DES CONCEPTIONS DÉLIRANTES. — RÉACTIONS
Valeur nosographique de la nature des idées délirantes et des réactions; leurs facteurs. — Combinaisons habituelles de deux ou plusieurs idées directrices.
I. Délire de persécution. — II, Délire de grandeur. — lil. Délire de jalousie. — IV. Délire érotique. — V. Délire mystique. — VI. Délire hypocondriaque. — VIL Délire d’auto-accusation.
La psychiatrie contemporaine n’attache plus aucune valeur nosographique à la nature des idées délirantes ainsi qu’aux réactions consécutives,
La nature des idées délirantes varie, dans la même psychose, suivant l’orientation individuelle, la formule psychologique du sujet : caractère, niveau intellectuel, tendances, habitudes, éducation,' vicissitudes de la vie interviennent pour aiguiller le prédisposé sur la voie des idées de grandeur ou sur celle des idées de persécution, ou encore vers telle autre direction (idées mystiques, érotiques, etc.). De même la façon dont se formule une catégorie déterminée de conceptions, reste intimement liée à des influences accessoires : instruction, culture intellectuelle, croyances, occupations journalières et surtout milieu social. Plus que tout autre le délire d’interprétation, qui emprunte la plupart de ses fictions à des faits réels, utilise les données fournies par
l’organisation économique, les luttes politiques, les progrès des sciences et de l’industrie. 11 reflète à sa manière une époque ; le diable, les sorciers qui tourmentaient les persécutés au moyen-âge, de nos jours cèdent la place aux jésuites, aux francs-maçons ou aux policiers. Certains débiles, dont la mentalité reste celle des siècles passés, associent ces deux ordres de conceptions ; on rencontre aussi ces sortes de délires mixtes chez des individus intelligents, mais adonnés aux sciences occultes.
Les réactions du malade sont « la manifestation de son tempérament actionné par son délire » (Vallon). Les modalités du caractère, sans parler de l’individualité physiologique, exercent ici une influence prépondérante ; « suivant que l’individu est énergique ou faible, émotionnable ou non, égoïste ou no*î, en présence de motifs aussi semblables, -aussi égaux que possible, sa conduite sera tout autre. » Un apathique et un impulsif, peuvent interpréter un fait de la même façon, mais ils agissent de manière opposée : fuite, agression. La môme intention de défense ou d’attaque s’exécute aussitôt chez l’un, s’ajourne indéfiniment chez l’autre*, Il y a des persécutés résignés, il en est de combatifs. La manière de se conduire varie enfin suivant que prédominent les idées de supériorité ou les idées d’infériorité. Notons d’ailleurs que le caractère intervenant pour donner aux idées délirantes leur couleur, leur ténacité, leur vivacité, la formule de ces dernières fournit d’utiles présomptions sur la nature des réactions. Nous décrirons donc parallèlement le thème délirant et les réactions.
La prédominance de telle ou telle catégorie d’idées donne naturellement à chaque malade une physionomie originale. On peut, dans le délire d’interprétation, distinguer sept
types: les persécutés, les mégalomanes, les jaloux, les amoureux, les mystiques, les hypocondriaques, les autoaccusateurs. Mais, avant de passer en revue chacun d’eux, il importe d’observer qu’il est exceptionnel de rencontrer un type absolument pur. Généralement deux idées directrices s’associent par contraste, ou par ressemblance, et il existe une foule de nuances au point de vue de leur importance réciproque. La plus fréquente de ces combinaisons est celle des idées de grandeur et des idées de persécution. Parfois l’une des deux conceptions reste à l’état embryonnaire ; tel persécuté, ayant im fond de vanité, motivera les misères qu’il subit par Fenvie qu’inspire sa supériorité; tel ambitieux se plaindra de l’hostilité de certains individus. Souvent les deux conceptions associées s’équivalent en intensité, et les interprétations s’emploient à satisfaire aussi bien la crainte que l’orgueil. L’idée de jalousie reste rarement isolée ; elle n’est en général qu’une forme revêtue par l’idée de persécution. Le délire érotique peut se combiner au délire de jalousie et au délire de persécution. Le mystique, mégalomane d’un aspect spécial, devient souvent persécuté . L’idée hypocondriaque est habituellement épisodique, origine ou conséquence d’idées de persécution. Les auto-accusateurs ne sont d’ordinaire que des persécutés d’un caractère particulier. Enfin des associations complexes de plusieurs de ces conceptions délirantes peuvent survenir.
La malade de l’observation suivante est un exemple du polymorphisme des conceptions délirantes qu’on observe parfois dans le délire d’interprétation : idées de persécution, idées ambitieuses., érotiques et mystiques. Elle délire depuis une trentaine d’années, interprétant ses moindres
troubles organiques ainsi que les gestes de l’entourage. C'est de plus une graphomane infatigable.
