que de symptômes qui en relèvent. Doit-on admettre un amoindrissement psychique congénital qui prédisposerait aux interprétations erronées ? Nous ne le pensons pas. On trouve chez ces sujets, comme chez les gens non délirants, des degrés très divers de développement intellectuel, depuis les débiles jusqu’à des intelligences élevées. Les conceptions délirantes, si on les analyse, ont bien le caractère d’idées fixes, prédominantes : cependant, même dans l’exposé des troubles vésaniques les plus caractérisés, on note la persistance de l’activité des centres corticaux supérieurs. L’interprétation fausse apparaît exagérée, extravagante, mais rarement absurde ; elle reste parfois vraisemblable.
L’intelligence n’est en rien modifiée par l’apparition du délire. 11 n’y a ni trouble de la conscience, ni confusion dans les idées, pas d’altération générale des facultés syllogistiques; le sujet apprécie exactement les faits qu’il ne met pas en relation avec ses préoccupations morbides. Sa mémoire est fidèle : il n’a rien oublié des notions acquises antérieurement et sait en tirer parti ; parfois même il peut citer une foule de dates et de noms propres avec une rapidité, une précision voisines de l’hypermnésie, qui le séduisent lui-mème. « Par moments, dit une de nos malades, ma mémoire devient d’une acuité étonnante ; je vois dans le passé de toutes petites choses, des détails auxquels je ne pensais plus depuis longtemps. »
logique » pour employer l’expression dont se servait Lasègue à propos du délire de persécution.
SYMPTOMES DU DÉLIRE d’iNTERPRÉTATION
Abstraction faite des conceptions délirantes, les jugements des interprétateurs restent sensés, leurs appréciations souvent Justes. Quelques-uns sont de fins observateurs, caustiques et ironiques, écrivantd’une façon agréable, parfois mordante. La capacité professionnelle demeure entière : un de nos pensionnaires continue à diriger une importante maison d’industrie ; on le consulte chaque fois qu’il s’agit de prendre une décision. Certains sont capables d’acquérir des notions nouvelles ; ils apprennent la jurisprudence, la mécanique, des langues étrangères, font des travaux scientifiques ou littéraires.
Cette vivacité de l’intelligence se manifeste dans la défense des convictions délirantes. L’interprétateur y déploie souvent toutes les ressources d’une dialectique serrée. Confiant dans la valeur de ses syllogismes, dont le témoignage irrécusable des sens fournit les prémisses, il s’avance de déductions en déductions. Tout se tient, tout s’enchaîne dans son histoire, nul détail superflu à ses yeux. Le contredit-on, il s’arrête l’air surpris, se demandant si l’on est sincère. Il accumule preuve sur preuve, il a pour chaque objection une réponse toujours prête, il sait rétorquer les arguments. Il cite des dates, précise les moindres points, rapporte des propos confirmatifs, pose des dilemmes, s’empare du fait le plus minime pour l’employer adroitememt aux besoins de sa cause. Il en appelle aux informations de son entourage, de sa famille, subjugués souvent par la vigueur de ses raisonnements. Il s’indigne des faux rapports sur son compte : « On ose prétendre que j’ai des illusions ! s’écrie l’un de nos malades. Voudrait-on me faire passer pour un halluciné ? Je n’ai jamais déliré et ne délirerai jamais ! Tout ce quej’affirme est exact : les preuves existent.
Sêrieü.k. 4
Si mon histoire peut paraître extraordinaire, tout ce que je raconte est cependant vrai ! » Lui résiste-t-on plus ouvertement, essaie-t-on de lui faire toucher du doigt ses erreurs il a le sourire ironique de quelqu’un dont la conviction, assise sur des faits non contestables, est et demeurera inébranlable. Il finit par clore la controverse en se retranchant dans un mutisme dédaigneux, ou bien, attribuant la ténacité de son interlocuteur à un mobile intéressé, il le range dès lors parmi ses ennemis. Toute discussion avec l’interprétateur reste donc vaine ; elle irrite souvent, elle ne persuade jamais.
Les sentiments affectifs ne présentent aucun trouble primitif. Les malades conservent les mêmes relations avec leurs parents, leurs amis et toutes les personnes que n’englobe pas leur délire. L’amour-propre, le sentiment de la dignité n’est en rien altéré. Une fois interné, le sujet est sensible aux égards qu’on a pour lui. « Le paranoïaque, dit Tanzi, n’est pas toujours un homme d’action, mais c’est toujours un homme de caractère. » Les sentiments éthiques, esthétiques, religieux persistent sans altération. L’humeur varie, comme celle de chacun de nous, au gré des circonstances ou de l’état organique ; elle reflèle aussi la couleur que prennent les idées délirantes : expansive dans certains cas de mégalomanie ; chagrine, acrimonieuse chez les persécutés. Mais il n’y a jamais rien de comparable à la dépression ou à l’euphorie si fréquentes dans les autres psychoses.
