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CHAPITRE Vil

HISTORIQUE

I. Eu France. — 1° Les. interprétations délirantes et. les délires raisonnantes. — Esquirol (monomanie intellectuelle, illusions) .—Leuret (arrangeurs).—Baillarger.—J .-P. Falret (illm sions mentales). — Lasègue, (délire de persécution). — J. Falret (persécutés raisonnants). — Marcé, Linas... — 2“ Premières ébauches des psychoses à base d’interprétations. — Magnan ; délires intellectuels des dégénérés. — Legrain. — Sérieux : délires des dégénérés à base d’interprétations., — Séglas. — Gilbert Ballet : délires systématisés chroniques des débiles. — 3“ Le délire d’interprétation. — P. Sérieux et J. Capgras. — Vurpas. — Deny et Camus. — Bibliographie des derniers travaux.

IL A Vétranger. — Allemagne. — Paranoïa simple chronique. ^ Krafft-Ebing, Schüle, Mendel, Wérner, Ziehen, Wernicke. — La Paranoïa de Kraepelin.

Suisse : Bleuler. — Italie :Tanzi. — Angleterre. — Russie. — Suède. — Amérique : Mo reira et Peixoto.

Dans Thistorique du délire d’interprétation nous chercherons à dégager, au milieu des groupements nosologiques de nos prédécesseurs, ce qui appartient à cette psychose, ■et à montrer comment on est arrivé, progressivement, à la distinguer des formes morbides diverses qui l’englobaient.

I. —De tout temps l’attention des observateurs fut attirée par une catégorie d’aliénés qui, malgré des idées délirantes

manifestes, conservent l’intégrité apparente de leurs facultés intellectuelles et ne déraisonnent que sur quelques points. Confondus sous le nom de « mélancoliques », Us étaient distingués des sujets atteints de « délire général ».

11 serait trop long, et sans grand intérêt, de rechercher dans les auteurs anciens les premiers linéaments du délire d’interprétation ; aussi laisserons-nous de côté tous les travaux antérieurs au xix'’ siècle.

1“. — Selon Pinel (1809) la mélancolie « embrasse toutes ces anomalies partielles qui suscitées par des pseudo-perceptions, des conceptions chimériques, se traduisent par des craintes, des défiances ou des convictions plus ou moins tenaces ». La plupart de ces malades restent susceptibles de « raisonner juste sur les points étrangers à leurs préoccupations ». « G"est quelquefois une bouffissure d’orgueil et l’idée chimérique de posséder des richesses immenses ou un pouvoir sans bornesL.. »

En 1832 Esquirol distingue des hallucinations les illusions qui comprennent « les jugements faux sur les sensations internes et externes... Les illusions des sens reconnaissent (entre autres causes) l’état anormal du cerveau... L’intelligence et les passions concourent donc, avec les sens, aux illusions des aliénés ». Plus tard Esquirol crée la monomanie, « lésion partielle de l’intelligence, des affections ou de la volonté », divisée en lypémanie, délire partiel avec « passion triste et oppressive », et en monomanie proprement dite, délire partiel avec « passion excitante ou gaie^ ». Celte dernière comprend, suivant

1. Pinel, Traité mêdico-philosophiÇ[ue sy.r l'aliénation mentale, 2‘ édition, Paris, 1809.

2. Esquirol, Des illusions des sens chez les aliénés (Erreurs des sens).

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qu'il s’agit d’une lésion de l’intelligence, de l’affectivité ou de la volonté, la monomanie intellectuelle^ la monomanie affective et la monomanie instinctive. Certains traits de la monomanie intellectuelle peuvent se rapporter aux psychoses interprétatives :

« Le désordre intellectuel, écrit Esquirol, est concentré sur un seul objet. Les malades partent “d’un principe faux, dont ils suivent sans dévier les raisonnements logiques, et dont ils tirent des conséquences légitimes qui modifient leurs affections et les actes de leur volonté ; hors de ce délire partiel, ils sentent, raisonnent, agissent comme tout le monde; des illusions, des hallucinations, des associations vicieuses d’idées , des convictions fausses, erronées, bizarres sont la base de ce délire. »

Leuret (1834) dans son étude : Cohésion anormale et ■fixité d'idées fausses se rapportant aux choses psychiques ou objets de la pensée^, émet, à propos de malades qu’il appelle les arranqeurs, certaines considérations qui semblent pouvoir s’appliquer aux délires interprétatifs.

(( Souvent \arr angeur est habile : il donne avec un talent particulier une apparence de réalité à ses conceptions. Pour prouver ce qu’il a dans l’esprit tout lui sert ; il n’est dissuadé, ni embarrassé par aucune preuve contradictoire. Pourquoi, me dira-t-on peut-être, ne pas lui donner le nom de monomaniaque ?... Mais celui qui entend des voix, vous l’appelez aussi monomaniaque... Les voilà donc tous confondus sous la même dénomination. Au lieu de les confondre, moi je cherche à les distinguer, et je prends pour base de ma distinction le caractère essentiel de leur maladie. L’arrangeur n’a pas d’hallucination... ; il.a une idée... il en est esclave... il est identifié avec elle... L’arrangeur n’a pas

1832. — Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, Paris, 1838.

1- Leuret, Fragments psychologiques sur la folie, Paris, 1834, p. 46.