Observation VI. — M“® N... entrée à la maison de santé de Ville-Evrard en 1895, àl’âge de cinquante-cinq ans, a toujours été d’un caractère bizarre et s’est fait remarquer de bonne heure par ses excentricités. Elle raconte que dans son enfance elle a été exposée aux plus grands dangers, mais Dieu l’a protégée. (( Ces terribles épreuves semblaient, dit-elle, me préparer aux combats incessants qu’ensuite il m’a fallu livrer. » A treize ans elle est soumise à des « épreuves physiques, intellectuelles et morales Plus tard, on profite d’une adénite inguinale pour la a torturer » ; jeune fille elle a failli trouver au sein de sa famille la mort et le déshonneur. On l’accuse de vices contre nature parce qu’elle est atteinte d’herpès. Elle est victime cc d’indélicatesses multiples dont pn se sert pour effleurer sa virginité ». Son oncle l’ayant embrassée avec trop d’effusion, elle croit qu’il a l’intention d’abuser d’elle pendant son sommeil et se barricade dans sa chambre. Elle se croit remarquée par tous les hommes.
Mariée en 1862, à vingt-deux ans, M”® N... écrit en 1871 une lettre pathétiqueàBismarckpourl’exhorteràlapaix. Quelques années après, elle prétendait avoir été changée en nourrice, et se disait fille de Bismarck et d’une princesse espagnole. Puis elle manifeste des idées de persécution ; elle trouve que « les yeux de ses parents hésitent à rencontrer son regard loyal ». « Que voulait dire cette main au poing crispé vers laquelle je sentais ma vue attirée ? A qui s’adressait cette vague menace ? »
En 1879, elle perd son mari ; depuis elle devient manifestement délirante. Reprise de préoccupations érotiques, elle prend les allures d’une persécutrice amoureuse avec interprétations incessantes. Elle s’imagine que ses voisins veulent la séduire, se croit menacée de viol par son jardinier. Elle écrit à son médecin que, se sachant aimée de lui, elle l’invite à fixer au plus tôt la date du mariage. Quelque temps après elle s’adresse au D’’ L... quelle ne cesse de poursuivre pendant deux ans : elle lui écrit lettres sur lettres, prétend que M. L... la suggestionne et la fait écrire ; elle s’introduit
un jour dans sa chambre et s’empare des portraits des deux enfants. Elle est convaincue que M”® L... occupe indûment sa place, qu’il y a eu substitution de personnes, que les registres de l’état civil ont été falsifiés. Le D® L... étant devenu veuf, elle veut se faire épouser, lui envoie un de ses corsets et une de ses bagues pour qu’il ait les mesures des cadeaux à offrir; elle finit par signer scs lettres M“® L... (1882). Elle trouve la confirmation de ses idées délirantes dans des symboles qu’elle remarque à l’église (branche de lys, ancre de salut, etc.), dans des regards, des sourires, des pleurs. Elle voit partout des « manifestations divines, sublimes, imposantes » en sa faveur. Quand il lui faut renoncer à ce projet de mariage (1883) elle voit dans un autre médecin son futur époux ; un prospectus où il est question de « chaînes », d’« anneaux » provoque des interprétations. Plus tard enfin elle se croit destinée à épouser le professeur G... Elle poursuit d’ailleurs les prêtres, ainsi que les médecins ; on a dû à plusieurs reprises l’expulser du confessionnal.
En même temps (1879) que les conceptions érotiques et ambitieuses, sè manifestent des idées de persécution :
N... dit avoir à subir « des préoccupations quotidiennes, des privations, des équivoques, des insinuations cruelles, fausses ». Elle se plaint d’outrages, de souffrances, de tortures. On la suit dans la rue, elle interprète tous les gestes, elle voit partout « froideur, hostilité, accusations lancées trait par trait, avec persistance : ce sont des séries de révélations inouïes, des alternatives poignantes... elle est brûlée de suggestions terribles ». « Mon frère, écrit-elle, imagine tout pour dénaturer le passé et le présent de ma vie ; il m’a frappée à tous les titres en aveugle, en ennemi acharné ; on ne peut croire au raffinement de ces accusations mensongères, aux cruautés intellectuelles et physiques qu’il a exercées sur moi et mon enfant ». Elle redoute de mourir <( frappée dans l’ombre par la main du lâche qui profite de son sommeil ».
