‹ Les fonctions du cerveauChapitre 11 sur 41 · VISION · texte numérisé non relu

VISION

Panizza est enfin entré dans cette sorte d’immortalité qu’une découverte scientifique assure à l’homme. Longtemps oubliée, cette découverte n’est rien de moins que celle du centre cortical de la vision. Apres Tamburini 1 et Verga, Luciani et Seppilli ont rappelé comment, au cours d’une étude à la fois anatomique, expérimentale et clinique, sur les origines centrales du nerf optique et sur les rapports de ce nerf avec le cerveau, Panizza avait démontré, dès 1855, que, chez les mammifères, outre les tubercules quadrijumeaux, les couches optiques, etc., « les faisceaux de fibres issus des circonvolutions cérébrales postérieures » concourent à la formation des nerfs optiques. La lecture du mémoire de Panizza peut seule donner une idée de l’étendue et delà pénétration de cette rare intelligence 2 .

' Tamburini. Rirendi' ozione al Panizza délia scoperta del centra risit:o corticale, en appendice au grand Mémoire de Tamburini sur la fjenèse des hallucinations (Jtivista sperifiutntalc di frcniutria, 1880, 153).

3 Osscri'azioni sul nervo ollieo. Meinoria di Itarloiomco Panizza 19 apriic 1855. Dans : Mcmorie dell f J. H. Imtituto Lornhardo di scimze , littere cd arli . Milano, 1850, V, 375-390.

Bien des années avant Hitzig, Iluguenin, Gudden, Monakow, Vulpian, Panizza avait constaté, au point de vue expérimental, non seulement qu’une lésion intéressant les faisceaux qui, du pulvinar de la couche optique, viennent s épanouir dans les « circonvolutions postérieures »>, détermine toujours la cécité de l’œil opposé, et. si la lésion est bilatérale, la cécité complète. « sans qu’il en résulte aucun désordre dans les autres fonctions cérébrales » : il notait, chez un oiseau dont un œil avait été énucléé dès la naissance, une hypertrophie compensatrice du cerveau et du crâne du coté de l’œil détruit 1 . C’est ainsi que la ligure 3 de la planche IX représente cette hypertrophie développée surtout « à la partie postérieure latérale » du crâne d'un chien, du coté correspondant à la destruction de l’œil, hypertrophie qui s’était étendue, toujours «lu même coté, à la couche optique, au corps genouille externe et aux tubercules quadrijumeaux anterieurs ! Quant aux faits pathologiques, Panizza a bien vu les atrophies secondaires du nerf optique, des circonvolutions du « cerveau parieto-occipital » et. du crâne, chez des sujets devenus aveugles depuis nombre d’années. Ainsi, chez un, individu, mort à dix-huit ans, dont 1 œil gauche était atrophié par suite d’une blessure reçue a 1 âge de trois ans, la région pariétooeeipitale de 1 hémisphère droit et le thalamus du même coté étaient atrophiés. Bref, Panizza savait qu une lésion unilatérale d’une partie de la substance cérébrale des lobes postérieurs produit, sur l’œil du cote oppose, des phénomènes de cécité, comme flitzig

Cf. «iuiUion. n cherches expérimentales sur la croissance du crâne. Trad. de l'allemand jmr Aug. Ford. Caris, 1876, o" sq.

l'observa un IST'f, et que la perte d’un œil détermine une atrophie ascendante des tubercules quadrijumeaux antérieurs, des corps genouilîés externes, de la couche optique, et des faisceaux qui s'irradient dans le lobe occipital. Je dois ajouter que, comme les premiers expérimentateurs qui ont inauguré rh> nos jours la science nouvelle des localisations cérébrales, comme Munk lui-mème au début, du moins quant au chien 1 , Panizza n admettait pas la décussation partielle des nerfs optiques dans h* ehiasma, Il croyait que l'entrecroisement de ces libres étaU complet, chez l'homme meme, « opinion, écrivait-il, qui rend facilement raison d’un phénomène pathologique bien connu de tous, qu'après un désordre cérébral il y a souvent récité complète d'un «cil, l'autre restant tout à fait indemne iilh'so , phénomène qui serait inexplicable si Ton admettait la décussation partielle ».

C’est en 187b que Luciani et Tamburini, aidés de Seppilli et de Maragliano, médecins du manicome de Heggio, publièrent leurs premières recherches expérimentales sur les centres psycho-sensoriels de l'écorce cérébrale, en particulier sur les centres de la vision et de l'audition. Les résultats de ces premières expériences s'accordaient eu partie avec ceux de Ferrier, mais ne s’acec daieiit point avec ceux de Munk. Le centre cortical de la vision, loin d'ètre circonscrit à la région moyenne ou pariétale de la deuxième circonvolution externe du chien, ou l’avait situé Ferrier, s’étendait fort <m avant, comprenant presque toutes la partie antérieure ou frontale de cette circonvolution. Le centre

’ Munk. L'eOvr Fmicîionen tier Urosihirnritute, 1881 . :jy.

visuel du chien était ainsi représenté par une longue zone d’écorce qui s’étendait, sur la seconde circonvolution externe, de la région frontale au commencement de la région occipitale. Ils niaient par conséquent que la sphère visuelle fût confinée dans le lobe occipital, comme l'enseignait Munk. Frappés du changement de caractère et des laçons d’être et d'agir des chiens opérés de larégion occipitale, ces auteurs italiens inclinaient à y voir un centre de u fonctions psychiques » oh les perceptions des sens s’élaboraient en idées.

Ils combattaient aussi la doctrine, alors toute récente de Munk (1877-1878), sur la cécité psychique. Ils ne pouvaient comprendre comment, si le siège des perceptions visuelles est identique avec celui des imagessouvenirs, nées de ces perceptions, les images ou représentations visuelles peuvent être abolies sans que les perceptions de la vue le soient aussi après l'ablation d’une partie des sphères visuelles. Selon eux, la doctrine de Munk ne pouvait s’entendre qu’en admettant que le siège des images de la vision mentale était distinct de celui des perceptions visuelles. « La cécité consécutive à l’extirpation des centres corticaux de la vision n’est pas seulement psychique, disaientils expressément ; elle consiste dans l’abolition, plus ou moins complète, des perceptions de la vue. » Munk avait pourtant montré, dans sa troisième communication (15 mars 1878;, que, si l’ablation du point de l’écorce correspondant à la tache jaune de la rétine, abolit, en ce point, les images mentales de l’animal, ainsi que la possibilité de nouvelles perceptions visuelles, les fonctions du reste de la sphère visuelle corticale, en rapport avec le reste de la rétine, ex-

pîiquent assez et que l’animal continue à voir et qu’il acquière de nouvelles notions sur l’existence, la forme et les rapports des objets du monde extérieur.

