AUDITION
Lorsque Luciani et Tamburini entreprirent leurs premières recherches expérimentales sur le centre cortical de l’audition, c’est-à-dire, d'après eux, sur les régions pariéto-occipitales de la troisième circonvolution externe du chien (et sans doute au delà de ces limites], et, chez le s mge, sur les première et deuxième circonvolutions teinporo-sphénoïdales, ils s’etaient proposé d'étudier, de plus près que ne l'avait fait David Ferrier, les effets de la destruction de ce centre sensoriel. Les résultats de leurs expériences à ce sujet, publiés en 1879 L établissaient qu après la destruction unilatérale de la sphère auditive du chien, survenait immédiatement une surdité des deux oreilles, mais plus accusée sur l’oreille du coté opposé à la lésion. Puis cette différence dans la sensibilité de l'ouïe des deux oreilles diminuait progressivement etdispa-
* The F mictions of thc Drain T édit. ifiO.
* Sui centré psko-sensori corlicali. ( Div . speriment. tli. frenialria 1879, V, î sq.)
raissait, ou du moins semblait disparaître, quelques jours après l'opération, l ue lésion destructive se ablable sur la région homonyme de l'autre hémisphère déterminait une surdité presque absolue et sensiblement égale des deux entés. Cette surdité allait d’ailleurs, elle aussi, en diminuant, sans qu’on put dire si, avec le temps, elle devait s'amender complètement.
Mais un autre problème préoccupait alors ces auteurs, et si la solution, aussi profonde qu'ingénieuse, qu'ils en faisaient entrevoir, n’a pas prévalu, on ne saurait affirmer qu'elle n\i point pour elle l'avenir, l ue excitation électrique, portée sur T t du singe, détermine un mouvement de l'oreille du coté opposé. <|ni se dresse; les yeux s'ouvrent tout grands, les pupilles se dilatent, la tète se tourne elle aussi du coté opposé. Ces mouvements d’étonnement et de surprise qui ressemblent à ceux que provoque, chez l’animal, un bruit violent ou insolite, Ferrier les interprétait comme l'effet d'une sensation auditive subjective. Cette sensation provoquait, par action réflexe, les mouvements observés. San nier absolument (pie ces réactions représentent des mouvements réflere .v consécutifs à des sensations subjectives, les auteurs italiens inclinaient bien plutôt à croire qu'elles dépendaient de l'excitation directe de centres moteurs siégeant dans la zone corticale du centre de l'audition.
Cette hypothèse appartient tout entière à Tamburinî, qui l'avait proposée, dès 1876, à propos des centres psycho-moteurs de l’écorce, et de tous les centres corticaux en général, dans un beau mémoire sur la phy-
siologie et la pathologie du langage 1 . Voici comment Tamburini avait formulé cette hypothèse : « Chacun de ces centres est en même temps le foyer de réception et de perception des excitations sensorielles provenant d une partie donnée du corps, et le point de départ de l’excitation volitive centrifuge pour les muscles de cette partie. » Ainsi, dans les centres sensoriels corticaux de l’audition, de la vision, etc., existeraient, mêlés aux éléments sensoriels, ou isolés en îlots, des éléments moteurs des muscles des organes périphériques des sens correspondants, du pavillon de l’oreille, par exemple, pour le centre cortical de l’audition, des muscles oculo-palpébraux pour le centre cortL la vision, etc. Tous les centres de l’écorce seraient donc mixtes, à !a fois sensoriels (ou sensitifs) et moteurs.