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LES POLIES RAISONNANTES

nécessairement une idée folles son idée, si elle n’est pas vraie, est au moins spécieuse, et il l’appuie sur des raisonnements... Il s’explique volontiers et souvent d’une manière très juste... Quelquefois il y a tant de suite et une si grande vraisemblance dans les accusations que portent certains aliénés... que l’on court à chaque instant le risque d'être trompé. Des faits en réalité les plus insignifiants ils tirent des conséquences qui, pour être fausses, n’en ont pas moins toutes les apparences du vrai. Ils sont eux-mêmes trompés par leurs conceptions, et ils y rattachent avec beaucoup d’ai’t tout ce qui se fait autour d’eux. »

En 1840, Leuret^ donne deux observations de « simple particulier qui veut épouser une princesse » et de « porteur de titre imaginaire » qui paraissent appartenir au délire d’interprétation. On y retrouve le symbolisme, les allusions par jeux de mots, les interprétations caractéristiques, l’absence d’hallucinations, re.vstence exclusive « d’idées fausses, de conceptions délirantes, d’un délire d’idées » que Leuret considère comme n’étant que « l’exagération des défauts naturels aux malades ».

La doctrine des monomanies groupait ensemble des espèces différentes, tout en séparant au contraire des formes identiques, sans indiquer les mohients divers de leur évolution. Suivant la remarque de Delasiauve, « dans le groupement des genres et espèces, reflétant un jugement empirique, on s’est plus attaché au caractère extérieur des phénomènes morbides qu’à leur signification déduite de leur analyse. » On acceptait en outre, sans une critique suffisante, la prédominance quasi-constante des troubles sensoriels, parce qu'en général on ne différen-

1. Leuret, Du traitement moral de la folie. Paris, 1840, p. 317 et 369.

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ciait pas assez les hallucinations des interprétations. Baillarger (1849) et J.-P. Falret (1850-51) ont les premiers indiqué combien il est à la fois important et difficile de ne pas confondre les hallucinations avec les erreurs de jugement survenus à l’occasion des sensations, ou illusions mentales. Tandis que pour Esquirol la proportion des hallucinés dans les asiles s’élevait à 80 p. lOO," elle ne devient pour J.-P. Falret que de 30 p. 100.

Baillarger a bien distingué les « faux jugements à Voccasion des sensations » des illusions Il montre que dans le premier cas il n y a pas « illusion des sens ». Les malades interprètent « d’une certaine manière une sensation bien réelle » ; ils portent un faux jugement ou plutôt ont « une conception délirante à l’occasion d’une sensation ». Il s’agit d’une fausse « interprétation de certaines sensations bien réelles et nous pourrions dire bien normales ». Un aliéné escalade un mur et affirme ensuite qu’il n’avait nullement l’intention de se sauver : il a, dit-il, obéi à un geste qu’un administrateur de l’asile a fait devant lui dans la direction du mur. C’est exact, le geste avait été fait, nulle erreur n’avait eu lieu sur la sensation, l’interprétation seule avait été fausse. « Ce délire peut reconnaître deux sources. Tantôt il se produit à l’occasion de sensations externes, tantôt au contraire à l’occasion de sensations internes... A celui-ci on parle par un clignement d’yeux ; à cet autre par tel ou tel geste. » Baillarger cite, une malade qui « a de véritables hallucinations de l’ouïe, mais son délire roule principalement sur des conceptions délirantes à l’occasion des sensalions ». Ainsi un chiffre marqué sur une étoffe veut dire telle chose, un mot écrit sur un chiffon de papier signifie qu’on doit accorder à la malade telle faveur qu’elle réclame. A chaque instant on lui parle par toutes sortes de signes. « Elle a, dit-elle, bien des alphabets à sa disposition, tout lui indique ce qu’elle doit faire. Elle reçoit des ordres

1. Baillarger, Recherches sur les maladies mentales, Paris, 1&90.

par plusieurs procédés. Ici, c’est une porte laissée ouverte qui veut dire qu’on lui ordonne de sortir, etc. »

.I.-P. Falret sépare non moins nettement les interprétations des illusions sensorielles. Il distingue trois catégories d’illusions. Dans la troisième « se rangent tous les faits dans lesquels les malades, jugent mal de la nature de l’impression. Cette espèce d’illusion a lieu toutes les fois qu’à l’occasion d’une impression normale, l’aliéné s’en émeut au point de la revêtir de toutes les idées fausses qui le préoccupent... Ces fausses interprétations ont quelquefois un certain caractère de fixité... Lorsque le jugement est faussé, à l’occasion d’une impression normale, c’est l’illusion mentale; une malade juge que ses compagnes sont des hommes, parce qu’à ses yeux des hommes seuls peuvent tenir le langage qu’elle entend autour d’elle ‘

Renaudin (18o4) étudiant la « monomanie ambitieuse » remarque que tantôt les conceptions délirantes sont primitives et se compliquent ultérieurement de troubles sensoriels, tantôt les hallucinations donnent naissance aux conceptions délirantes ^

Marcé(1862)® signale également» les interprétations vicieuses attachées à des sensations normalement perçues ». Il décrit sous le nom de monomanie les délires partiels qui « laissent intacte l’activité du sujet et souvent ne s’accompagnent ni d’excitation, ni de dépression ». Il distingue des monomanies sensoriales « constituées par des hallucinations » les monomanies intellectuelles « constituées par des conceptions délirantes... le malade interprète toutes les paroles, toutes les actions, môme les plus insi-

1. J.-P. Falret, Des maladies mentales et des asiles d'aliénés Paris,

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