Ce qui est plus important, les auteurs italiens, ignorant encore les travaux de Munk à, ce sujet, arrivaient à constater, au cours de leurs expériences sur la décortication du gyrus angulaire et du lobe occipital des singes, qu’une lésion unilatérale du centre de la vision détermine, non une cécité complète de boni opposé, comme le voulait Ferrier, mais une cécité partielle des deux rétines correspondant au coté opéré, une hémianopsie bilatérale homonyme. « Nous fûmes les premiers à démontrer, disent-ils, que, non seulement chez les singes, mais aussi chez le chien, la sphère visuelle 1 d’un coté est en rapport avec les deux rétines, et non uniquement avec la rétine de l’œil du coté opposé, les faisceaux croisés des nerfs optiques l’emportant seulement en quantité sur les faisceaux directs. » Ainsi, une destruction unilatérale de la zone visuelle du chien provoquait une amaurose presque complète de l’œil opposé à la lésion et une légère amblyopie de l’œil du coté correspondant. Il fallait donc admettre, contrairement aux idées qu'avaient partagées Goltz, Ferrier et Munk lui-mème, que la décussation des libres du nerf optique est incomplète chez ce mammifère, comme venaient d’ailleurs de le démontrer, pour le chat, les belles recherches anatomiques et expérimentales de Nicati 1 . « Si les recherches ultérieures confirment ces faits, écrivaient alors les auteurs italiens, l’hypothèse d’un second

1 C. IL de F Acad . des sciences, 10 juin 1878; Â ><:h . de f>U< s. norm . et pttlhoL j 1878, 2‘ sér., V, 058.

entre-croisement des fibres optiques, outre celui du chiasma, dans un point plus central, deviendra inutile. »

Quant à cette hémianopsie qu'ils avaient si bien observée chez le singe, ils la considéraient, encore avec Ferrier, comme la conséquence de la destruction du gyrus angulaire, mais aussi, avec Munk, du lobe occipital : « Le centre visuel du singe ne peut être confiné dans le lobe occipital ; il doit comprendre encore tout le gyrus angulaire. » Toutefois, fidèles à leur humeur éclectique, ils ne tiennent pas le gyrus angulaire pour le centre exclusif de la vision, et lui associent « une grande partie, sinon toute la convexité du lobe occipital ». Mais ils croient encore à l'existence d'autres centres de la vision. Car, rappelant que dans les cas de destruction unilatérale d'une sphère visuelle, la suppléance ou le retour de la fonction est dû au centre visuel du côté opposé, et, dans les cas de destruction bilaterale incomplète, aux parties de ces centres demeurées indemnes, ils se demandent comment on pourrait expliquer ces phénomènes de restitution fonctionnelle, si la destruction bilatérale, au lieu d'être incomplète, avait été complète ? Il faudrait « logiquement » admettre que cette restitution a lieu par les ganglions de la base, c’est-à-dire par les couches optiques et les tubercules quadrijumeaux. Or le cas s'est présenté : ils ont enlevé successivement à un singe l'écorce des deux plis courbes et celle du lobe occipital, bref, les centres de la vision selon Ferrier et selon Munk. La vision de ce singe fut pourtant en partie conservée et rapidement rétablie ! Voilà donc qui démontrait, suivant ces auteurs, que, outre les centres corticaux,

on devait admettre des centres basilaires de la vision, localisés sans doute dans les tubercules quadri jumeaux et les thalami. capables do suppléer, en vertu d une sorte d exaltation fonctionnelle, les centres corticaux détruits dans toute leur étendue.

Les nouvelles recherches de Luciani sur le sens de la vue. telles qu’elles sont exposées dans les LornUzzHzinni fandonaU dp/ vprrpllo I <SN,Yi, sont précédées de considérations bien propres à intéresser les physiologistes et les psychologues, touchant les différents modes d’examen de ce sens chez les animaux. Nous ne mentionnerons, en passant, que la meilleure épreuve, au dire de l’auteur, pour découvrir les troubles partiels ou généraux de la vision, la prova delftdhuPnOfzlone , avec occlusion d’un des deux yeux.

L'œil gauche étant bandé, par exemple, on jette au chien, sans bruit, un fragment de nourriture devant le museau, à gauche, puis à droite, pour que l’image s’en peigne sur le segment externe et interne de la rétine droite. Si la partie de la rétine sur laquelle tombe l’image est normale, le chien se tourne du coté du petit morceau de viande pour s’en emparer; sinon, c’est qu’il ne le voit pas : la région correspondante de la rétine est aveugle Enfin il peut arriver que l’animal distingue le fragment d’aliment, mais, qu’au lieu d’aller en droiture le saisir, il hésite, incertain sur la direction à suivre, soit parce que l’image ne se présente pas a sa conscience avec des contours assez nets, soit parce que le sens des couleurs ou le sens de l’espace est lésé (Goltz) : le segment correspondant de la rétine, ou la rétine tout entière, est amblyopîque.

On distingue ainsi, avec plus ou moins de difficulté, la cécité partielle de l’amblyopie partielle, l’amblyopie de la cécité psychique. Dans l'amblyopie, si le chien a de la peine à voir la nourriture, dés qu'il l'a vue, il la reconnaît ; dans la cécité psychique, au contraire, il la voit, mais il lie la reconnaît pas et passe à côté sans y toucher.

Pour supprimer l’intervention possible des autres sens dans cet acte de reconnaissance, Luciani mélange aux petits morceaux de viande des morceaux de liège d’égal volume : s’il est simplement amblvopique, le chien ou le singe reconnaîtra par la vue et distinguera les morceaux de liège des morceaux de viande, sans avoir besoin de les flairer ni de les goûter ; s’il est frappé de cécité psychique, l'olfaction, le goût et le toucher devront intervenir pour faire ce départ. De même s’il est aveugle. Car, à son tour, la cécité psychique devrait être distinguée de la cécité absolue ou « corticale » (Munk). Mais cette cécité absolue, expérimentale, existe-t-elle chez le chien ou chez le singe ? demande Luciani. S’agit-il en réalité d’une cécité complète, ou d’une cécité psychique très accusée? Dans un jardin, ce chien réputé « aveugle » suit les voies tracées et évite les obstacles ; dès qu’on lui bande les yeux, il se comporte tout autrement : il va lentement, avec précaution, et se heurte du museau au premier obstacle. Enfin, en quoi consiste cette cécité corticale ? Dans la perte des images mentales ou dans celle des sensations brutes de la vue ? Avant de répondre à ces questions, Luciani nous convie à examiner les faits, j’entends les expériences originales qu’il a instituées sur des séries de chiens et de singes,

expériences dont les protocoles font le principal attrait, selon nous, des dernières recherches de ce physiologiste.

Trois questions ont été surtout ici bien étudiées : Dans quelles régions du cerveau doit-on localiser les centres de la vision ? Quels rapports existent entre le champ rétinien de chaque œil et les sphères visuelles de h écorce ? Quelle est la nature des centres visuels de l’écorce ?

