Voir Magnan et Sérieux, Le délire chronique, Paris
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pensées est répétée comme un écho, chacun de ses actes est annoncé à haute voix. Enfin apparaît un cortège de troubles sensoriels variés ; hallucinations motrices verbales, hallucinations de Todorat, du goût et même, encore que plus rarement, de la vue, — troubles de la sensibilité générale, de la cénesthésie.
Chez certains, les hallucinations motrices verbales deviennent prédominantes ; c’est la variété psycho-motrice du délire de persécution (persécutés-possédés de Séglas). Ces voix intérieures sont localisées en différents endroits du corps : gorge, estomac, abdomen ; elles s’accompagnent parfois de mouvements involontaires de la langue ou des lèvres, interrompent le persécuté au milieu d’une conversation, l’empêchent de parler ou le poussent au contraire à prononcer malgré lui certains mots. Quelquefois on observe des impulsions irrésistibles ou des aboulies subites. Ces troubles de la volonté donnent aux malades la conviction d’être dominés ou possédés : üs arrivent ainsi au dédoublement de la personnalité, supposent qu’un être vivant, un homme même, a pénétré dans leur corps ; quelques-uns se croient possédés du démon.
Dans une autre variété qui aboutit également à des idées de possession ou de négation, ce sont les hallucinations cénesthésiques qui tiennent la première place. Les persécutés se plaignent d’être horriblement secoués par des décharges électriques, magnétisés par les rayons X, brûlés par le radium ; leurs « invisibles » les endorment, les étranglent, leur rongent les chairs, leur dévorent les entrailles. Des néologismes expriment ces torturés surnaturelles ; l’un se dit K émélisé », l’autre reçoit des « gylades de strychnine ».
Le délire atteint à ce moment son plus haut degré d’activité ; la systématisation est achevée : l’origine, la ’ nature, le but des persécutions sont connus et provoquent, suivant le caractère du sujet, des réactions de défense ou d’attaque. Entièrement absorbé par ses troubles hallucinatoires, le persécuté devient de plus en plus étranger à son milieu, il vit en dehors de la société, et commence à se façonner une personnalité nouvelle.
C’est le début de la troisième période, ou période de mégalomanie. Le délire de persécution perd de son activité, se réduit à des formules stéréotypées, se métamorphose peu à peu en un délire de grandeur ; le paria devient un personnage illustre ; l’un se dit chef de l’État, ou fds de Napoléon, l’autre parle de milliards, etc...
Mais « à mesure qu’il grandit dans sa propre estime, à mesure qu’il se hausse sur un piédestal, l’aliéné descend dans l’échelle intellectuelle » (Garnier). Il s’achemine graduellement vers la quatrième période ou période de déclin. Le niveau mental baisse peu à peu ; le malade se borne à répéter les mêmes conceptions délirantes, mélange incohérent d’idées de persécution et de grandeur exprimées en un langage plein de néologismes. Indifférent à tout ce qui l’entoure, il adopte parfois des attitudes spéciales, se tient à l’écart, tantôt immobile et muet, tantôt parlant à voix basse en d’interminables soliloques.
Cette description, malgré sa brièveté, met en lumière les différences considérables qui séparent les délires systématisés hallucinatoires du délire d’interprétation. Les deux psychoses offrent assurément quelques traits de ressemblance : systématisation précise, intervention des interprétations, conservation de la lucidité. Mais nombreux
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sont en revanche les caractères qui les distinguent,
A la première période, alors que le malade s’en tient encore aux seules interprétations, une observation attentive et prolongée devient nécessaire. Cependant les interprétations ont, dans l’une et l’autre forme clinique, des caractères particuliers. Le délirant halluciné éprouve un changement intime qui l’inquiète; il repousse d’abord les pensées qui Tassaillent, il a conscience de leur désaccord avec sa mentalité antérieure ; il se montre indécis. 11 n’arrive à la certitude, à la systématisation que le jour où l’idée délirante est devenue sensation. Rien de semblable dans le délire d’interprétation dontl’origine se perd dans le lointain. Loin d’être consécutive à une modification brusque, l’interprétation n’est que l’épanouissement des tendances antérieures. Le délire s’organise au moyen des perceptions actuelles et des souvenirs anciens, il s’enrichit chaque jour, il n’attend pas pour se systématiser, l’éclosion de troubles sensoriels.