Ce délire de persécution fut aggravé par une querelle avec sa fille. M”® N... attristée devoir celle-ci manifester l’intention d’entrer au couvent entendit un soir une voix qui disait : « Nous t’exécrons, nous te séparerons de ton enfant. » Elle
écrivit à Jules Grévy pour protester contre cette « usurpation illégale de son autorité maternelle ». Après des scènes fréquentes et violentes entre la mère et la fille, l’entrée de cette dernière au couvent s’effectua. La malade suppose alors que sa fille est la cause inconsciente du martyre qu’elle subit: sous-entendus incessants, insinuations calomnieuses, tentatives d’empoisonnement et tortures corporelles. Ces idées de persécution n’ont pas d’autre origine que des interprétations délirantes. En dehors de l’hallucination auditive signalée plus haut, N... n’a jamais eu de troubles sensoriels.
Un délire rétrospectif rend à peu près indéchiffrable l’évolution de ses idées. Elle interprète le moindre mot qu’elle a entendu, on l’accuse d’avoir perdu sa virginité avant le mariage. Lorsqu’on prononce l’adjectif « favori » au cours d’une conversation, elle y voit une accusation de bestialité à propos des caresses que lui aurait faites un chien de ce nom ; on brode sur ce sujet, on prétend même qu’elle s’est donnée à un cheval. Le mot « parfaitement » a aussi im sens très défavorable. Elle se débat dans « un labyrinthe de sousentendus ». Elle surveille tous les gestes : se passér la main sur le front, appuyer les doigts sur les sourcils,, autant de mouvements agressifs. Quand sa montre marche mal elle Cl dénonce la main criminelle qui a fait retarder sa montre d’une heure ». De J883 à 1888, il y eut cinq années «intraduisibles, qui dépassent tout comme atteintes contre l’honneur, la pudeur, la vérité... C’est une tyrannie révoltante, ce sont des crimes atroces ». La malade repousse l’accusation de bestialité et veut prouver qu’elle était vierge en se mariant, malgré « les allusions, les flèches, les équivoques parfois si monstrueuses, les- insinuations atroces... Ces années valent un siècle pour l’intensité des dangers, les attaques plus ou moins calculées, les révélations, les cauchemars ».
En 1885, une crise délirante paroxystique se produit à l’occasion de l’affaire de Clovis Hugues. Elle déménage nombre de fois et partout elle se plaint qu’on s’introduise chez elle pour la rouer de coups, pour la violer : le matin, en effet, elle est anéantie, a les reins brisés, la porte de son
antichambre est ouverte, la nuit elle se réveille « en proie à des souffrances suspectes ». Elle adresse une plainte au commissaire qui procède à une perquisition chez un jeune homme qu elle accuse ; elle se place sous la protection du clergé, va trouver de hauts personnages politiques. Elle prétend que son mari n’est pas mort, qu’elle l’a rencontré au Palais-Bourbon; on a changé sa fille en nourrice... On cherche à ternir sa réputation, à la supprimer à cause d’un héritage. H y a deux « hostilités complices » qui veulent la faire chanter.
En 1888, mômes persécutions : « Sa vie passée est dénaturée, dit-elle, calomniée; sa vie présente est une torture incessante. Depuis dix ans, une barrière, qui va toujours s’élevant, semble vouloir l’exclure de la plénitude de la vie. » On se livre à des insinuations atroces sur sa pudeur de jeune fille. K Pourquoi sur un livre de prix donné à ma fille, se trouve-t-il une gravure représentant un employé qui lorsque j’étais jeune fille a porté, par suggestion, une accusation contre ma pudeur? Je demande à être interrogée ! » Et elle s’adresse au Cardinal Richard pour être réhabilitée. En décembre 1888, elle écrit une lettre au pape pour protester contre « les guet-apens, les infamies, les cris de forcenés, les lâchetés, les menaces quelle subit de la part de ses frères, belles-sœurs et de leurs complices. Ses parents s’approchent d’elle avec des regards, des gestes, des paroles inouïs de cruauté ». On attente à sa dignité d’épouse, de veuve, de mère.
En 1889 elle dénonce à toutes les autorités un traître auquel elle aurait été vendue par son frère et qui, pénétrant dans sa chambre, commet des crimes et des obscénités atroces : elle se réveille avec des bourdonnements d’oreille, un étourdissement de la pensée... On intercepte ses lettres. Partout et toujours ce sont « des ôquivoque.s, des fauxfuyants. Pourquoi ? » Elle ne peut prendre un repas sans être indisposée : on empoisonne ses aliments. On l’influence par suggestion : c’est un guet-apens intellectuel. Elle est vendue, revendue. On lui tend des pièges perpétuels, « elle épie chaque geste, chaque parole, d’une manière extraordinaire ». Elle interprète un tremblement, une sensation de
chaleur, une rougeur, les cris de la rue, divers malaises. « On attente à ma pudeur par quantité d’équivoques insupportables, imméritées, par des nuances, des regards, des gestes, des éclats de rire, des coups de sifflet, des paroles insolentes, des sous- entendus criminels, des menaces inouïes de rancune. » Ses dénonciations répétées restent sans résultat. En vain elle s’adresse à l’Eglise, au pape, à la loi, à la science pour repousser «attaques, chantages, guet-apens ». Elle finit par se réfugier dans un couvent.