I. Au premier abord, et si Ton considère comme faisant partie de la sphère visuelle toutes les aires cérébrales dont la destruction provoque des troubles de la vision, cette sphère paraît s’étendre à toute la convexité de l’écorce chez le chien, puisque les lésions destructives des lobes temporaux et frontaux ont déterminé des troubles de ce genre, comme celles des lobes pariétaux et occipitaux. Peut-être l’écorce de la face inférieure et de la face interne du cerveau restet-elle étrangère à cette fonction, se demandait Luciani, car ces régions n’avaient guère été explorées par F expérimenta lion Toutefois, si l’on y regarde de plus

* Celte tendance à étendre ou même à supprimer les frontières des sphères sen>oneUes est générale chez les Italiens. Bianehi, le célèbre professeur de 1 1 Diversité de Naples, considère non seulement toute la deuxième circonvolution externe du chien, mais aussi une partie de la première et de la troisième,comme le centre cortical de la vision. Dans la partie anterieure de la deuxième circonvolution seraient déposées les impressions lumineuses et chromatiques, dans la partie moyenne celles de la forme et de la dimension des corps, dans la partie postérieure, enfin, « ces facteurs élémentaires de la perception optique » seraient coordonnés. V. Corlrilmzione sperimentaie aLli compemazioni funzîonali corlicali del cervelle, dans la lliv. spériment . di frenmtria y 1882, 431 sq. Cette note prèvertive, assez étendue, que j’ai lue, et dont je reparlerai en traitant des fonctions motrices du cerveau, est devenue un mémoire publié à .Naples, en .1883, que je n’ai connu d’abord que par ce qu’en avait cité Christian» ; Zur Physiologie des Gehimes (Berlin, 1882, p. 120), au chapitre consacré par cet auteur à iuciani et à Tamburini.

près, on constate que, parmi ces lésions, les unes diffèrent des autres quant au degré et à la persistance des effets qu’elles produisent. Tandis que les desordres de la vision consecutifs à l'ablation uni ou bilatérale de parties plus ou moins étendues des lobes frontaux ou des lobes temporaux sont transitons, ceux que détermine l’extirpation bilatérale des lobes occipitaux et pariétaux sont permanents. En outre, alors que les lésions peu étendues des lobes frontaux ou temporaux peuvent ne donner lieu à aucune altération appréciable de la vision, les lésions, meme limitées, des lobes pariéto-occipitaux, déterminent toujours des troubles évidents de cette fonction. Fautil en conclure que les centres de la vision sont exclusivement localisés, chez les chiens, dans les lobes occipito-pariétaux, si bien qu'on devrait attribuer à des effets à distance du traumatisme les troubles visuels, transitoires, il est vrai, mais constants, consécutifs aux lésions destructives des lobes frontaux et temporo-sphénoïduux ? Mais, dans les troubles de la vision observés par Ilitzig après l’ablation de la pointe d’un lobe frontal, on ne peut arguer de la proximité de ce lobe avec les régions occipito-pariétales. D’autre part, chez la chienne S et chez le chien X, après l’extirpation de l’écorce des lobes temporaux, les troubles visuels ont persisté bien après la cessation des effets du traumatisme. Luciani s'arrête donc à l'hypothèse suivante : la sphère visuelle a bien son centre fonctionnel, sa localisation centrale, dans la zone occipito-pariétaîe des hémisphères du chien, mais elle n'y est point circonscrite ; elle $ engrène avec d’autres sphères, avec d'autres centres corticaux, et, en

rayonnant vers les lobes frontaux et les lobes iemporosphénoïdaux, elle se trouve être en rapport anatomique direct avec ces centres. <

Cette conception d’un « engrenage » du centre fonctionnel de la vision mentale, et de tout centre sensoriel ou sensitivo-moteur, avec les autres centres de Fécorce, supprime toute limite précise entre ces régions. Ces centres se confondent aux vagues confins de leurs limites. L’idée de Y « engrenage 1 » des centres corticaux du cerveau fut exposée par Luciani dans le troisième congrès de phréniatrie italien de Reggio d'Emilie (septembre 1880), au cours d’une discussion de ce savant, avec Yizioli et Morselli, sur la pathogénie de l’épilepsie *. « Il n est pas connu que d’autres aient exprimé la même idée auparavant, écrivait Luciani en 1885. Toutefois nous pouvons assurer le lecteur que nous tenons beaucoup moins à la priorité de l’hypothèse qu’à sa vérification expérimentale. » Evidemment la pensée fondamentale de Luciani, comme celle de Seppilü, de Tamburini et de la plupart des auteurs italiens, est celle-ci : « Aujourd’hui, la solution de la question des localisations cérébrales ne consiste pas dans la confection d’une carte du cerveau, sur laquelle cet organe serait divisé en un certain nombre de provinces aux confins nettement arretés, chacune représentant le territoire exclusif de fonctions psychiques distinctes sensorio-motrices \ » L’œuvre consiste, au contraire, à rechercher et à

* Ingranaggio, parziale confuzione, conglobazione.

* Archivio i la U a no par le malalie nervose. 1881. A part, 1881, Mi îano, in*8".

3 Le localizz . funz ., p. 88.

établir quelles fonctions differentes ont les diverses parties du cerveau, et à indiquer Y « engrenage » réciproque des sphères sensorielles et sensitivo-motrices, — ce qui correspond, dans l’ordre des faits physiologiques, à l’association des perceptions, des idées et des impulsions volontaires dans l’ordre des faits psychologiques.

De ces données de l’expérimentation physiologique, il résultait que, chez le chien, d’après la dernière manière de voir de Luciani, les lobes occipitaux et pariétaux représentent, en somme, le centre fonctionnel de la vision, et que ce centre n’est en rapport anatomique direct avec les autres lobes du cerveau que par les irradiations décroissantes qu’il leur envoie. De même pour les singes. « Nul doute que l’écorce des lobes occipitaux des singes ne représente la partie centrale essentielle de la sphère visuelle de ces animaux. » Voilà donc une nouvelle confirmation de la doctrine de Munk à ce sujet 1 . Car, quoique les anciennes recherches de Luciani et de Tamburini, d’une part, celles de Ferrier et de Yeo d’autre part, aient prétendu démontrer que les sphères visuelles du singe s’irradient vers les lobes pariétaux, en particulier vers lécorce des plis courbes, la décortication isolée de ces circonvolutions ne produit que des troubles légers et transitoires de la vision (singe E). « Il paraît donc

1 Munk attribue i’hémiopie transitoire consécutive à l’extirpation d’un gvrus angulaire, à tu réaction inflammatoire du lobe occipital, surtout h la lésion des faisceaux optiques qui, des ganglions d’origine des tractus optiques, gagnent les lobes occipitaux en passant sous l’écorce du pli courbe. Veber die Functionen der Grouhirnrinde (Berlin, 1881), p, 125, et la note, inspirée par Wernieke. Cf. Seguin, de New-York, Contribution ù l'étude de l'hémianopsie d'origine centrale . Arc h. de Neurol. , 1886, 206 sq.

juste d’en conclure que les irradiations des centres de la vision du singe dans l écorce des lobes pariétaux n’ont point, pour ces animaux, une plus grande importance que les irradiations des centres visuels du chien dans les lobes frontaux et temporaux 1 . » Il restait encore a rechercher si la décortication et en due du lobe temporo-sphénoïdal du singe donnerait lieu, comme chez le chien, à des troubles transitoires de la vision, ce qui paraissait probable à Lueiani.