A la seconde période les différences s’accusent d’abord par l’intervention des hallucinations qui constituent en grande partie la trame du délire chronique. 11 ne s’agit pas ici de ces accidents épisodiques signalés chez les interpré ta teurs, mais d’un état d’éréthisme sensoriel permanent. C’est l’hallucination de l’ouïe qui, en général, fait cesser les hésitations et oriente définitivement les conceptions. Cette psychose sensorielle suit elle-même une progression qui, du trouble élémentaire, du bruit encore indistinct, aboutit, par une série d’échelons, à l’écho de la pensée, altérant de plus en plus la personnalité. Dans le délire d’interprétation au contraire, la personnalité n’est jamais ni dédoublée ni transformée.
« Je crois ne pas me tromper, dit Kraepelin, en considérant l’absence de trouble primitif de la' volonté dans la Paranoïa comme en rapport étroit avec l’absence de délire de possession corporelle. L’idée que des forces étrangères agissent, comme le ferait la télépathie, sur l’organisme, sur les sensations, les pensées, les actes volontaires, n’est pour moi que l’expression de ce même trouble de la volonté qui se reconnaît dans toutes les manifestations extérieures des déments précoces. Dans la vraie Paranoïa j’ai quelquefois observé l’idée d’une influence provenant d’aliments empoisonnés, mais jamais par contre la conception d’être livré, comme un jouet iherte, à la domination d’une personnalité étrangère. Les idées de préjudice peuvent être extrêmement romanesques et invraisemblables mais elles se maintiennent cependant toujours, ainsi que les idées de grandeur, dans le cadre des choses possibles et naturelles : les fictions de pure fantaisie sont exceptionnelles. La personnalité corporelle ou psj'-chique, si elle peut être lésée ou s’accroître, devenir l’objet de la haine ou se revêtir d’une haute dignité, reste ce qu’elle était dans sa nature intime. Le malade est éclairé sur sa mission, sur les pièges qu’on lui tend, sur les promesses qu’on lui fait, sur ses revendications, mais sa personnalité elle-même n’est soumise à aucune transformation, comme il arrive souvent dans la démence précoce. La psychose n’anéantit donc pas et n’altère pas le noyau de la personnalité ; elle produit seulement une falsification morbide de la conception dumonde. » On insiste souvent sur la rigueur avec laquelle le persécuté halluciné organise son délire; mieux vaudrait dire qu’il le subit, qu’il lui est imposé, en quelque sorte, par l’automatisme de ses centres sensoriels. Il n’a nullement
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conscience d’élaborer lui-méme ses hallucinations ; elles ne font pas partie de son moi, il les attribue à une force mystérieuse, il invente des néologismes qui lui semblent adéquats à l’étrangeté de ces phénomènes. Qu aurait-il besoin dès lors d’observer le milieu extérieur ? il vit dans le surnaturel, il s’isole, il se retranche du monde. « Egoïste â l’excès, dit Legrand du Saulle, insouciant, imprévoyant, n’aimant personne et n’étant susceptible d’aucune pensée bienveillante,... ne pensant qu’à lui-même et à ses ennemis, oubliant totalement la gestion de sa fortune, ne s’acquittant plus de ses fonctions, méconnaissant tous ses devoirs, le persécuté s’enferme en quelque sorte dans son cercle d’anxiétés douloureuses et de misanthropie haineuse. » Il y a donc chez lui un rétrécissement progressif du champ psychique. Dans la plupart des cas, loin d’augmenter le nombre de ses ennemis en même temps que grandissent ses souffrances, il tend à le restreindre et, après avoir accusé une collectivité, il désigne un individu dont il exagère la puissance, en attendant qu’il s’exhausse lui-mème.
Combien différent, le persécuté interprétateur ! Chez lui point de rupture avec le monde extérieur ; il y puise tous les éléments de son délire. Loin de subir ses conceptions vésaniques, il les crée lui-méme, les coordonne ; elles font partie intégrante de son moi, et il sait les défendre par des arguments nombreux, sans invoquer des forces invisibles. Son système reste à peu près vraisemblable, il se maintient dans, la sphère des idées de préjudice, des idées de jalousie, et conserve parfois l’apparence du non-délire. Trouvant autour de lui la matière de ses interprétations, le malade n’accuse pas un « on » imaginaire, mais très rapidement fixe ses soupçons ; il désigne, dès le début, son
persécuteur. Contrairement aux sujets précédents il amplifie peu à peu son roman délirant qui englobe des personnalités de plus en plus nombreuses.
