‹ Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétationChapitre 9 sur 78 · I. — DÉLIRE DE PERSÉCUTION · texte numérisé non relu

I. — DÉLIRE DE PERSÉCUTION

Nombre d’interprétateurs n’accusent que des idées de persécution atténuées [idées de 'préjudice'), traduction d’une susceptibilité ombrageuse, d’une méfiance outrée, ou d’une sensibilité hyperesthésiée. Le malade aperçoit des modifications dans Tattitude de son entourage ; on l’évite, on chuchote ou on se tait à son approche, les témoignages d’amitié manquent de franchise, cachent une arrière-pensée. Il a maintes raisons de se plaindre. On lui lance des allusions tout en ayant l’air de s’adresser à des tiers, à des enfants. Un meuble déplacé ou détérioré, un objet égaré, des lettres interceptées, de mauvaises affaires, une période de chômage : autant de preuves que certaines personnes veulent lui nuire, le voler, lui faire perdre sa place, le réduire, à la misère ou au vagabondage. On le tourne en ridicule, on imite ses petites manies, on siffle, on le bouscule, on lui marche sur les pieds, on lui claque les portes au nez, on le fait tomber dans la boue. On cherche à le déshonorer en répandant sur son compte des insinuations calomnieuses. Un de nos pensionnaires se croit le jouet d’une comédie ayant pour but de le pousser au duel. Pourquoi les journaux publient-ils des annonces de mise en vente de fusils, pistolets ? C’est pour faire allusion au duel. Les annonces pharmaceutiques : « Traitement par le fer »,

celle du papier à cigarettes « le Persan » (perçant) sont autant d’incitations. On fait aussi le geste de se fendre et d'autres encore : les bouchées de chocolat, les pruneaux servis à table sont des « allusions fines et délicates » à un duel au pistolet.

Aux idées de préjudice s’ajoutent généralement des idées plus accentuées. Tout semble suspect

aux malades : quand ils sortent, les bruits de la rue augmentent, les tramwa 3 ^s cornent à leurs oreilles, les omnibus grincent en les frôlant, les ménagères jettent les ordures à leurs pieds, les passants se campent devant eux l’air arrogant, crachent sur leurs talons, portent la main aux parties sexuelles, « clignotent des yeux d’une façon intense », prononcent intentionnellement des mots grossiers. Autour d’eux, il y a toujours plus de monde qu’ailleurs. Des gens déguisés les suivent : ils reconnaissent le même individu habillé aujourd’hui en bourgeois, demain en ouvrier; on leur envoie de « pseudo-ramoneurs ». Les visiteurs font toutes sortes de grimaces, des « tas de singeries », le geste de leur couper le cou. S’ils font faire leur portrait, l’artiste cherche à les rendre méconnaissables, ou altère l’expression de leur physionomie. Si on offre à leur enfant une toupie, cela veut dire qu’on les fera tourner eux-mêmes comme une toupie. Leur femme ne cesse de les provoquer, de les harceler, de les pousser à bout pour les amener à commettre un acte de violence.

Très caractéristiques sont les expressions dont se servent les interprétateurs persécutés : ils parlent des « menaces », des « machinations », des « manœuvres » de leurs ennemis. Rien ne leur est épargné : « farces, provocations, excitations, allusions, insinuations, mauvaises plaisante-

ries pénibles ou ridicules, petites comédies, fumisteries, chantages, agaceries, petites misères, niaiseries, mystifications, bateaux » tels sont les mots qui reviennent le plus souvent dans leurs plaintes. « On m’ennuie, disent-ils, on m’embête, on me fait marcher, on m’asticote, on me talonne du matin au soir, on me lance des pointes, on me fait tourner en bourrique, on veut m’exciter, m’ahurir, m’abrutir, m’affoler, m’horripiler; on me monte des scies, on m’esbrouffe... Le mot d’ordre est donné, tout cela est commandé, c’est de la haute comédie, il y a une consigne admirablement exécutée. » Et parfois, après avoir exposé ses interprétations, le malade ajoute, ironiquement : « simple hasard, n’est-ce pas, pure coïncidence »! Certains vont plus loin et leurs récriminations ont moins de vraisemblance : on les drogue, on les 'magnétise, on les suggestionne. D’ailleurs pourquoi les interroger? « Vous le savez bien, disent-ils ; vous êtes au courant ! »