On le voit, dans ces nouvelles recherches expérimentales comme dans les premières, ce physiologiste a peu varié. Il localise toujours, d’une maniéré générale, chez les animaux, le centre cortical de la vision dans la région pariéto-occipitale. Il a vu d’ailleurs la confirmation de sa doctrine à cet egard dans les beaux travaux d'anatomie fine du système nerveux et de physiologie expérimentale de Ferruccio Tartuferi 2 : Lueiani l’a déclaré dans la discussion qui suivit deux communications de ce savant (27 sept. 1881) sur les centres visuels mésencéphaliques et corticaux.

II. — Quels rapports existent entre le champ rétinien de chaque œil et les deux sphères visuelles de l’écorce ? Les belles recherches périmétriques de Foerster ont établi que, des deux parties de la rétine divisée par la ligne qui traverse verticalement le point

* Le localizz . fvnz.* p. 155, Plus loin, lueiani maintient que. chez le singe aussi, les sphères visuelles s'étendent sur une aire considérable de Fèeoree, et s’irradient dans? les régions parieto-frontales et temporo* sphénoïdales.

* / cor pi yenicolati dei mammiferi studiaii nei loro rapporti mile fibre del traita ottico e nelte loro forme cetlulari.— Il tra.No odico ed i centri vwivi meseneefalici e cortieali. Dal laboratorio del prof, llizzorero. — Archirio UaL por le maladie nervose, 1881, 47, 5,1, 58. Cf. du même auteur, iàid t 1885, p. 3 : üuWana tamia minuta deW eminenze bi géminé anteriori delV uomo, etc.

de fixation, le centre de la tache jaune, la partie externe ou latérale est plus petite que la partie interne ; on a pu en conclure que chaque centre visuel cortical soutient des rapports plus étendus avec le faisceau croisé qu avec le faisceau direct. On connaît la doctrine de Munk sur ce sujet. Les auteurs italiens se félicitent d’être d'accord avec le physiologiste allemand sur un point : chaque sphère visuelle est en rapport direct, chez le chien, avec le segment interne (les 2/3) de la rétine de l’œil du -côté opposé, et avec le segment externe (1/3) de la rétine de l’œil du côté correspondant. Chez les singes, comme chez l’homme, le faisceau direct serait presque aussi fort que le faisceau croisé. L extirpation d’un lobe occipital produit donc une hémianopsie bilatérale homonyme. Mais Munk soutient, en outre, que les faisceaux optiques directs et croisés conservent, dans leur distribution ultime dans lecorce, l’individualité qu'ils ont au sortir des deux segments interne et externe de la rétine, si bien que chaque point de la rétine soutiendrait, avec un point correspondant de l’écorce cérébrale, un rapport constant et fixe. Les éléments rétiniens delà tachejaune, par exemple, ne seraient associés qu’avec une région distincte de lecorce du lobe occipital (le point A). L’ablation d’un point déterminé des sphères visuelles frapperait donc de cécité le point correspondant de la rétine et produirait a volonté un nouveau punctum cæcum.

Cette cécité partielle, résultant d’une destruction partielle bilatérale de l’écorce, serait naturellement permanente.

A ces theses, les auteurs italiens opposent trois

groupes de faits : 1° on réalise une hémianopsie bilatérale, homonyme au côté opéré, non pas seulement après l’extirpation d’un lobe occipital, mais après l’ablation étendue d’un lobe pariétal ou d’un lobe temporal ; les extirpations partielles bilatérales des lobes occipitaux, c’est-à-dire des sphères visuelles de Munk, ne produisent jamais de cécité partielle correspondante bien nette ; on n’observe alors que des troubles diffus des deux rétines; 3° enfin, les phénomènes d’hémianopsie consécutifs aux larges extirpations unilatérales des lobes occipital, pariétal ou temporal, sont aussi peu permanents que ces troubles diffus de tout le champ rétinien : les uns et les autres sont plus ou moins transitoires. Il en est de môme chez les singes après l’extirpation d’un lobe occipital entier. Il faut donc admettre, dit Luciani, que la sphère visuelle du singe s’étend, elle aussi, au delà des limites du lobe occipital, et que chaque partie du centre de la vision mentale y est en rapport avec les fibres des faisceaux croisés et des faisceaux directs du nerf optique. Loin de conserver leur individualité, les faisceaux optiques se confondraient dans leurs trajets vers les centres ; ils y contracteraient sans distinction des rapports avec les cellules nerveuses des différentes parties des sphères visuelles.

Ce schéma de Luciani (fig. 1) montre bien quel serait ce mode de distribution des faisceaux croisés et directs de l’écorce. Les points noirs , surtout nombreux dans la région occipito-pariétale de Fhémisphère représenté ici, font voir quel rapport les fibres optiques du faisceau croisé , issues du segment interne de la rétine de l’œil opposé, soutiennent avec Fécorce du centre

visuel; les points hachés , plus clairsemés, indiquent les rapports des fibres optiques du faisceau direct , issues du segment externe de la rétine de l’œil correspondant, avec les mêmes régions centrales.

On conçoit ainsi comment rextirpation d’un lobe occipital, pariétal ou temporal, causera de Thémiopie

Fhj. 1 .

bilatérale, car les éléments nerveux de l’aire corticale détruite se trouvaient à la fois en rapport, dans chaque hémisphère, avec les deux rétines.

III. La troisième question, celle de la nature des centres corticaux de la vision,a plus de portée qu’aucune autre pour la psychologie physiologique, puisqu’il s’agit de savoir si l’écorce est le siège des sensations en même temps que des perceptions et des images, ou si les sensations ont pour siège, en dehors des hémisphères cérébraux, le mésocéphale, les couches optiques, les tubercules quadrijumeaux, etc., voire la protubérance annulaire, ainsi que l’ont admis les successeurs de Flourens.

Il est certain que les poissons et les batraciens,

après l'ablation des hémisphères cérébraux, continuent de voir avec conscience : ils ne sont aveugles, ni psychiquement, ni absolument (Blaschko). Les sensations, les perceptions et les images visuelles n’ont pas encore pour siège les hémisphères, mais le mésocéphale. De meme, étudiant au laboratoire de Florence, sur des tortues terrestres et palustres, les effets de l’extirpation des hémisphères cérébraux seulement, en respectant les thalami et les lobi optiei, Fano a constaté que, quant à la vue et aux autres organes des sens, ces tortues ne présentaient guère de différence appréciable qui permit de les distinguer à cet égard des tortues normales l . Mais, chez les oiseaux, si l’extirpation des lobes cérébraux est complète des deux côtés, la cécité est absolue (Flourens, Munk; : les sensations brutes, les sensations élémentaires, ont donc chez ces vertébrés le même siège que les perceptions distinctes et les images mentales. De meme chez les mammifères. Cette doctrine permet de comprendre comment chaque sens peut être isolément aboli par la destruction du centre cortical correspondant. Si les perceptions et les images mentales étaient seules localisées dans l’écorce, l’ablation des centres de la vision ne déterminerait qu’une cécité psychique, jamais une cécité absolue. L’animal perdrait ainsi la mémoire des images perçues ; il conserverait encore la possibilité d’éprouver des sensations visuelles. Munk, après Flourens, prétend réaliser à volonté (chez le chien) la cécité psychique et la cécité corticale 2 , c’est-

1 Pubblicazioni del R. ht. di studi super... in Fireme, 1884, p. Il sq.

* Au lieu de « cécité corticale », il vaudrait mieux dire sans doute • amaurose cérébrale », car les deux sortes de cécité décrites par Munk ,

à-dire absolue, permanente : il tient donc l’écorce des centres visuels pour le siège et de images et des sensations. Luciani n’a pu produire que de la cécité psychique, d abord complète, puis incomplète, mais durable, permanente ; il admet donc l’opinion opposée et n’attribue au centre cortical de la vision que l'élaboration psychique des sensations visuelles, dont le siège serait situé dans les noyaux gris du mésencéphale, dans les tubercules quadrijumeaux antérieurs.