Les idées ambitieuses ne sont pas moins caractérisées. Dieu la protège d’une façon spéciale, « la pourpre romaine » veille sur elle. Elle réclame l'héritage de J. Grévy dans des lettres adressées à l’Elysée. Elle se croit en communication avec Dieu : ce ne sont pas des « voix », mais des « inspirations », des « intuitions ». Un avertissement moral lui dévoile les dangers qui la menacent ; certains de ses pressentiments sont dus à une inspiration divine. Grâce à ce secours céleste elle a pu accomplir des actions merveilleuses, emporter sa fille dans ses bras en 1870 au milieu des obus qui éclataient à ses pieds. Trois sublimes découvertes l’ont placée au premier rang des bienfaiteurs de l’humanité ; découverte d’un procédé pour extraire du peuplier un coton qui deviendrait la source d’une richesse providentielle ; elle fera, de la fortune que lui donnera cette découverte, trois parts pour l’Eglise, la France et elle-même. Par l’emploi de son filet, de sa ceinture et de sa corde de sauvetage, on éviterait tous les accidents du travail, on préserverait les mineurs du grisou, on sauverait les marins en détresse. Autres exploits glorieux : elle a écrit à Jules Grévy pour lui demander le rétablissement des croix dans les écoles ; elle a adressé à Victor Hugo mourant une lettre pour l’exhorter à une fin chrétienne.
Internée.en 18flo, ses interprétations se poursuivent avec la même richesse de suppositions et d’interrogations, mais sans arriver à une systématisation définitive du délire. Graphomane infatigable, elle exprime ses craintes en un langage emphatique ; ce sont « des révélations inouïes, des alternatives poignantes ». Une infirmière allant et venant dans le couloir, une autre annonçant l’heure du tramway à
sa soeux’, la visite du médecin sont, à son avis, « autant d’actes arbitraires, intolérables, une équivoque insupportable ». « Quel coupable, cherchant à offenser injustement son prochain, s’est servi de X... pour m’offrir à lire les Parents pauvres de Balzac ?...» (voir p. 30).
Mais ce ne sont là que ses moindres maux. Bien plus horrible est le véritable martyre que lui font subir ces « hostiles qu’elle ne connaît pas ». « Demandez, dit-elle, aux forcenés, aux brandons de discorde, de quelles armes ils se servent arbitrairement pour me torturer. » Dans ses lettres on trouve longuement détaillées ces interprétations qui grossissent démesurément ses névralgies ou ses troubles dys- ■peptiques pour les transformer en souffrances intolérables.
« Son cerveau est en ébullition, sa poitrine brûlante, ses cheveux baignés de sueur ; n’est-ce pas une asplxyxie du cerveau?» (voir p. 38). Et elle se demande ce qu’elle pourrait bien avoir pris malgré elle : «Le vin est-il inspecté, l’eau pure, le lait inoffensif ? » Le délire d’une compagne lui communique de nouvelles craintes : « Est-il vrai que la viande est empoisonnée ? »
Cependant ses tendances érotiques s’éveillent quelquefois. Elle voit dans les gestes et les regards d’un médecin des déclarations d’amour à son adresse ; elle lui écrit de nombreuses lettres. Elle finit par être convaincue que ce médecin l’a possédée et déclare à sa sœur qu'il l’a deux fois rendue mère.
En 1902, mêmes idées de persécution : on la nargue; chaque jour elle est victime d’une nouvelle agression. Les gestes des malades sont interprétés : l’une rit à table pour se moquer d’elle, ou se met le doigt dans l’oreille ou dans le dos pour l’offenser : l’autre se tient d’une façon -blessante et la regarde d’un air provocant; une autre la lait souffrir, en s appuyant sur le mur ; une autre enfin est cause des douleurs quelle ressent dans le dos. Bref on s’acharne après elle. Elle est victime des machinations de sa famille qui veut s emparer d’ùn héritage qui lui revient. C’est un guet-apens effroyable. Le matin elle se réveille « le dos torturé, le cœur endolori » ; ce sont les endroits choisis pour la martyriser. Elle se plaint encore d’humiliations, de souf-
frances « non-naturelles de privations, d’un « courant agressif cherchant à s’arroger des droits inqualifiables, d’offenses ou de souffrances corporelles »...
La malade est décédée, en 1903, à l’âge de soixantetrois ans, en pleine activité délirante et sans avoir présenté d’affaiblissement intellectuel ni d’hallucinations.