‹ Les Fondements de la connaissance et de la croyanceChapitre 10 sur 208 · De Veril., q. 1, a · texte numérisé non relu

De Veril., q. 1, a

que chacune de ses parties, deux et deux font quatre, ces propositions et plusieurs autres du même genre se présentent avec la clarté d'une si parfaite évidence qu'immédiatement et irrésistiblement elles entraînent Tadliésion de l'esprit. Aussi les tient-on pour autant de vérités primitives ou d'axiomes.

Si de Tordre idéal nous entrons dans le domaine des réalités, nous trouvons de même nombre de jugements qui s'imposent par leur propre clarté. Je dis : Cela est, il fait jour, il fait nuit, il y a autour de moi des êtres qui me ressemblent, etc.. avec autant d'assurance que je dis : (^e qui est est, le tout est plus grand que chacune de ses parties, deux et deux font quatre.

Kant nous oppose que la raison adhère à ces divers jugements en vertu d'une disposition purement subjective et que les objets n'y sont pour rien, ou que, du moins, nous n'avons aucun moyen de savoir s'ils y sont pour quelque chose.

Mais on peut répondre à Kant et aux néokantistes qu'une pareille assertion a contre elle le témoignage le plus net de la conscience. Quand je dis : deux et deux font quatre, ma conscience m'atteste que je perçois un rapport d'identité entre le sujet 2-)- 2 et l'attribut 4, et que c'est ce rapport d'identité entre le sujet et l'attribut, qui distinctement et immédiatement saisi par moi, est la cause objective et déterminante de mon adhésion.

CH

Semblablement, quand je dis : Il fait jour, il fait nuit, il y a autour de moi des êtres qui parlent et agissent comme moi, je sens fort bien que je ne cède ni à un mouvement impulsif ni à des impressions subjectives, mais que tout cela est en dehors de moi, indépendant de moi, et que tout cela est aussi certain, aussi évident qu'un axiome.

Autre fait d'observation psychologique. A l'égard d'une même proposition il m'arrive souvent de passer par trois états successifs fort différents 1 le doute, Vopinion, la cevtihide . Je doute d^Dord, puis je penche pour raffirmative ou pour la négative, enfin je prends nettement parti pour ou contre. Rien de plus naturel dans la théorie de l'évidence objective, cause déterminante de nos adhésions : faute d'observation ou d'étude, l'objet peut n'avoir pour moi que des obscurités ; après quelques réflexions sur son contenu, je commence à y découvrir un peu de lumière mais pas assez pour me décider ; un nouvel examen dissipe les dernières ombres et fait resplendir la vérité. Mais tout cela est inexplicable dans l'opinion criticiste qui ne voit dans nos certitudes qu'un produit du sujet pensant, n'ayant point à compter avec la réalité objective.

Nous n'avons encore examiné que le cas le plus simple : le cas de la certitude établie sur l'évidence immédiate.

Mais il arrive souvent que la raison se trouve en présence d'énoncés que n'éclaire point l'évi-

dence intuitive. Comment alors découvrir la lumière? A Taide du raisonnement qui du connu s'élance à la découverte de l'inconnu. Dieu ne tombe pas sous les sens et son idée n'implique pas l'existence. Mais voici le monde exposé à tous les regards, avec son ordre admirable et ses lois constantes, ^^oltaire, qui était peu crédule mais qui avait du bon sens à ses heures, y a vu une preuve convaincante en faveur de la cause première :

L'univers m'embarrasse ; et je ne puis songer Que cette horloge marche et n'ait point d'horloger.

L'homme est donc en mesure de découvrir la vérité, et la certitude spontanée se justifie pleinement au tribunal de la réflexion et par là même au tribunal de la critique. De qui est cette pensée : « La science n'est que la nature reconnue » ?

On prétend qu'il est impossible de justifier la certitude sans tomber dans un cercle vicieux ou sans remonter jusqu'à l'infini. Il y aurait cercle vicieux si l'on tentait de démontrer l'aptitude de la raison à découvrir le vrai. Mais qu'avons-nous besoin de démonstration, ayant en main le flambeau de l'évidence?

Contestera-t-on que l'évidence soit l'indice infaillible du vrai ? Mais l'évidence n'est-elle pas, par défmition, la splendeur de l'être? Et ce qui n"a aucune réalité actuelle ou idéale pourrait-il resplendir aux sens ou à la raison ?

Nos facultés nous trompent quand elles sont

atteintes de quelque maladie, ou qu'on ne les applique pas à leur objet propre, ou que la passion obscurcit leur vue, ou qu'un obstacle s'interpose entre elles et leur objet, ou qu'une préoccupation accidentelle fait dévier leurs efforts. Mais il n'est aucun de ces défauts que la réflexion ne puisse prévenir ou corriger.

Courte et faillible, la raison humaine peut se tromper dans ses raisonnements quand la suite en est longue et que le fil de l'évidence a chance de se rompre. Il faut alors cheminer lentement, redoubler d'attention, ne laisser passer aucune idée qui ne s'enchaîne avec l'idée précédente. Dans les matières où n'entre aucune complication et où les passions n'ont point accès, une vigilance ordinaire suffît à prévenir les faux mouvements. Quant aux certitudes qui reposent sur l'évidence immédiate, elles excluent jusqu'à l'apparence de l'erreur.