Les auteurs italiens vont même jusqu’à supposer que la cécité absolue, que Munk prétend réaliser, ne serait qu’une cécité psychique très accusée ', ou résulterait d une action a distance, d’une dégénération secondaire descendante, d’une atrophie des ganglions du mésocéphale consécutive à une large destruction de l’écorce. Si Munk n’a jamais pu, comme il le déclare, produire la cécité absolue chez le singe, ce n’est pas, comme il le croit, parce que l’extirpation des deux sphères visuelles a été incomplète : la vraie raison de cet insuccès serait que, chez le singe aussi, les centres corticaux de la vision ne sont que le siège des perceptions et des images, non des sensations élémentaires de la vue. Chez deux singes, dont l'extirpation des centres corticaux delà vision a (T ailleurs été incomplète , Luciani a pu constater que les sensations de la vue étaient redevenues parfaites : ces animaux distinguaient

en tant qu’elles résultent d’une lésion de l'écorce, sont, comme le dit Stenger des - cécités corticales .. (Die cerebralen Sehsbxrungen der BaralyUker.— Arch. fürPeych., XIII, 1882.) David Ferrier a fait eïactement la même remarque dans la seconde édition des Funcliom of the Bram (1886), p. 429, mais sur un ton que nous ne pouvons nous empêcher de trouver, avec Hilzig, d’assez mauvais goût.

' Cf. l’observation de la chienne W.,p. llCctsuiv. des Localüzaiioni funz*, etc.

les plus petits objets, mais n’en reconnaissaient pas la nature. Pour distinguer, par exemple, des morceaux de liege mêlés à des morceaux de figues, ils devaient recourir aux sens du goût et du toucher. Bref, ces singes avaient perdu les représentations mentales des objets.

Quant aux études cliniques et anatomo-pathologiques sur les centres fonctionnels de la vision, il est certain que, après Panizza, l’honneur de les voir inaugurées parait bien revenir à Luciani et à Tamburini. L'opuscule que ses savants publièrent, en 1879, sous ce titre Studi r/inici sui centri semorj corticali ', est peu connu. Ils s étaient proposé de rechercher si l’examen des faits cliniques confirme ou contredit les résultats expérimentaux auxquels ils étaient arrivés, après Ferrier (1876) et après Munk (1877-1878), touchant le siège et la nature des centres sensoriels de l’écorce. Admirant « quelle splendide confirmation » avait apportée à la théorie des centres psychomoteurs de l’écorce, au point de vue clinique, les Leçons de Charcot sur les localisations dans les maladies du cerveau (1875), les articles de Charcot et de Pitres dans la Rente mensuelle de médecine et de chirurgie (1877-1879), le mémoire de Dario Maragliano sur les localisations motrices dans l’écorce cérébrale % ils avaient voulu tenter une entreprise du même genre pour les centres sensoriels.

De tout temps on a noté la rencontre d’altérations

1 Dans les Annali univertaii di medicina echirurgia. Parte originale vol. 217, fasc. 742. Aprile 1879,

f Le localhxaziom molrici nella corteccia cerebrale , studiate spécial mente dal lato clin tco. Hiv. spetim. di freniatria , 1878,

de la vision avec des lésions des hémisphères cérébraux. Mais le vague et l’inexactitude des indications relatives au siège anatomique de ces lésions rendent, on le sait, les anciennes observations à peu près inutiles pour l’étude scientifique des localisations cérébrales. Tout était à refaire. Sur quarante cas cliniques, accompagnés d’un examen anatomo-pathologique, que Luciani etTainburini recueillirent, trente-quatre étaient relatifs à des lésions de la vue, trois à des lésions de la vue et de l’audition. Tout d’abord, ils furent frappés de la fréquence des altérations fonctionnelles bilatérales avec une seule lésion en foyer de l’écorce, ce qui était conforme aux résultats de leurs recherches expérimentales. Les lésions étaient localisées dans les lobes pariétal, occipital, ou dans les deux, pariétal et temporal, occipital et frontal. Tamburini et Luciani furent donc aussi amenés à conclure, sur le terrain de l’observation clinique et de l’examen anatomo-pathologique, que les centres psycho-sensoriels de la vision ne sont ni dans le gyrus angulaire (Ferrier) ni dans le lobe occipital (Munk), considérés isolément, mais dans ces deux régions. « Nous ne pouvons dissimuler, ajoutaient-ils, qu’on rencontre en clinique un grand nombre de faits négatifs relativement à la zone sensorielle de l’écorce. » Ces cas, ils les expliquaient : i° par l’extension considérable de la zone visuelle corticale ; 2° par la difficulté que présente la constatation des phénomènes ; 3° par la possibilité des suppléances quand la lésion a évolué lentement, suppléances dues soit aux régions symétriques de l’hémisphère opposé, soit aux centres secondaires de la base (tubercules quadrijumeaux et couches optiques).

Sans parler ici des cliniciens allemands tels que Fürstner et Nothnagel, qui, vers cette époque, indiquaient nettement l'importance des lésions des régions occipitales dans la production des troubles de la vision, et avant Wilbrand, Mauthner et fixner, Angelucci, du manicome de Macerata, publiait un mémoire remarquable sur les lésions de la circonvolution pariétale inférieure (lobule du pli courbe) relativement à la théorie des localisations cérébrales Ce médecin partit de cette vue, profonde selon nous (que lui avait inspirée le professeur Morselli, directeur de l'asile), que la contiguïté anatomique du lobule pariétal inférieur avec le lobe ocnpital doit correspondre à des rapports physiologiques et fonctionnels de ces deux régions du cerveau; en d autres termes, que les centres moleu-s des bulbes oculaires et des paupières doivent être »u©si intimement associés au centre sensoriel de la vision, que l’est, par exemple, le centre du langage articulé aux centres moteurs des lèvres et de la langue. Les réactions synergiques des muscles de l'œil aux diverses impressions lumineuses ou à cet état delà vision intérieure qu’on appelle l’attention, le confirmaient dans cette conception, qui représente comme un couple anatomique et physiologique les centres moteurs et les centres sensoriels de l’œil et de la vision. Les fonctions du lobe pariétal, en dehors de la pariétale ascendante, étaient et sont encore bien peu connues, on le sait. Des centres sensoriels, sensitifs et moteurs de l’œil et de la vision ont été, entre autres,

1 Giovanni Angelucci. Suite letione delta circonvoluzionepariétale inferiore (lobulo délia piega curva) in rapporlo alla teoria ddle localizzaiioni ccrebralL (Àrc’dvio ilaliano par le malade ncrvo$e % 1880, 74suiv.)

localisés sur le lobe pariétal, mais aucune de ces localisations n’a encore, il me semble, conquis sa place au soleil. Selon Àngelucci, qui montre bien les habitudes de latitudinarisme si communes, en pareille matière, aux savants italiens, le centre « oculo-visue^ », comme il l’appelle, s’étendrait, chez l’homme, surtout le lobule pariétal inférieur, relié, en avant, par les frontale et pariétale ascendantes, aux mouvements de la face, de la bouche et des lèvres; en arrière, aux régions psycho-sensorielles du lobe occipital. La partie antérieure du lobule pariétal inférieur lui paraissait être le siège du centre des mouvements oculo-palpébraux, la partie postérieure, ou pli courbe, serait le centre, ou du moins une partie intégrante du centre de la vision, car Angelucci admet que, chez l’homme, ce centre est surtout localisé dans les régions occipitales du cerveau.