Plus tard les récriminations s’accentuent : les malades sont victimes d’un giiet-apens, d’un crime ; on les séquestre arbitrairement; on cherche à les empoisonner, à les rendre fous; on agit sur eux par les moyens les plus odieux. Tous leurs maux prouvent qu’on met du poison dans leurs aliments, qu’on les électrise, qu’on les magnétise. Celui-ci trouve de la fumée dans sa chambre ; on l’asphyxie. On profite du sommeil de celle-là pour la violer : elle se sent si fatiguée au réveil. Une jeune fille prétend qu’une actrice se sert de l’hypnotisme pour l’attirer chez elle. Dans le but de la faire disparaître on lui fait prendre un bain dans une baignoire qui a servi à un enfant atteint d’une maladie contagieuse. On fabrique sur elle un dossier d’infamies qui la suit partout; on l’oblige

à déménager tous les quinze jours. Elle remarque que les voisins, gens tout aussi pauvres qu’elle, se livrent à des dépenses exagérées, précisément quelques jours après lui avoir cherché querelle ; donc ils ont été payés.

Quels sont ces ennemis qui, sans répit, s’acharnent après l’interprétateur persécuté et l’obligent à se tenir sur un « quivive perpétuel » ? Le plus souvent ce sont des personnes de Tentourage : la femme ouïe mari, des parents, des amis, des voisins, le concierge, des collègues, parfois un supé-. rieur hiérarchique, des subordonnés, un médecin, un prêtre, un homme politique. Plus rarement ce sont des collectivités : la police secrète, le clergé, les jésuites, les nonnes, les juifs, les francs-maçons, ou une agence spéciale avec laquelle leurs ennemis ont traité à forfait pour les faire disparaître. A la tète du complot ils placent quelquefois une ' haute personnalité. Un malade, observé par Marandon de Montyel (/oc. , explique ainsi comment il est arrivé à cette

conviction que ses persécuteurs sont l’empereur et l’impératrice : «Pour que la persécution dont je viens de parler ait pu durer sllongtemps, malgré toutes mes plaintes, sans que je n’aie jamais pu obtenir délivrance, il faut que celui qui s’est trouvé à la tête de la persécution ait été bien puissant. S’il n’avait pas été tout à fait puissant, ma persécution prouverait qu’en France, il n’est plus ni justice, ni parenté, ni amitié, ni charité, ce qui est faux. J’ai beaucoup d’autres preuves pour impliquer ces personnes éminentes dans cette persécution de seize ans : des intrigues qui ont eu lieu et dont on trouverait la trace jusque dans la polémique des journaux... Je me tais sur plusieurs paroles qui m’ont été dites et qui m’ont clairement fait entendre que ces personnes toutes puissantes, — Tempe-

reur et l’impératrice — étaient à la tête de la persécution. ».

Les mobiles de ces persécutions varient d’un sujet à l’autre: on veut les dépouiller de leur fortune, leur dérober un héritage, s’opposer à un mariage ou à un divorce, détruire leurs œuvres, mettre obstacle à la mission dont ils sont chargés, les réduire au vagabondage, les faire passer pour aliénés, les supprimer. Souvent le but poursuivi reste ignoré du malade en raison d’une incertitude persistante ou d’hypothèses différentes surgissant au gré d’interprétations multiples : « il y a un mystère que je n’arrive pas à éclaircir », déclare-t-il (délire de supposition, voir

Les réactions des interprétateurs persécutés diffèrent de celles des hallucinés par le caractère moins insolite des moyens de défense (absence de conjurations orales ou mimiques, de formules d’incantation, etc.). On peut, avec Magnan, distinguer trois manières, parfois successives, de réagir : fuite, défense, attaque.

Lesuns restent longtemps dans un état de « qui-vive » fort pénible. Une méfiance tyrannique gâte tous leurs plaisirs. Dans une excursion en Italie une jeune femme redoute en montant au Vésuve que son mari la jette dans le cratère ; à Venise elle appréhende qu’il la précipite dans la mer ; sur la côte à pic de Sorrente elle a soin de ne pas se mettre entre le vide et son mari, ce dernier préméditant de l’envoyer, par une poussée, se briser sur les rochers.

D’autres cherchent à éviter leurs persécuteurs, ils passent le temps à les épier, prennent des notes sur la « tactique » employée. Ils abandonnent leur atelier ou leur bureau, parfois changent de nom, osent à peine sortir

de leur appartement, ne se promènent que le soir, se barricadent dans leur chambre, déménagent, voyagent de ville en ville, traversent les mers, espérant dépister leurs ennemis ['persécutés migrateurs). Les trois soeurs de l’observation suivante, pour échapper à leurs persécuteurs, changent à maintes reprises de logement, puis habitent chaque jour dans un hôtel différent, enfin, errant le jour dans les rues, elles passent leurs nuits dans des fiacres.