En quoi les effets de l'électrisation des centres sensoriels diffèrent-ils de ceux qu’on observe en excitant la zone motrice de Iiitzig? Les auteurs italiens ne le voyaient pas. En électrisant le centre de l’audition, ils déterminaient une attaque d'épilepsie générale : les convulsions débutaient par le pavillon de l’oreille du coté opposé. Enfin l’hypothèse de Tamburini présentait certaines affinités avec la théorie de la sphère sensitive de Munk. Cette idée, quelle qu’elle soit, de la constitution élémentaire de l’écorce, devait précisément trouver en Italie une base scientifique dans les études de üolgi, le célèbre professeur de Pavie, sur l’iiistologie des centres nerveux. La thèse principale de ce savant anatomiste, qui ne dédaigne pas les ré-
* Aug. Tamburini. Contribuzione alla fmobgia e pafologia (tel linguaggio. ( Hiv . tperim. di freniai rw, 1876.) — A part : Reggio Emilia f 1876, p. 33.
sultats de la phxsiolngie expérimentale, de la clinique t't de 1 anatomie pathologique, et qui invoque surtout tes noms de Tamburini et de Luciani, c’est que les centres fonctionnels de la sensibilité et de la motilité, loin d’être absolument séparés, se mêlent dans l’écorce et ont un siégé anatomique commun 1 . D’autres Italiens, tels qu’Albertoni, se sont aussi sentis attirés vers ces idées, bien avant que l'histologie des centres nerveux leur eût prêté quelque fondement. Le chapitre de ce travail consacre aux localisations sensitivo-motrices ramènera notre attention sur Colgi et sur ces auteurs. Mais, sans vouloir insister, il était peut-être utile de signaler ici celte conception de Tamburini
comme une preuve nouvelle du tour subtil et inaé-
nieux, surtout éclectique, de l’esprit scientifique italien.
Il \ a peu de choses à dire des recherches récentes de Luciani sur le centre cortical de l’audition, dont les limites lui semblent bien dépasser aujourd’hui celles du lobe temporal : ce centre enverrait'des irradiations dans le lobe pariétal, le lobe frontal, la circonvolution de l’hippocampe et la corne d’Ammon Comme, suivant Luciani, il est extrêmement probable, " priori, que les centres corticaux des différents sens spécifiques sont construits sur le même plan et d’après la même loi générale que celui de la vision, il insiste sur les rapports de chaque oreille avec le» deux hémisphères cérébraux au moyen d’un faisceau croisé et d un faisceau direct. Quoiqu'on ne sache encore
'. Celte, (hi'se de UoU-i est particuliérement |,j,. n , vnosée . ,,
rien du mode et du lieu d’un entre-croisement partiel des nerfs acoustiques, il faudrait admettre pour les nerfs acoustiques ee qui a été démontré pour les nerfs optiques. Les expériences démontreraient, avec la même clarté, que ce qui est vrai pour les uns doit l'être aussi pour les autres. Le physiologiste pose un problème à l’anatomiste. Que celui-ci parvienne à suivre les faisceaux de l’acoustique dans leur trajet vers les centres corticaux de l’audition, et il découvrira sûrement, chemin faisant, le lieu et le mode de cet entre-croisement. « G est ainsi, écrit Luciani, siparva ücet romponere magtw , que l’astronome Galle a découvert Neptune dont, par le calcul, Leverrier avait démontré l’existence. >*
Il suffit de superposer sur le schéma de la sphère visuelle, ce schéma {fîg, 2) de la sphère auditive, oit les points noirs et les points hachés indiquent le mode supposé de distribution des faisceaux croisés et directs du nerf acoustique dans l’écorce, pour voir comment ces deux sphères sensorielles, aux vagues confins, se confondent en partie, se pénètrent et s’ a engrènent »>>
suivant les doctrines localisatrices de l'École italienne.