Dans les. nouvelles recherches anatomo-cliniques qu’il publie avec Luciani, Seppilli a rassemblé trentesix cas, dont deux lui sont personnels, les autres étant empruntés à Nothnagel, Westphal, Wernicke, Huguenin, Fürster, Monakow, Petrina, Dejerine, Heilly et Ghantemesse, Giovanardi, Gowers, Bernard, etc. Dans un premier groupe (cas 1-18), Seppilli arangélescas d’hémianopsie bilatérale homonyme dans lesquels on trouve, comme caractères communs, une lésion du lobe occipital : dans cinq cas même, la lésion est exclusivement limitée à ce lobe. Dès que l’examen du fond de l’œil n’a révélé durant la vie aucune altération, lorsqu’aucun indice de compression des bandelettes optiques ou du chiasma, aucune lésion des tubercules quadrijumeaux ni des corps genouillés, du pulvinar

de la couche optique, du lobule pariétal inférieur, etc., n apparaît à l'autopsie, force est bien d’établir une relation entre l’hémianopsie et les lésions du lobe occipital, que le processus se limite à l'écorce cérébrale (5 cas), à la substance blanche (2 cas), ou intéresse à la fois 1 ecorce et les faisceaux sous-jacents (b casi. Le pli courbe n a été trouvé lésé en toute évidence qu’une seule fois (dans un cas de Westphal), et il existait en même temps une lésion du lobe occipital.

Les conclusions que Seppilli tire de ces faits sont naturellement semblables à celles de Luciani, quoique plus fermes et décidément en faveur de la doctrine qui, chez l’homme, considère les lobes occipitaux comme les organes, non pas exclusifs, sans doute, mais essentiels de la vision mentale. L'hémianopsie bilatérale homonyme, consécutive à la lésion d’un lobe occipital, démontre que chacun de ces lobes est en rapport avec la moitié homonyme de chacune des deux rétines. La méthodeanatomo-clinique.commela méthode

physiologique, établit donc que chaque hémisphère cérébral a des fonctions visuelles bilatérales. Et, pour le dire en passant, cette bilatéralité fonctionnelle, propre à chaque moitié des centres nerveux, pour être plus évidente dans les centres sensoriels, n’en existe pas moins à un certain degré dans les centres sensitivo-moteurs, en dépit de l’importance incontestablement plus considérable des effets croisés. Il suffira de noter avec une exactitude toujours plus grande les troubles de la motilité et de la sensibilité dans l’hémiplégie et l'hémianesthésie d’origine corticale pour constater, avec Hitzig, Exner, Landolt et tant d’autres,

l'existence de ces troubles bilatéraux, d’intensité inégale, mais réels, déterminés par une lésion unilatérale des centres nerveux.

L’esprit critique de Seppilli excelle à dissiper les contradictions et, en dépii des apparences contraires, à toujours faire pressentir l’unité des lois naturelles de l’organisation, j’entends la constance et l’uniformité des phénomènes que présentent les êtres vivants dont la structure et les fonctions sont comparables entre elles. Un seul exemple de cette sûi té d’analyse. On se rappelle l’attention qu’excita le grand travail de Fürstner sur un trouble particulier de la vision chez les paralytiques \ Au cours de la paralysie progressive, après une attaque épileptiforme ou apoplectiforme, l’œil du côté hémiplégié, d’ailleurs intact à l’examen ophthalmoscopique, semblait frappé quelquefois de cécité pure et simple, quelquefois de cécité psychique. Voilà donc des troubles unilatéraux et croisés de la vision consécutifs à une lésion de l’hémisphère opposé? En outre, dans deux cas ce n’était pas le lobe occipital, mais le lobe frontal et le lobe temporal qui étaient trouvés atteints. « Ces cas, on pourrait les expliquer, disait Seppilli, en disant que le lobe frontal et le lobe temporal reçoivent des irradiations des nerfs optiques, comme nous l’avons noté chez les chiens. Mais V observation clinique ri appuie en rien ce mode d'explication : les affections exactement limitées aux lobes frontaux ou aux lobes temporaux ne provoquent point de troubles visuels permanents avec le caractère de cécité psychique, »

1 Ueber eine eigenthümliehe Sehstœrung bel Paralytikem . {Archiv f. Ptych. VIII* et IX* vol., 1877-78.)

A la rigueur, ce trouble de la vision devrait donc être attribué à une action exercée à distance sur le lobe occipital par les régions encéphaliques malades. Puis, comme on rencontre des variétés cliniques qui s’écartent des formes connues, il n’est pas invraisemblable que le mode d’entre-eroisement des fibres optiques varie parfois comme celui des faisceaux moteurs des pyra ades, ainsi que l’ont montré les recherches anatomiques de Fiechsig et les belles études anatomo-cliniques de Pitres. Mais que doit-on penser d’abord, avant tout essai d’interprétation, de la réalité de ces troubles unilatéraux et croisés de la vision ? Ces observations sont en bien petit nombre au regard des cas d’hémianopsie bilatérale homonyme consécutifs à la lésion d’un seul lobe occipital. Elles ont été faites sur des malades dont l’état de l'intelligence, surtout aux périodes avancées de la maladie, ne permet guère de renseigner exactement le médecin sur les fonctions de la sensibilité ni d’instituer des expériences à cet effet. Entre temps, comme il est arrivé pour l’amblyopie croisée dans l’hémianesthésie hystérique 1 , Stenger et d’autres auteurs ont établi que, chez les paralytiques généraux aussi, ces troubles de la vue étaient en réalité bilatéraux.

Nous n’insisterons pas sur ce que dit Seppilli de la cécité verbale, qu’il considère comme une variété de la cécité psychique, et dont il situe le siège, avec les auteurs français, dans le lobule pariétal inférieur, dont fait partie le pli courbe. Quoique la cécité ver-

* Charcot. Leçons sur les localisations dans les maladies du cerveau* p. 110,

baie s’accompagne souvent d’hémianopsie 1 , la localisation de ces deux affections n’est pourtant pas identique. Seppilli veut seulement retenir de ces faits que, chez Hiomme comme chez les singes, les centres de la vision ne sont pas limités aux lobes occipitaux, mais s’irradient dans les circonvolutions du pli courbe. Aucun doute sur ce point chez les auteurs italiens.

