In I Meîaph
3. Cf. S. Th. la, q. 76, a. 5, c. : - 2^ 2ae, q. 1G7, a. 2, c, in /«'« Cor. c. 12, lect. 3», v. 16 et 17.
— Pour apprécier l'importance de la contribution des sens dans l'ordre intellectuel et social, il suffit de considérer ce que lui doivent l'éducation et l'enseignement, les lettres et les sciences, les arts et la poésie.
N'abaissons donc pas la sensibilité de peur d'abaisser du même coup les facultés supérieures qui reçoivent d'elle leurs indispensables approvisionnements. Les sceptiques sont dans leur rôle en livrant de violents assauts à cette première forteresse du dogmatisme ; ce qui est fait pour surprendre, c'est qu'il se rencontre des dogmatistes assez peu clairvoyants pour conniver en faisant des concessions sinon des avances à l'idéalisme.
On s'est plu à relever les défaillances et les erreurs des sens ; si l'on avait relevé de même les défaillances et les erreurs de la raison, on aurait peut-être découvert, au compte de celleci, un passif assez lourd. Ouand les sens se trompent, c'est qu'on les a}Splique à des choses qui ne sont pas de leur compétence ou qui n'ont qu'une relation indirecte avec leur objet propret En pareil cas, la raison n'est pas plus infaillible que les sens, et la faute ne retombe pas sur la faculté mise en jeu, mais sur celui qui l'emploie en dehors des conditions régulières.
Au reste, il n'entre nullement dans notre pensée d'accorder à la connaissance sensible les hautes prérogatives qui appartiennent en propre
1. Sur lobjet propre et impropre des sens, voir S. Thomas, S. tli. 1», q. 78, a. 3.
à la connaissance intellectuelle. Les sens s'arrêtent aux propriétés matérielles et à la surface des choses, le dedans est pour eux un livre fermé. Ils sont également privés de ce surcroît de lumière et d'assurance que donnent la réflexion et la comparaison de l'acte avec son objet. L'œil voit, mais il ignore qu'il voit ; il reçoit une image fidèle de l'objet qui pose devant lui, mais il ne sait pas que cette image est fidèle, parce qu'il ne peut la comparer à la réalité qu'elle représente.
Cependant, il faut maintenir hors de conteste qu'il y a pour l'homme deux sources principales de savoir : les sens et la raison, et que celle-ci est sous la dépendance de celle-là.
§ II. — Objectivité de la sensation.
Kant admet bien la sensibilité à l'origine de tout notre savoir et il en fait même la condition essentielle du développement de l'intelligence. Mais il ne tarde pas à revenir sur ses concessions et à reprendre presque tout ce qu'il semble accorder.
Sa théorie étant fort en honneur dans l'école néo-criticiste et renfermant les principales objections soulevées contre l'objectivité de la connaissance sensible, il nous paraît nécessaire de l'exposer et de la discuter avec quelques détails.
Le philosophe allemand distingue dans la
connaissance sensible un double élément : l'élément matérieT et l'élément formel. L'élément matériel est fourni par les choses extérieures. Il est lobjet, la matière même de Tintuition. Le rapport d'ordre, l'unité que nous mettons dans la nature, c'est ce qu'il nomme la forme de l'intuition. — Cette forme n'est point donnée par l'objet ; elle appartient tout entière à la nature du sujet sentant ; elle est une simple manière d'être de la sensibilité qui rend possible la vue des choses extérieures. Dans la connaissance, cette forme subjective représente l'élément a priori, l'élément antérieur et supérieur à l'objet ; tandis que la matière fournie par l'expérience représente l'élément a posteriori.
Poussant plus loin l'esprit de système, le philosophe de Kœnigsberg n'hésite pas à « subordonner l'objet connaissable au sujet connaissant», au lieu de subordonner le sujet connaissant à l'objet connaissable, ainsi que le demanderait une saine logique, d'accord avec la nature. D'après Kant, le sujet imprime sa forme propre à l'objet, au lieu de recevoir la sienne ; ce dernier ne peut être perçu que sous des conditions a priori, à l'aide de lois subjectives qui lui font perdre le caractère intrinsèque qui les distingue. — Les lois de la sensibilité sont au nombre de deux : Vespace et le temps ; car tout ce que nous percevons au dehors nous apparaît dans un lieu déterminé, et nous ne pouvons l'atteindre que simultanément ou successivement. Toute sensation viiMil pour ainsi dire se couler dans ce
double moule, et se voit contrainte de revêtir la forme du sujet.
Ecoutons Kant lui-même : « L'espace n'est pas une forme des choses considérées en ellesmêmes ; les objets ne sont pas connus en euxmêmes ; et ce que nous nommons objets extérieurs consiste dans de simples représentations de notre sensibilité, dont Tespace est la forme, mais dont le véritable corrélatif, c^est-à-dire la chose en soi, n'est pas et ne peut pas être connu par là » ^
Au point de vue de Tobjectivité, le temps partage absolument le sort de l'espace. « C'est une représentation nécessaire qui sert de fondement à toutes les intuitions. La simultanéité ou la succession ne tomberaient pas elles-mêmes sous notre perception, si la représentation du temps ne lui servait a priori de fondement »... Toutefois, « si nous prenons les objets tels qu'ils peuvent être en eux-mêmes, alors le temps n'est rien » -... Il n'a de valeur objective que relativement aux phénomènes » 3.
Nous nous trompons beaucoup si ce n'est pas là une théorie singulièrement empreinte d'idéalisme, et si Kant n'est pas bien près sur ce point de s'entendre avec Berkeley.
Heureusement l'analyse exacte des faits nous donnera de la sensibilité une idée plus sûre. Et
1. Cril. de la raison pure, trad. Barni, T. 1. p. -So, et p. 77,