De môme que pour le centre cortical de la vision, Luciani s'est demandé quelle est la nature fonctionnelle du centre cortical de l'audition. Est-ce à la fois, comme le soutient Murik, un centre de perceptions auditives, d'images mentales de l'audition, et de sensations simples, élémentaires, de ce sens? Voyons les nouvelles expériences. Après l’ablation unilatérale d'une sphère auditive, il existe une obtusion plus ou moins accusée de l’ouïe, mais point de surdité complète ; ces troubles s'amendent bientôt avec les effets du traumatisme, et il ne subsiste et persiste que des signes de surdité psychique. En d’autres termes, ranimai ne comprend plus la signification des sons ou des bruits, tels que l’appel de son nom, le claquement du fouet, etc., mais il entend . Les effets de l’ablation bilatérale môme incomplète, sont toujoursplus graves : le trouble auditif peut atteindre d'emblée le degré de la surdité absolue; puis celle-ci diminue peu à peu, et il ne reste encore que des signes de surdité psychique. Encore ceux-ci vont-ils s'atténuant si l'animal survit assez longtemps. Mais les sensations brutes de l’ouïe redeviennent toujours parfaites comme devant. Luciani tire donc de ces faits la môme conclusion que pour la sphère visuelle : le centre cortical de l'audition est uniquement des’iné aux perceptions et aux images acoustiques ; les sensations simples de l’ouïe parviennent ailleurs, mais L iciani ne désigne point ces centres infracorticaux o i basilaires de l'audition, assez bien connus aujourd'hui.
L'étude clinique et anatomo-pathologique du centre cortical de l’ouïe, considérée comme fonc 4 ion générale,
n’est pas plus avancée en Italie que dans le reste de l’Europe. Pas plus que Ferrier ou Nothnagel, Seppilli n'a pu trouver une observation clinique décisive de surdité par lésion corticale du lobe temporal. Ce qu'il a surtout étudié avec prédilection, on sait avec quel succès \ c’est l’affection décrite d’abord par Wernicke (1874), puis par Kussmaul (1870), dans laquelle les malades, tout en distinguant les plus légers bruits, sont incapables de comprendre la signification de la parole entendue, le sens des mots mêmes qu'ils entendent. C’est là un véritable phénomène de surdité psychique, de tous points comparable à ceux que Luciani a réalisés expérimentalement sur les animaux par la destruction des sphères auditives, alors que ranimai, qui entend les moindres bruits, les sons qui composent son nom, le claquement du fouet, etc., ne comprend plus la signification de ces bruits ou de ces sons. C’est bien l*idée, la représentation mentale auditive du mot, qui est effacée dans la surdité verbale, la sensation élémentaire des sons ou des bruits demeurant souvent intacte.
La lésion amnésique porterait essentiellement sur les centres d’élaboration psychique de ces sensations, non sur les centres des perceptions ou des sensations brutes, si toutefois on inclinait encore à admettre, avec les auteurs italiens, que ces centres sont distincts et ont pour substratum anatomique, les uns l’écorce cérébrale, les autres les ganglions de la base. Mais les expériences de Munk nous paraissent avoir décidément ruiné cette manière de voir.
* Giuseppe Seppiîli. Sulla sordita verbale . — Atti ciel IV congresso freniatrieo ilaliano, I&K3.
la Sordilà verbale ed afaria censoriale. Studio clinico ecl an&tomo palologio. — Hiv, speriment. di freniatria, 94-125.
Après Wernicke, Kahler et Piek, Nolhnagel, etc., Seppilli, qui a pu rassembler des cas plus nombreux de surdité verbale, situe la lésion de cette affection dans le lobe temporal gauche, surtout dans la T\ mais il étend le siège anatomique de l’audition verbale à la T,, Seppilli connaît et loue à son habitude les travaux français sur cette matière, surtout ceux de Charcot, « qui a traité ce sujet, dit Seppilli, avec sa finesse d’observation ordinaire, avec cette pénétration que Ton rencontre dans tous ses travaux de pathologie nerveuse ». Il est juste de reconnaître que, dès 1883, Seppilli avait montré, avec une largeur de vue bien remarquable, toute l’importancede la surdité verbale pour la localisation et le diagnostic exact du siège des affections cérébrales. Voici le tableau ou le savant médecin du manicome d’Imola a présenté les résultats des vingt observations de surdité verbale qu’il rapporte :
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