CHAPITRE III L'Apologétique
Le problème de Tapologétique est un de ceux qui préoccupent le plus la pensée contemporaine. D'où lui vient cette actualité ? De la recrudesceiice des attaques dont l'idée religieuse est aujourd'hui Tobjet, surtout en France, du besoin plus vivement senti de cette même idée, et sans doute aussi de Timportanceparticulière qu'a prise de nos jours la question de a méthode ». — Ce problème délicat a suscité parmi les catholiques certaines dissensions, tenant à des malentendus, à la diversité des tendances intellectuelles, à la différence d'appréciation des maux et des besoins de riieure présente.
Il n'entre pas dans notre plan de discuter cette question avec toute Tampleur qu'elle mériterait, mais il nous paraît nécessaire de toucher aux points principaux du débat.
1. Cf. l'abbé DE Broglie : Les progrès de V Apologétique, Religion et critique, édité par labbé Piat ; Le Bachelet, S. J., De l'apologétique traditionnelle et de l'apologétique moderne, Etudes, 25 juillet, 10 Août, 1897 ; Schwalm, 0. P., Revue thomiste^ Mars 1897, U apologétique contemporaine.
384 LES KONDKMENTS DE LA CHOYANCE
s; T. — Objet et caractère de rapologéticjue.
L'apologétique tient à la fois de la « science » et de « Tart » : de la science, par son objet, de Fart, par sa méthode. Son objet la rattache à Tensemble des sciences religieuses, et sa méthode paraît être pour une bonne part une question de « tactique ».
Que veut l'apologétique ? Justifier le catholicisme par l'exposé des raisons qui Tappuient, et par là préparer les voies « à l'acte de foi ».
Le catholicisme se présente à nous comme « la vraie religion», révélée et fondée par Jésus- Christ. Il faut donc montrer les titi'esde la révélation et les défendre contre les attaques multiples dont ils sont l'objet au cours des siècles. C'est là une question objective, une question générale et qui touche aux fondements de la vraie religion. Aussi a-ton pu définir l'Apologétique : « Scient ia fandamenlorum verse religionis ». (Hettinger). a cette question objective et fondamentale, la Théologie consacre un de ses traités les plus importants : le traité de la vraie religion, 011 1 on prouve le (( fait » de la révélation chrétienne et où l'on expose les motifs de crédibilité qui le justifient.
Cependant Jésus-Christ a confié le dépôt de <( la vraie religion » à une société permanente et infaillible qu'il a chargée du soin de notifier^
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d'expliquer et de défendre les vérités que nous devons recevoir comme objet, et règle de foi. Pratiquement, c'est l'Eglise qui « oriente » et (( dirige » la foi des chrétiens. Envisagé à ce point de vue. le traité de la « vraie Eglise » devient le complément obligé du traité de « la vraie religion » et le couronnement de la théologie fondamentale spéculative. L'homme qu'on aura amené à reconnaître « la vraie Eglise », n'aura plus de difficultés au sujet de la « vraie foi ».
Il est donc nécessaire de montrer aux hommes les motifs de crédibilité qui militent en faveur de l'Eglise catholique.
Parmi ces motifs, le Concile du Valican signale particulièrement " l'admirable propagation, l'éminente sainteté, l'inépuisable fécondité en toute sorte de biens, l'unité catholique et l'invincible stabilité de l'Eglise » ^
Voilà, pensons-nous, réduit à ses grandes lignes, l'objet propre et essentiel de l'Apologétique. Et donc l'apologiste devra surtout démontrer le fait historique de la Révélation, du christianisme et de l'Eglise catholique et faire voir que celle-ci à bon droit s'impose à tous les hommes.
Régulièrement, il n'a pas à établir les vérités philosophiques dites « préambules de la foi », telles que l'existence et les attributs de Dieu, sa Providence et ses droits sur l'homme. Mais ces vérités préliminaires, autrefois admises sans
L De Fide cathoL, c. III.
conteste, ayant été obnubilées de nos jours, par la libre pensée et par la critique kantienne, l'apologiste moderne se préoccupera d'en bien montrer la force objective.