L’étude des centres nerveux dans les cas d r aw~ phthalmie congénitale serait aussi très utile pour l’anatomie et la physiologie des centres de la vue. Parmi les cas publiés jusqu’ici, on ne connaît guère que celui de Giovanardi, professeur de F Université de Modène, où il ait été tenu compte de Fétat du cerveau 2 . Chez une fille de quatorze mois, aveugle-née et manquait des deux globes oculaires, les nerfs optiques, le chiasmaetles bandelettes faisaient entièrement défaut, et les circonvolutions occipitales étaient atrophiées des deux cotés. Giovanardi, qui rappelle avec une joie bien légitime que la découverte du centre cortical de la vision est due àBartoîomeoPanizza, et que cette observation d’anophthalmie congénitale, où les lobes occipitaux ont été trouvés atrophiés, confirme le fait que « ces lobes sont bien une des origines réelles des nerfs optiques », ajoute, en terminant sa com-

‘ Tous les faits connus et bien observés nous montrent jusqu’ici l'hémianopsie accompagnant toujours la cécité verbale.

Cf. Bernard. De l'aphone el de ses diverses formes (1885) : • Ni l’hémiopie ni, en son absence, un symptôme équivalent, tel que le rétrécissement concentrique du champ visuel, n’ont encore fait défaut dans aucun des cas de cécité verbale où l’examen de la vue a été convenablement pratiqué. * 1*. 133.

* Kugenio Giovanardi. Intmmo ad un easo di anoflalmia doppia eongenita (mancanza dei net r ioltki, alrofia dei loin oceipitali ). — {Hiv. speriment. di /'reniatria, IKK!, U'4-50.)

munication : « Il est très probable que les circonvolutions occipitales étaient peu développées déjà à l’époque de la naissance de l’enfant, mais il est certain que, durant les quatorze mois qu’elle a vécu, ces circonvolutions ont dû s’atrophier », atrophie résultant de l’inactivité fonctionnelle de ces lobes par suite d’absence complète de la vue. Tartuferi aussi a signalé ces atrophies des corps genouillés, des tubercules quadrijumeaux et de la pointe du lobe occipital chez de jeunes lapins dont il avait énucléé un œil six ou sept mois auparavant 1 .

Inversement, dans un cas de porencéphalie portant sur les deux lobes occipitaux, publié par Monakow*, atrophie descendante dégénérative bilatérale des tubercules quadrijumeaux antérieurs, des corps genouillés externes, du pulvinar, des tractus et des nerfs optiques, comme chez les mammifères (chats, lapins) dont on extirpe les lobes occipitaux les premiers jours après la naissance, Monakow témoigne, dans cette observation, contre Meynert et Huguenin, que les centres optiques infracorticaux n’envoient de radiations que dans le lobe occipital, non dans le lobe temporal aussi, et que le corps genouillé interne n’est pas en rapport avec le lobe occipital, mais avec le lobe temporal.

Tout ce qu'ont écrit Luciani et Seppilîi sur ces altérations dégénératives, descendantes ou ascendantes, consécutives aux destructions centrales ou périphéri-

* Atli deW A eu de min dimed. di Torino , 1881.

* Experim en telle und pathofogisch-anatomische Uniersuchungen über die Beziehungen der mgenannten Sehsphaere zu der infracorticalen Optïcmcentren und zum Menus optievs .— Arch. f. Psychiatrie , XIV, Î88IÎ, 699 sq. I! s’agit *Cun fœtus humain de huit mois environ auquel manquaient tout le lobe occipital des deux côtés et une partie du lobe pariétal.

ques de l’organe de la vue, prouve qu’ils ont bien compris la haute portée de ces expériences, d’ailleurs en si profond accord avec les observations cliniques. C est grâce à la recherche des physiologistes, unies à celles des emhryogénistes, que le parcours des faisceaux nerveux a pu être suivi dans tant de régions du système nerveux central et qm le trajet intra-céphalique des nerfs optiques, en particulier, a été assez nettement tracé, de station en dation, à travers les centres visuels infracorthaux ou basilaires, depuis la rétine jusqu’au lobe occipital.

Nous terminerons ce chapitre, consacré à l’étude experimentale et anatomo-clinique de la vision, par quelques vues d’ensemble sur la théorie des hallucinations de la vue.

Tamburini 1 reconnaît expressément que cette théorie n’a pu acquérir quelque solidité que du jour où la terminaison centrale, dans l’écorce cérébraie et non ailleurs, des appareils périphériques des sens, a été connue, où les centres psvcho-sensoriels de l’écorce ont été découverts, bref, où les régions des transformations des sensations en perceptions et en images mentales ont pu être étudiées par la méthode expérimenlahudpar la méthode anatomo-clinique. Dès 1878, Luciani et Tamburini avaient considéré ces centres sensoriels de l’écorce comme étant à la fois de vrais centres de perceptions élémentaires des sensations et des dépôts d'images mentales. Dès l'origine, ils ont défini l’hallucination une excitation morbide des centres sensoriels de l’écorce, analogue à celle qui. pour

1 Su!fa genen délié Allueinazioni . — ( fliv. tperim. di frenialria 1880, 126 eq.)

lus centres moteurs, produit l'épilepsie d’origine corticale. L irritation qui, ici, détermine des convulsion*, évoqué la do fausses sensations, ressuscite des perceptions, des images qui, si l’intensité est suffisante, s imposent à la conscience avec tous les caractères de la realite extérieure, u Les hallucinations sont aux centres sensoriels et à leurs lésioüs ce que l’épilepsie est aux centres moteurs » (p. lof). Elles constituent une sorte d’ « épilepsie des centres sensoriels ». Les hallucinations sont d’ailleurs ass fréquentes chez les épileptiques : l’accès est souvent précédé, accompagné ou suivi d’hallucinations. Le meme processus irritatif qui envahit les centres moteurs de l’écorce atteint les centres sensoriels et y suscite les sensations ou 1 **h images intenses de l'hallucination 1 . Hitzig, Ferrier et Munk n avaient-ils pas montré que l’excitation électrique qui, dans de certaines conditions de durée et d'intensité, détermine, appliquée aux centres moteurs, des convulsions épileptiformes, —appliquée aux centres sensoriels, fait naître des sensations subjectives de la vue.de l’ouïe, etc., que manifestent les animaux par des mouvements correspondants? Dans les deux cas, l’excitation électrique, substituée à l’irritation morbide, détermine, ici l’épilepsie, là l'hallucination expérimentale. Enfin, l'ablation des centres sensoriels abolit également ces deux formes de réactions nerveuses.

1 « Une image mentale, quand elle est suffisamment intense, est perçue comme si c/était une sensation; rette image visuelle est projetée au dehors comme une sensation extérieure... L’image mentale est perçue H interprétée comme si elle était une sensation rétinienne. On perçoit une image comme on perçoit une sensation, v Alfred Hinet. La vision mentale . [Rev. philos., avril 1889.)

