COUT ET OLFACTION
Les résultats auxquels sont arrivés les Italiens dans l’étude expérimentale et anatomo-clinique du centre cortical de l’odorat ne laissent pas d’offrir quelque intérêt. Au cours de ses expériences (chiens et singes), Lueiani a noté que ce centre s’irradie certainement dans le lobe pariétal, moins dans le lobe temporal, et que, sur la face externe des hémisphères, il siège surtout sur la quatrième circonvolution externe ou périsyivienne, en avant et au-dessus de la scissure de Sylvius, et, sur la face interne, vers la partie postérieure de la circonvolution de l’hippoeampe, dans la corne d’Ammon. Par exemple, chez
un chien auquel il avait enlevé, dans une première opération, une portion considérable de la corne d’Àmmon gauche, il observa des phénomènes très nets d’obtusion de l’odorat, « probablement bilatéraux, mais surtout dans la narine gauche ». Quand ces phénomènes eurent progressivement disparu, on fit la même opération sur la corne d’Àmmon du côté droit (rextirpation fut moins étendue qu'à gauche). Les mêmes phénomènes se montrèrent de3 deux côtés, mais plus intenses et plus persistants qu’après la première opération. Ces faits sont bien connus depuis Fèrrier, et, avant Ferrier,ranatomie comparée eût seule presque permis de les prédire. Je ne les rapporte que parce que Luciani croit pouvoir en conclure que les fibres du nerf olfactif, comme celles du nerf optique et du nerf acoustique, subissent une décussation partielle dans leur parcours intracéphalique. Toutefois les faisceaux directs seraient ici plus forts que les faisceaux croisés. Ce n’est d’ailleurs qu’une simple hypothèse ; mais elle permettrait de comprendre pourquoi Ferrier, dans ses premières expériences, fut conduit à admettre que l’action des centres corticaux de l’olfaction était directe et unilatérale, en d’autres termes, que les nerfs olfactifs gagnaient directement leur centre respectif du côté correspondant, sans subir d’entre-croisement. L’activité prépondérante du faisceau olfactif direct sur le faisceau croisé aurait créé cette illusion. C’est ainsi que dans ses expériences sur les centres corticaux de la vision et de l’audition, trompé cette fois par la prédominance fonctionnelle des faisceaux croisés sur les faisceaux directs, il avait d’abord cru à l’activité croisée et unilatérale de ces centres.
Dans ce schéma de Luciani [fig. 3), qui ne représente que les irradiations de la sphère olfactive sur la convexité de l’hémisphère gauche, les points hachés, les
plus nombreux, indiquent les rapports du faisceau olfactif direct avec l’écorce cérébrale, les points noirs, moins nombreux, ceux du faisceau croisé avec les mêmes régions.
Giuseppe Fasola a fait récemment, au laboratoire de physiologie comparée de l’Institut royal de Florence, et sous la direction même du professeur Luciani, quelques recherches expérimentales sur la physiologie du grand hippocampe. En dehors de leur valeur intrinsèque, ces recherches présentent un air de famille bien frappant avec tous les travaux de l’Ecole italienne sur les localisations cérébrales 1 . Après un aperçu historique des théories de Golgi, de Giacomini, de M. Duval entre autres, sur l'anatomie et la physiologie de la corne d’Ammon, l’auteur tire les conclusions suivantes, assez inattendues, de ses essais d’extirpation totale ou partielle, uni ou bilatérale, du grand
’ G. Fasola. Sut.la /hioloyia del grande hippoeampo. Ilicervhe eperi~ mentait .— Hiv. speriment. di frenia tria, 1885», 434 suiv.
hippocampe : 1° la corne d’Ammon prend une part importante aux fonctions de la vue et de l’odorat, moindre aux fonctions de l’audition ; il y aurait là une sorte de zone commune où seraient en partie confondues ces trois sphères de sensibilité spécifique ; 2° les fibres optiques issues des éléments nerveux du grand hippocampe subiraient, comme celles qui émanent du lobe occipital, une décussation partielle avant de se distribuer aux territoires rétiniens, avec pré valence du taisceau croisé sur le faisceau direct; 3° de même pour les fibres acoustiquesissuesde lamêmerégion; 4°enfin, es fibres olfactives issues des régions ammoniques ne subiraient pas d’entre-croisement, ou du moins ces fibres se trouveraient également réparties des deux côtés. Quant aux altérations de la sensibilité générale qui, selon Ferrier, seraient consécutives aux lésions de la région hippocampale, Fasolc non plus q Ue Luciani n’en ont point trouvé trace.