Observation VII. — Ti’ois sœurs, Jeanne, Annette et Clotilde (cinquante-neuf, cinquante-six et quarante-huit ans), sont envoyées au Dépôt sous finculpation de vagabondage en 1902. Depuis la mort des parents (189o), elles vivent isolées et dans la plus étroite intimité. Leur existence retirée, leurs allures un peu étranges provoquent des railleries, des commérages . Peu à peu un délire de persécution se développe. Les agents d’affaires spéculent sur leur inexpérience, elles se méfient de leurs auxiliaires et la moindre signature à donner les affole. Finalement elles en arrivent à se considérer comme les victimes de machinations ténébreuses, dirigées non seulement contre elles, mais contre leur père qui en a souffert toute sa vie. En lisant les papiers de ce dernier, elles ont eu la présomption de ce complot : on voyait son nom écrit de trois façons différentes sur les factures, on changeait ses prénoms. Tout le monde connaît leur histoire, sauf elles. Ce sont les Mémoires de Goron qui leur ont appris le peu qu’elles savent ; l’une d’elles y a lu quelles étaient des « castors ». C’est pourquoi on les traite en parias. Une ligue s’est formée sans qu’elles sachent par qui ni comment. Afin d’échapper aux persécutions, elles changent souvent de logement, puis habitent dans les hôtels. Enfin, plus méfiantes, elles en arrivent à ne loger que dans des fiacres. A minuit elles prenaient une voiture quelles quittaient seulement le lendemain à huit heures. Le matin, elles faisaient leur toilette dans les chalets publics, mangeaient du pain sec, buvaient aux lontaines, passaient les journées dans les musées ou les églises. La foule les poursuivait parfois de quolibets et

d’injures. La nuit dans le fiacre, l’une d’elles veillait toujours; dès qu’un cocher semblait suspect, on le quittait. Elles ont dépensé ainsi en quelques mois 12.000 francs L

Enfin toutes trois sont internées ; Annette mourut bientôt de tuberculose. Ses deux soeurs se trouvent en sûreté à l’asile, mais restent convaincues qu’un complot était tramé contre leur vie. Leurs idées de grandeur se précisent : elles se croient apparentées à la maison de Savoie et ont édifié une généalogie fantaisiste. Clotilde reste l’agent actif du délire.

Actuellement (1908) les deux soeurs vivent tranquilles à la colonie de Dun, mais elles n’abandonnent rien de leurs croyances. « On apprend beaucoup de choses par les journaux, nous disait récemment Clotilde ; il y a dans notre affaire des quiproquos surprenants; nous avons reçu de notre oncle des lettres prodigieuses, des phrases surchargées... Cet oncle voulait s’emparer de nos biens... Nous avons appris indirectement que notre père avait une grosse situation en Savoie. »

Ceux qui craignent un empoisonnement s’entourent de précautions pour acheter et préparer leur nourriture : ils font la cuisine eux-mêmes, vont eux-mêmes puiser leur eau, ne boivent que du lait qu’ils mettent sous clé après l’avoir fait bouillir. L’un d’eux place sur une fontaine publique l’écriteau : « Ne buvez pas de cette eau, elle est empoisonnée. »

Quelques-uns se protègent à l’aide d’objets matériels : l’une intercepte par un bandeau sur son visage les « jets de saletés » qu’elle prétend recevoir et bouche les rainures du parquet avec de la cire ; un autre, surpris de voir s’agrandir les fentes du plafond, les recouvre de papier.

En général la défense ne tarde pas à devenir plus éner-

d. Obs. publiée par Guiard et de Clérambault (loc. cit.).

Sérieux. 7

gique : plaintes à la police, aux magistrats, aux personnages en vue, à la presse: prospectus, affiches collées sur les murs, annonces dans les journaux. Il en est qui se font délivrer des certificats médicaux de non-aliénation. Enfin, pour quelques désespérés le suicide devient l’ultime refuge. Un de nos malades se pend pour échapper à ses ennemis (Sérieux et Mignot).