En résumé, à la seconde période du délire chronique, le diagnostic s’impose le plus souvent par l’intensité des troubles sensoriels et cénesthésiques, la fréquence des néologismes, et la physionomie spéciale. On peut hésiter pourtant dans les cas où ces hallucinés conservent leur lucidité et restent réticents. Mais ils n’arrivent qu’exceptionnellement à dissimuler tout à fait leurs hallucinations : ils se trahissent par leur attitude, leurs gestes, un air attentif sans raison, des exclamations singulières ; ils répondent à leurs voix, sourient sans motif, exécutent des actes bizarres motivés par leurs troubles sensoriels. D’autre part leur dialectique reste inférieure à celle des interprétateurs. L’hallucination n’a pas besoin de preuves ; elle est le meilleur des arguments du malade; essaye-t-il de la cacher, c’est une lacune dans son système.
Le délire d’interprétation, d'autre part, peut quelquefois se présenter avec certains des caractères des délires sensoriel. La couleur des conceptions, l’association d’idées de persécution et de grandeur sont parfois traits communs aux deux psychoses. Que des bouffées hallucinatoires interviennent dans le délire d’interprétation et la ressemblance sera encore augmentée. Mais ces troubles sensoriels, d’ailleurs rares, demeurent presque toujours épisodiques, transitoires, réduits à une phrase ou à un mot, insuffisants à diriger le système vésanique. Leur progression n’est pas méthodique, ils surgissent brusquement pour s’évanouir en général aussi vite. Parfois même ces hallucinations sont critiquées par le malade, réduites à leur juste valeur ou considérées
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comme le résultat de manœuvres hostiles. L’interprétateur se rend compte alors qu’il s’agit d’un trouble subjectif tandis que rhalluciné au contraire objective toujours et ne songe pas à discuter ses « voix ».
Parfois, bien que des hallucinations ne puissent être mises en évidence, on nere pousse pas toujours le diagnostic de psychose systématisée hallucinatoire ; on admet à tort dans ce cas que le persécuté dissimule ses troubles sensoriels. Il arrive même que l’interprétateur avoue avoir entendu un jour tel ou tel mot. Or assez souvent cette voix a été réellement perçue. « Deux causes principales, dit J. P. Falret, contribuent à faire exagérer le nombre des hallucinés : l’interprétation donnée au langage des malades et la difficulté de distinguer les illusions des hallucinations ». Il ne faut donc pas se contenter sur ce point de la simple affirmation des sujets, mais les interroger avec soin, comme le recommande Baillarger. On s’aperçoit alors que nombre de faits, pris pour des hallucinations, ne sont que l’expression de la réalité ou l’interprétation de regards, de signes, de gestes ^
A la troisième période du délire chronique, quand prédominent les idées de grandeur, le diagnostic s’appuie sur les commémoratifs. Si ces derniers manquent, la confusion
‘ En pratique — par suite d’une idée préconçue de certains aliénistes pour qui il n’y a pas de délire systématisé de persécution sans hallucinations auditives — il n’est pas rare de voir des intei'prétateurs considérés comme présentant manifestement des hallucinations de l’ouïe. Dans certains cas enfin, une seconde cause d’erreur intervient : les prétendus aveux des malades ; or ces « aveux » sont pure moquerie. Une de nos pensionnaires, exaspérée de se voir tenue par sa famille, par les infirmières et même par un médecin, pour hallucinée de l’ouïe, répondait parfois ironiquement quand on lui demandait comment elle était arrivée à telle ou telle conviction : « Je le sais par mes voix», alors qu’en réalité il s’agissait exclusivement de déductions interprétatives.
n’est guère davantage possible. L’apparition des^ idées de o-randeur coïncide avec la désagrégation commençante et s'accompagne d’une altération profonde de la personna^ lité. Les hallucinations, les néologismes, les propos et les actes stéréotypés, l’affaiblissement intellectuel manifeste sont autant de signes qui établissent un contraste marqué avec l’activité psychique persistante des interprétateurs.