§111. — Dogmatisme inlellectiiel et dogmatisme moral.

I. — Nous avons pris parti pour le dogmatisme, et pour le dogmatisme intellectuel, ayant trouvé dans la certitude une connaissance et à la base de toute connaissance une évidence plus ou moins parfaite. Mais il importe de dissiper au plus tôt les préventions des modernes « antiintellectualistes » et de montrer que, bien comprise, la théorie traditionnelle n'exagère ni le dogmatisme ni l'intellectualisme.

Il s'en faut bien que révidencc soit à nos yeux ce qu'elle est aux yeux de certains philosophes, rigide et uniforme, une et indivisible, aveuglante et fatale. Comme la vérité, l'évidence est multiple, graduée, nuancée, adaptée aux objets, aux facultés cognitives et aux divers modes de la connaissance.

A bien prendre les choses, on peut dire que toute vérité possède en soi une certaine évidence. Considérée objectivement, la vérité estelle autre chose que l'être ? Et tout être n'est-il pas capable d'agir et de se manifester?

Sans doute il y a bien des vérités qui ne sont point évidentes pour nous ; apparemment quelques-unes d'entre elles se révéleront un jour, mais plusieurs garderont jusqu'à la fin leur secret et leur mystère. Mais cela concerne le sujet connaissant, et non point la vérité objective ; celle-ci garde tout son être et avec son être sa puissance de rayonnement.

Voyez aussi par combien de voies on peut accéder à l'évidence. L'intelligence nous présente quelqu'une de ces vérités primordiales qu'on nomme axiomes : c'est de l'évidence. — Le regard aperçoit au loin des horizons magnifiques : c'est de l'évidence. — La conscience m'atteste que je pense et que je veux : c'est de l'évidence. — La mémoire me rappelle que je pris hier telle ou telle détermination : c'est de l'évidence. — L'induction, par des expériences et des généralisations progressives, me conduit du particulier à l'universel : c'est de

l'évidence. — Le syllogisme, au contraire, à la lumière de l'universel et au prix d'une suite plus ou moins longue de raisonnements, tire plusieurs conséquences particulières, rigoureusement enchaînées : C'est de l'évidence.

— Le consentement des peuples, le témoignage oral, la tradition et l'histoire, la révélation et la foi elle-même, c'est encore de l'évidence, sous une forme nouvelle et appropriée. Je n'ai vu ni Jérusalem ni Rome, mais il y a des voyageurs qui ont vu ces villes ; ils m'en ont fait la description et je puis dire que je les vois par leurs yeux. — Il a plu à Dieu de nous révéler plusieurs vérités salutaires : ces vérités supérieures, la raison humaine ne les comprend pas, ou ne les comprend que très imparfaitement, mais l'intelligence divine les contemple dans une pleine lumière et l'homme s'appuie à bon droit sur la vision de Dieu. — Nous ne sommes plus ici en contact immédiat et direct avec la vérité, mais nous sommes en présence d'un témoignage régulier, et nous voyons que ce témoignage émane d'une autorité incontestable et que la foi en cette autorité s'impose comme une évidence et comme un devoir. A défaut de l'évidence interne ou scientifique, nous avons l'évidence externe ou de crédibilité. Ce qui faisait dire à Lacordaire que l'homme n'est vraiment obligé de se soumettre « qu'à l'autorité de l'évidence, ou à l'évidence de l'autorité ».

Toute certitude humaine emporte donc avec elle une clarté suffisante.

Que cette clarté aille rarement sans quelques ombres, nous l'accordons bien volontiers. Mais où sont les « dogmatistes » qui ne conviennent que nos certitudes ne sont point adéquates à la réalité et que notre esprit n'est point la mesure des choses ?

Nous souscrivons encore et de grand cœur aux remarques de Bossuet sur la fameuse règle de Descartes « de ne rien admettre que ce qu'on perçoit fort clairement et fort distinctement ». (r Sous prétexte qu'il ne faut admettre que ce qu'on entend parfaitement, on approuve, on rejette tout ce qu^on veut, sans songer qu'outre nos idées claires et distinctes, il y en a de confuses et de générales qui ne laissent pas d'enfermer des vérités si essentielles qu'on renverserait tout en les niant » '.

Il y a donc des nuances et des degrés dans l'évidence, même interne, comme il y en a dans la lumière, dans la vérité et dans l'être. A plus forte raison y en a-t-il dans la prohabilité, qui laisse planer des doutes sérieux et ne permet pas de s'avancer au-delà de la simple opinion, mais qui rend néanmoins de si précieux services dans la direction de la vie '2, « où elle préside, pour ainsi parler, à toutes les délibérations ».

Avec toutes ces réserves, qui ne portent d'ailleurs aucune atteinte à ses principes, le dogmatisme intellectuel a chance de n'être pas trouvé excessif.

Page 1