Ce mélange de l’aison et de déraison, ce contraste déjà noté dans les anciennes descriptions des « délires partiels », de la « folie raisonnante », ne s’observe nulle part aussi frappant que dans le délire d’interprétation. On le retrouve
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dans le langage, les écrits et la conduite des malades.
La conversation des interprétateurs, très variable suivant leur éducation antérieure, est habituellement facile, empreinte le plus souvent d’une certaine recherche, visant à Félégance et parfois à l’emphase. Certains parlent avec une abondance prolixe : c’est un flot de paroles intarissable ; des incidentes surviennent à tout instant, sans leur faire perdre le fil de leurs idées, et l’on est surpris de les voir se retrouver dans ce dédale de faits ; ils lassent l’auditeur plus vite qu’ils ne se fatiguent eux-mêmes. Quelques-uns ont un langage mesuré ou ne s’expriment qu’à demi-mot, jugeant inutile de détailler des événements universellement connus. Tous savent soutenir une causerie sans rapport avec leur délire ; il en est qui ont des réparties amusantes, des expressions humoristiques. On ne les voit pas s’interrompre brusquement au milieu d’une phrase pour interpeller un individu imaginaire ou lui répondre, comme le font les hallucinés. Jamais on ne note la verbigération ou la « salade de rnots » des déments précoces. Les stéréotypies verbales, les néologismes sont exceptionnels.
Aux écrits des interprétateurs s’appliquent les mêmes constatations négatives : pas d’incorrection dans la construction grammaticale, absence de verbigération, de stéréotypie véritable, de néologismes, de signes cabalistiques, de formules d’incantation ou d’exorcisme. L’écriture est correcte, sans troubles graphiques élémentaires, sans surcharge, sans exagération de mots soulignés. Les malades ne s’emparent pas de chiffons de papier pour y inscrire en tous sens des phrases insignifiantes ou des idées délirantes. Leur style, reflet de leur langage et de leur état mental, ne présente rien d’anormal ; il varie, bien entendu, suivant
l’instruction et la culture. Nous avons demandé à une de nos pensionnaires (obs. 1) de nous donner son avis sur le roman de Frapié, La Maternelle. Voici la note qui nous fut remise par cette personne dont les interprétations ont un caractère pathologique si accusé.
« Je viens de lire le mot « fin » de La Maternelle de Frapié. — Cette description d’une école enfantine de Ménilmontant, quoique touffue certaines fois, est remplie d’intérêt. On s’attache à cette pauvre déracinée, femme de service à cette école, que la cruelle Fatalité oblige à vivre dans un monde et à faire des travaux indignes d’elle : une haute philosophie lui adoucit sa pénible tâche.
« Elle critique la nature du sentiment’qu’éprouve la femme du peuple pour ses enfants. Le fait est que le véritable amour maternel, sentimental, cérébral, plein de tendresse, n’est pas à comparer à ce besoin qu’ont les ouvriers de tourmenter, maltraiter ces petits êtres. Ces gens souvent alcooliques, non disciples de Malthus, procréent des enfants souffrants et malheureux qui portent sur leur petit corps les stigmates de la dégénérescence.
(éElle fait aussi un parallèle entre l’institutrice normalienne et celle qui n’a que son brevet ; c’est un peu la différence qui existe entre l’officier sortant du a rang » et celui sortant der« Ecole».
« Une histoire de chat et de mésange est un peu fastidieuse.
« Je n’aime pas non plus les mots d’argot imprimés : ils choquent la vue, comme ils choquent l’ouïe quand on les entend.
« L’idylle est discrète, fine et bien amenée. »
Les lettres conservent, aussi bien dans leur contenu que dans les formules de politesse, les nuances de familiarité, d’indifférence ou dé respect qui conviennent. Ces écrits impressionnent parfois au plus haut point les parents, les magistrats, les administrateurs qui ne peuvent tenir pour
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aliéné un homme capable d’écrire d’une façon aussi correcte, parfois même aussi littéraire. Certaines dénonciations sont, remarque Legrand du Saulle, rédigées « dans les termes les plus froids, les plus mesurés, les plus perfides. Elles ont souvent une apparence de sincérité et un air de vraisemblance qui au premier abord pourraient en imposer. » Voici deux lettres rédigées, la première par une mégalomane persécutée avec idées d’empoisonnement et délire très actif, la seconde par la malade de l’obs. I.
« Monsieur le docteur,
« Vous seriez fort aimable en voulant bien me prêter un dictionnaire. La construction des mots les plus usuels m’échappe... Ma correspondance, n’ayant point l’étendue de celle d’un homme d’État, est par conséquent plus restreinte, j’oublie parfois les règles de la grammaire, et, c’est odieux à dire, parfois celles de l’orthographe.