Un certain nombre d’interprétateurs ne dépassent pas la période de défense ; en général Fattaque se produit à son tour. Désignant formellement un persécuteur, ils le fatiguent de leurs réclamations, lui écrivent lettres sur lettres sur un ton de plus en plus agressif : ils se présentent à plusieurs reprises chez lui, exigent des explications, le menacent de le dénoncer, de porter plainte en diffamation, en empoisonnement, en adultère. Une de nos malades écrit : « Si nous ne sommes pas rendues aujourd’hui à la hberté, si nous ne retrouvons pas nos papiers intacts, c’est alors qu’il y aurait danger permanent de mort pour X... et les siens ; les personnes de mon parti n’ont pas ma patience. » Parfois méconnus, ces persécutés passent pour faire des tentatives d’escroquerie ou de chantage.

Enfin ils en viennent aux actes : l’un demande le divorce, l’autre déshérite ses parents, considérés comme ennemis. Quelques-uns se font arrêter volontairement, provoquent un scandale, se livrent à des voies de fait, commettent une tentative d’incendie ou de meurtre dans le but d’exposer leurs plaintes en cour d’assises ou encore pour soustraire les leurs aux poursuites de leurs ennemis. Un malade de Joffroy tue sa fille d’un coup de révolver pour ne pas la voir tomber entre les mains de ses persécuteurs.

Vallon distingue les violences impulsives et les violences raisonnées ^ Si les premières s’observent de préférence à l’occasion d’une hallucination, elles peuvent également résulter d’une interprétation. Une de nos interprétatrices frappe brusquement de son ombrelle un passant qu’elle accuse de la poursuivre : un autre se jette sur un individu qu’il prend pour un mouchard.

Les violences raisonnées sont plus fréquentes. Le persécuté achète des armes, prépare son plan, attend le moment propice pour l’exécuter. Il épie son ennemi, le provoque, le frappe et souvent ne recule pas devant un crime qui pour lui est un acte de justice : « Il a, dit Joffroy, l’orgueil de la légitime défense. » Un de nos persécutés a été hanté par l’idée d’étrangler sa femme, de lui couper la gorge, de la jeter à l’eau et de se noyer lui-même ensuite (obs. V) . Une autre va guetter son père à la sortie de l’atelier et tire sur lui deux coups de ré vol ver (obs. XV). Une troisième tire sur son mari cinq coups de révolver; à peine sortie de la maison de santé où elle avait été placée, elle fait une nouvelle tentative : pendant que son mari prend le café, elle lui assène plusieurs coups de hache sur le crâne ; elle est convaincue . de son « bon droit » : son mari est « le vrai coupable et devrait être en prison » (obs. I).

L’acharnement que d’aucuns mettent à lutter contre leurs ennemis imaginaires les a fait désigner sous le nom de persécutés-persécuteurs. Telle est la meurtrière de l’abbé de Broglie : pendant plus de trois ans elle ne cesse de surveiller les moindres faits et gestes du prêtre qu’elle

1. Vallon, Les réactions des pe^'secutés, Journal de médecine légale psychiatrique, 1906, n» 2.

accuse de la faire passer pour fille de mauvaise vie. Elle remarque les maisons où il se rend, les personnes qu’il fréquente, elle habite le même quartier afin de mieux épier ses allées et venues, s’attache à ses pas, la figure dissimulée sous une épaisse voilette, le suit dans la chapelle où il dit la messe, l’apostrophe, lui fait promettre de venir écouter ses plaintes chez elle, et là, le tue de quatre coups de révolver tirés à bout portant ; elle va ensuite confesser froidement son crime et reste impassible, indifférente, devant le cadavre de sa victime h

A l’asile, l’interprétateur, devenu encore plus méfiant, englobe souvent le médecin parmi ses persécuteurs : il l’accuse de lui substituer des aliénés complètement inconscients quand surviennent des magistrats, d’intercepter sa correspondance, d’ajouter à ses réclamations aux autorités des phrases ou des mots qui en dénaturent le sens. 11 soupçonne même les magistrats de corruption ou de complaisance. La plupart protestent avec persévérance contre leur «.séquestration arbitraire », ils se plaignent d’être « enterrés vivants », d’être « déclarés fous par ordre »; ils exposent à la Presse « le crime inouï » dont ils sont victimes. Ils réclament des dommages-intérêts, veulent être jugés, attaquent les médecins, cherchent à les frapper et parfois accomplissent sur eux une tentative d’assassinat longuement préméditée. Leurs violences s’exercent aussi quelquefois contre les infirmiers ou d’autres malades qu’ils englobent dans leur délire.

Certains persécutés au contraire, restent doux, calmes , ou résignés, passent leur temps au jeu, à la lecture, à

1. Raoul Leroy, Les persécutés-perséculeurs. Thèse Paris, 1896,

différents travaux et se contentent de quelques protestations platoniques.

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