Les cliniciens se plaignent de la rareté et de l’insignifiance des matériaux. « Un groupe d’observations permet toutefois d’admettre, écrjt Seppilli, que dans la zone frontière de la scissure de Sylvius il existe une région en rapport avec l'odorat. Cela résulte des cas d’embolie de l’artère sylvienne gauche dans lesquels, en même temps que de l’hémiplégie droite et de l’aphasie, on a aussi observé de l’anosmie sur la narine gauche (Ogle, Notta). Ces faits prouvent l’importance de cette région comme partie de la sphère olfactive ; ils semblent aussi indiquer qu’il existe un rapport direct entre la scissure de Sylvius et les faisceaux du nerf olfactif. En outre, si ï’on réfléchit que dans l’hémianesthésie (sensitivo-sensorielle) par lésion
Je la capsule interne, l’affaiblissement ou la perte complète de 1 odorat a lieu du coté opposé à l’affection cérébrale, et si l’on cherche l’explication de ce fait, force est bien d’admettre que les nerfs olfactifs d’un coté subissent un entre-croisement avec les nerfs olfactifs de l’autre côté avant de pénétrer dans la capsule interne 1 . »
Tous les autres faits anatomiques connus sur le parcours intracéphalique et la distribution ultime des trois racines du nerf olfactif, en particulier dans la circonvolution de l’hippocampe et le suhieulum de la corne d’Ammon, s’accordent du reste avec les observations de Ferrier, de Munk et de Luciani touchant les rapports fonctionnels du lobe et du bulbe olfactif avec ces régions. Au congres des médecine italiens de Pavio, de 1887, Frigerio a rapporté une observation d’atrophie de la corne d’Ammon gauche dans un cas d'hallucination de l’odorat.
Les auteurs ilaîiens, dont nous avons exposé les doctrines sur les centres sensoriels de l’écorce cérébrale, auraient pu trouver dans Golgi, pour la corne d’Ammon aussi, une confirmation de leurs vues sur la coexistence des éléments sensoriels et moteurs, partant des fondions de la sensibilité et de la motilité, dans le centre cortical de l’olfaction, comme dans ceux des autres sens spécifiques : ainsi, le^ fibres nerveuses à myéline de la lamina meduïlaris involuta, perdues dans le réseau nerveux diffus, appartiendraient, suivant Golgi, à la sphère sensitive ; les fibres de Talveus
et de la fimbria, en communication directe avec les *
1 Le Loealizzazioni funz. del cervelto , p. 237 de l'édition allemande seulement.
cellules du stratum convolutum et de la fascia dentata, à la sphère motrice ou psycho-motrice
Quant au centre cortical du sens du goût, dont les affinités profondes avec le sens de l’odorat ne sont pas douteuses, c'est encore un pays il peu près inconnu à la physiologie expérimentale : la situation peu accessible de ce centre (sans doute à la hase et à la face interne des hémisphères) et l'insuffisance des moyens de diagnostic des lésions du goût chez l’animal, en sont, suivant Luciani, la principale cause. « On sait d'ailleurs, écrit-il, d’après les recherches classiques de B. Panizza (1834), de Biffî et de Morganti 11848), de Lussana et d’inzani (1862), que, même après l’abolition complète du sens du goût par la section et la dégénération des nerfs du goût, l’animal continue à manger avec un appétit visible, ce qui ne s’explique que par l’intégrité des autres sens, en particulier de l’odorat. »
Ce sont surtout des anatomistes, tels que Meynerf, Broca, Golgi, qui. pour l’étude des centres corticaux de 1 olfaction et du goût, ont indiqué et largement ouvert les voies où les physiologistes et les cliniciens entreront quelque jour. Quelque rudimentaires que soient encore nos connaissances en ce domaine, peu d'études ont autant d’attrait que celle de la localisation centrale du sens de l’odorat, entré depuis si longtemps en involution chez les primates et chez les cétacés. De grandes ruines attestent seules, chez 1 homme, 1 importance de ce sens dans la longue série
(.amillo Golgi. SuUu finit anatomie degli organi centrait del sitlema nervoso (Milano, 1H86). — Su lia fina anatomia del grande piedt d'hippocampo , p. 8Mt(k 1
ancestrale des vertébrés. Si notre conception actuelle du monde est surtout saturée d’images visuelles, celle du reste des mammifères l’est certainement d’images olfactives, et quoique la théorie de la connaissance n’en puisse pas être aussi profondément modifiée que l'admettait Broca, il est vrai cependant que le monde doit apparaître un peu différemment aux carnivores, aux pachydermes et aux ruminants, qu'aux singes anthropoïdes et à l'homme.