Les observations cliniques et anatomo-pathologiques établissaient-elles le môme rapport entre les hallucinations et les lésions de la zone sensorielle de l’écorce ? 11 ne fallait pas s’attendre à recueillir une riche moisson de faits. Voici pourquoi. Les hallucinations, dit Tamburini, ne se manifestent guère qu’à la période irritative des affections cérébrales; elles cèdent d'ordinaire en partie devant l’envahissement des phénomènes de dégénérescence psychique. Si la mort survient quand les hallucinations sont dans ioute leur force, les lésions irritatives de l’hallucination ne laissent pas plus de trace appréciable que les lésions irritatives de l’épilepsie corticale. On ne les a guère recherchées d’ailleurs; c’est toute une étude à faire.

Les cas de lésion destructive du lobe occipital ont souvent été précédés de processus irritatifs qui ont déterminé des hallucinations de la vue. Charcot, Ferrier, Gowers, etc., l’ont noté expressément. Seppilli a cité trois cas d’hallucinations de la vue empruntés ù Westphal, à Gowers, à Monakow, où existaient à 1 autopsie des lésions du lobe occipital. Tamburini et Riva, dans un récent travail sur l’anatomie pathologique de la paralysie progressive des aliénés, ont trouvé, sur seize cas d’hallucinations de la vue ou de 1 ouïe (la plupart de concert), quatorze fois les sphères sensorielles respectives lésées 1 . Il y a plus : les hallucinations de la vue peuvent servir à déterminer le point circonscrit de l’écorce cérébrale où siège la lé-

1 Ricerche sulla anatomia patologica délia paralisi progressîva... Attï del quarto eongrcm > di Sociela freniatr. Voghera. 16-22 septembre 1883, Milano, 1864, p. 8, 10.

sion dont elles sont le symptôme. Seppilli rapporte, d’apres Pick, le cas d’un homme de vingt-huit ans, atteint de délire de persécution qui, le soir, avant de s’endormir, voyait de l’œil droit des personnes à lui connues, de grandeur naturelle : mais la tète et le buste do ces hommes lui apparaissaient seuls le plus souvent. De meme, si dans son hallucination il voyait une foret, il ne distinguait que la cime des arbres, les parties inférieures restant dans l'ombre. Le périmètre indiqua un rétrécissefhent considérable du champ visuel de l’œil droit, en haut et un peu en dedans, c’est-à-dire une cécité du segment inférieur et externe de la rétine droite. Seppilli estime que la meilleure hypothèse qu’on puisse proposer pour expliquer la ^ pathogénie de cette cécité partielle de la rétine droite et le caractère incomplet de ces hallucinations, c'est d’admettre l’arrêt ou l’abolition fonctionnelle d’une partie seulement des éléments nerveux de la sphère visuelle corticale droite. Quant à cette partie même du centre visuel, quelque délicate et subtile que puisse paraître une pareille tentative de localisation cérébrale, Munk, on le sait, la verrait dans la moitié postérieure de la portion latérale de la sphère visuelle. Mais, à 1 (exemple de Lueiani, Seppilli estime contradictoire aux faits la doctrine si hardie de Munk, d’après laquelle il existerait un rapport fixe et déterminé, au moyen dos faisceaux du nerf optique, entre chaque segment de la rétine et chaque territoire correspondant des centres corticaux de la vision.

Quoi qu’il en soit, la conclusion à tirer de ces faits expérimentaux et anatomo-cliniques est, à coup sûr, fort importante : de même que le diagnostic topogra-

LES FONCTIONS DU v. ER VEAU.

iHH

pliii]ue des lésions motrices de l'écorce, soit irritative*', soit destructives, et déterminant les épilepsies on les paralysies corticales, est aujourd'hui assez sur pour que le siège exact en puisse être circonscrit, il devient possible* également de délimiter la région cérébrale des lésions, soit irritatives, soit destructives, des divers centres sensoriels, déterminant soit la production des hallucinations, soit l’abolition fonctionnelle de tel ou tel sens.

L’hallucination est simple iîu composée. Ainsi, elle peut n’intéresser qu’un seul sens et être unilatérale, si l’excitation est limitée à un territoire cortical restreint d’un seul centre sensoriel et d’un seul hémisphère. Mais l’hallucination peut résulter aussi de la synergie morbide de plusieurs zones sensorielles. Dans le premier cas, on s’explique jusqu'à un certain point que l'hallucination soit compatible avec ce qu’on appelle la santé de l’esprit. Les forces psychiques demeurées intactes suffisent, en effet, d’ordinaire pour faire échec à cette force isolée, et pour neutraliser en quelque sorte les effets de ce foyer limité d'irritation, tëncorc tout dépend-il du degré d’intensité de cette force perturbatrice, que le reste de l'encéphale peut être* impuissant à enrayer. L’hallucination nous domine alors complètement; nous croyons fatalement à la réalité des sensations ou des visions quelle suscite en nous, et aucun raisonnement ne saurait prévaloir contre le témoignage de notre conscience. Voilà, du moins, comment on peut se représenter la pathogénie des hallucinations dans les centres sensoriels de l’écorce cérébrale. Mais Tamburini ainutilemer’ ici compliqué les choses en évoquant, au-dessus des centres sensoriels,

on ne sait quels centres d'idéation centri délia ideazione),si bien que rhallucination dériverait de quatre sources — appareils périphériques des sens, voies nerveuses centripètes, centres sensoriels, centres d idéation. — Naturellement, plus la lésion initiale sera périphérique, plus les hallucinations de la vue, etc., seront de nature élémentaire (étincelles, globes de feu, etc.;; plus elle sera centrale, plus les hallucinations seront complexes (figures, paysages, tableaux, e>c, i. Mais, quel que soit le point de départ de Hiallucination, l'intervention du centre sensoriel cortical du sens considéré est indispensable* pour que rhallucination se produise dans la conscience avec tous les caractères de la réalité objective.

L’hypothèse d'un ou de plusieurs ceïitres d’idéation cérébraux est une simple vue de l’esprit, de tous points arbitraire: elle parait chère à beaucoup de médecins qui se sont occupés des diverses formes d»* l’aphasie, voire à des physiologistes : elle nous semble être une survivance des vagues notions traditionnelles d’esprit et d’intelligence considérés comme des êtres réels, et non comme de simples résultantes des fonctions du cerveau. Il faut très résolument exorciser tous ces fantômes. J’estime, avec David Ferrier luimême. qui se sépare ici de son maître Hughlings Jackson, qu’il est inutile d’imaginerunesorte d Olympe ou seraient représentées, sous une forme supérieure, les fonctions sensorielles et sensitivo-motrices de l’écorce, substratum des opérations de l'intelligence. « Cette hypothèse, a écrit D. Ferrier, ne reçoit aucune confirmation des faits expérimentaux, et elle ne paraît pas du tout nécessaire pour expliquer les

faits de mental ion normale ou anormale 1 . » Les centres moteurs, sensitifs et sensoriels constituant l’écorce cérébrale sont les seuls substrata connus des sensations, perceptions, idéations, voûtions, émotions. Qu'il y ait des degrés de complexité et d'évolution dans ces centres, cela est possible ; mais ce n est pas une raison pour créer d“ ‘ des pièces des centres supérieurs d'idéation dont rien jusqu’ici ira révélé l'existence ni au physiologiste ni au clinicien.

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