-« Je n’ai pas d’amour-propre en ces sortes de choses; parfois il m’est arrivé des erreurs grammaticales monstrueuses, et sans que je m’en aperçoive. Je ne relis jamais, ou fort rarement, ce que j’écris, je me contente d’exposer ma pensée dans un dialecte accessible à tous — il y en a qui le trouvent bon, d’autres fort mauvais, j’en connais certains, ayant fort mauvais caractère, qui n’ont pas encore pu digérer mon style.
« Hier j’ai été dans une indécision très grande au sujet du mot « asphyxiée » (je ne sais pas encore s’il est correct) ; j’étais très embarrassée pour placer mon x, elle me gênait ; pour trancher la difficulté je voulais ne pas en mettre, c’était un moyen de concilier ! Mais cette atteinte aux règles de l’Académie Française m’a fait réfléchir à la sévérité avec laquelle serait accueillie cette suppression et, à tout hasard, je l’ai placée n’importe où! — Il faut que je m’ennuie bien pour vous écrire aussi longuement pour une chose aussi
simple ; je m’ennuie mortellement, reléguée dans ma cliambre du matin au soir, les journées sont des siècles, les heures des journées. Enfin qu’attendez-vous donc ? Je m’adresse à tous et tous me font la môme réponse : ceci dépend du docteur. Comment puis-je juger celui qui me retient? Quelles impressions flatteuses voulez-vous que j’empoi'te de ce procédé inique ? Je laisse à votre conscience et à votre droiture de sentiments le soin de juger de tels actes... »
« Monsieur le docteur,
(( Il y a trois mois que je quittais Ville-Evrard. J’espérais que ma famille m’aiderait à faire les démarches nécessaires pour reconquérir mes droits. Mais chaque fois que j’ai voulu en parler ou réclamer on m’a répondu soit par des phrases évasives, soit par des scènes. Aussi depuis longtemps je ne réclame plus et je- pleure. Mais les larmes n’arrangent pas les; situations et la mienne est désespérément pénible. Je suis dépossédée de tout : de ma fille, de ma fortune, de mes meubles et même de mes petits souvenirs de jeune femme et jeune fille. Je n’ai pas touché un centime depuis que je suis ici. Gn m’a défendu d’écrire. On m’a défendu de parler et depuis trois mois je n’ai communiqué qu’avec mon confesseur. Je suis bien plus séquestrée qu’à Ville-Evrard où je pouvais parler à des Docteurs et des Magistrats. Je ne suis pas parfaite, niais je n’ai jamais mérité les calomnies et les humiliations que je supporte avec une résignation héroïque. Bien que ma vie soit celle d’une véritable trappistine, raisonnable, travailleuse, douce, obéissante, à chaque instant je suis menacée d’être enfermée dans une maison d’aliénés. Je vous envoie comme preuve la lettre ci-jointe. On me fait comprendre qu’on me loge et me nourrit par cliarité...
« Après me l’avoir refusé on m’accorde enfin le voyage de Paris. Pourrai-je vous voir aux dates indiquées? Je désire Yousdire certaines choses de vive voix. Je vais craindre que la mort ou un piège ne mettent obstacle à mon pi'ojet; ou qu on ne m’enferme de. force dans un fiacre pour me con-
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duire dans une maison close comme on me l’a déjà fait. Vous comprendriez ces craintes si vous connaissiez les ultimatums effrayants qui me furent posés et vous viendriez au secours de votre malheureuse pensionnaire qui vous a conservé toute sa confiance... »
Quelques interprétateurs sont des graphomanes qui couvrent d’encre chaque jour une dizaine de pages, expédient des lettres de tous côtés (lettres parfois stéréotypées) et croient avoir des correspondants dans toute l’Europe. Avec la même abondance de détails, ils exposent leurs doléances au Président de la République, aux aiHbassadeurs, aux ministres ou à leurs amis. Ils rédigent habituellement et font même parfois imprimer des mémoires, des « confessions » souvent fort intéressantes à tous points de vue..
Notons que ces graphomanes ne sont pas toujours les plus loquaces. Quelques-uns même ne délirent que dans leurs écrits et savent, dans les interrogatoires les mieux dirigés ou les conversations les plus insidieuses, taire toutes leurs conceptions vésaniques. Une Anglaise de notre service, graphomane infatigable, dont on n’arrive qu’avec peine oralement à tirer quelques mots, écrit au Président de la République : « Je demande de savoir pourquoi je suis détenue par la France ; si c’est parce qu’on m’a offert la couronne des Iles Britanniques, est-ce-que cela est l’affaire de la France? Je demande d’être traitée comme une prisonnière d’Etat, envoyez-moi au château de Fontainebleau. »
Nombre de malades cultivés, ayant des prétentions littéraires exagérées, composent des ouvrages qu’ils n’hésitent pas à traiter de chefs-d’œuvre (voir page 108). Les poètes
ne manquent pas : leurs poésies, plus ou moins bien tournées, selon leurs aptitudes, peuvent n’avoir aucun rapport avec le délire ; parfois au contraire elles en sont l’expression. Voici quelques vers d’une interprétatrice invertie sexuelle (obs. XVlll).