Il pourra faire davantage. Aux critères « externes », « miracles et prophéties », « sir/na ceriissima et omnium inlelliçjentise accommodata », il joindra utilement les critères « internes », tirés du fond même de la révélation et bien propres à -établir son origine divine par son caractère transcendant : « conformité avec la raison et la loi naturelle, liaison et harmonie des dogmes, convenance avec la nature et les besoins de l'homme ; aptitude à promouvoir d'une façon insigne et constante Thonnéteté des mœurs privées et publiques. Cette preuve par les critères internes est moins simple, moins décisive que la preuve tirée des critères externes ; elle aboutit moins aisément à la certitude touchant le caractère non seulement tr^anscendant mais proprement divin de la doctrine qui se donne pour révélée. (Cependant ces attributs internes conviennent si parfaitement, si éminemment à la doctrine cbrétienne, qu'il n'en faut pas davantage, parfois, pour amener un esprit sérieux et cultivé à la ferme conviction de son origine divine. Les anciens Pères ont fait souvent usage de ces signes internes, et Suarez leur accorde une place importante parmi les motifs de crédibilité ^
\. De Fide, disp., 4, sect 3, n. 2 ; cf.de Lugo, De Fide, disp. 5, secL 4.
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Mais, rapologétique n'est pas seulement une « science », elle est aussi un « art ». Elle a sans doute un fond immuable, déterminé par le but qu'elle poursuit ; la démonstration du fait, des titres et du caractère obligatoire de la Révélation. Mais, à la différence du dogme qui se tient immuable et serein sur les hauteurs de la spéculation, l'apologétique vise à la « pratique » et se préoccupe u d'amener » les hommes à la foi. Elle se voit donc obligée de prendre contact avec les hommes, de s'enc[uérir de leurs tendances, de leurs goûts, de leurs préjugés, et ce besoin «d'adaptation», condition indispensable de succès, la porte h varier ses procédés, à renouveler ses armes défensives et offensives. Tout cela est affaire de temps et de milieu.
L'abbé de Broglie a bien mis en relief ce double aspect de l'Apologétique. « Elle est immuable, puisqu'elle défend un dogme révélé, qui ne peut pas plus changer que la parole divine ne peut admettre d'erreur en elle ; elle est immuable encore, puisqu'elle doit exposer constamment les mêmes preuves fondamentales, et qu'elle s'appuie à la fois sur l'histoire passée du christianisme et sur le cœur humain qui ne change pas. Mais elle est aussi progressive, puisqu'elle doit répondre auxobjections tirées d une science profane de plus en plus étendue, et que les preuves elles-mêmes doivent être modifiées en raison des progrès de la science et de l'histoire, et aussi en raison de Tétat général des esprits qui les rend plus accessibles à certains ordres d'arguments.
tandis que d'autres cessent de les émouvoir et de les convaincre » *.
Qu'on varie donc les procédés et qu'on les adapte sans cesse aux besoins changeants des esprits et des siècles; c'est afTaire d'appréciation, non de principes. A une condition pourtant, c'est qu'on n'oublie jamais le but essentiel de l'apologétique, qui est d'amener les hommes à constater le « fait historique » de la révélation et à se soumettre aux vérités révélées, à toutes sans exception, et cela « non à cause de leur évidence interne, mais à cause de l'autorité de Celui qui les a révélées et qui ne peut ni se tromper ni nous tromper ».
Faisons encore une remarque. La foi, avonsnous dit, est avant tout un acte de « l'intelligence », et celui dont on sollicite l'adhésion est en droit d'exiger qu'on lui donne des preuves péremptoires. Mais on sait aussi — et les théologiens n'ont ni méconnu ni dissimulé cet aspect de la question — que la foi est un acte « libre et méritoire», qui suppose le double concours de la volonté humaine et de la grâce divine. A la préparation « rationnelle » de l'intelligence il faut donc ajouter la préparation <( morale » de la volonté et la préparation « surnaturelle» de ces deux facultés, envisagées comme principe adéquat de l'acte de foi.
Cependant, pour si importante et si nécessaire que soit au point de vue pratique de la « ge-