Ibid., p
à moins que la croyance commune et le témoignage de la conscience ne nous soient devenus suspects, rien de plus assuré que la valeur de la perception sensible.
L'objet de la sensation se présente à nous dans des conditions qui méritent de fixer un instant l'attention du physicien et du psychologue: il est extérieur, éienda, soumis au mouvement, et en conséquence mesuré par le temps. Par exemple, lorsque je vois une rose, elle m'apparaît en dehors de moi, avec telle ou telle grandeur, à une certaine distance, et je l'embrasse tout entière d'un seul regard.
Sauf quelques idéalistes exagérés, tels que Fichte et Berkeley, visiblement en désaccord avec le sens commun, tous admettent que l'objet perçu est extérieur au sujet. On ne saurait dire le contraire sans se mettre ouvertement en contradiction avec la conscience. Rien au monde ne serait capable de me faire croire que la rose dont je parlais tout à l'heure ne soit pas en dehors de moi et de ma vue. — 11 ne m'appartient pas uniquement d'apercevoir ou de ne pas apercevoir certaines choses ; une distance trop grande, un défaut de lumière, un milieu défavorable, voilà autant d'obstacles qui rendent impossible la perception externe.
Au reste, j'é{)rouve à tout instant une résistance extérieure plus ou moins vive : parfois je réussis à la vaincre, mais il m'en coûte des efforts prolongés ; souvent aussi elle lasse ma patience et m'oblige à renoncer à mes plans les
mieux combinés, à mes projets caressés avec le plus cramour.
La réalité du monde extérieur est donc absolument certaine.
Kant l'accorde volontiers ; mais il nie que l'objet senti représente une étendiie réelle. Il ne| voit au dehors que des forces à la fois diffiises\ et concenlriqiies, propres à produire sur tiosV sens Vapparence ou \q phénomène de rétendue.lj Les partisans des monades soutiennent là même opinion, ainsi que la plupart des néo-criticistes.
Nous la croyons absolument contraire à la foi- du genre humain et à la vérité des faits. Le sens commun accorde à la perception des objets matériels la plus entière confiance ; cette table est sous ma main ; elle est solide, cela n'est pas douteux, et je cite ce fait comme un exemple de complète évidence, et je pense avoir une connaissance -fiarfaite d'un objet si facile à percevoir.
Le langage lui-même confirme les témoignages du sej^c^gjtmuii.!! Veut-on présenter une chose comme certaine, d'une certitude absolue? On dit alors : mais voyez et louchez, cela se voit, ce\^y^^^, se sent : voilà^le plus haul^eaxé de J'^vidence./^-^jy^L
On peut apporter à l'appui de notre thèse une ^^^^ autre preuve non moins convaincante. Nous c^j^v^q plaçons lesT)bjets externes ici ou là, à droite ou'^^^*'^'^ à fjaiiche, plus haut ou plus bas. Mais ces locu-f"^"^^ tions et d'autres semblables que tout le monde emploie avec la plus entière assurance, n'ont plus aucun sens si l'on supprime la réalité de l'étendue. \, V "^
\ N'appelez point à votre aide le principe de ^ causalité ; car selon une très juste remarque de Cousin, « ce principe tout seul ne peut pas donner la contimiilé de la résistance ; il dit résistance, encore résistance, toujours résistance, mais il ne dit pas, il ne peut pas dire résistance ici, là, sur ce point, sur cet autre ; car ici, là, impliquent la notion de Tétendue, de telle ou telle portion de l'étendue » ^
On répond qu'une monade toute seule ne peut, sans doute, nous donner l'élendue, mais que plusieurs monades placées à distance peuy^J^vent la produire ou du moins en donner l'illusion. Çetje^^éponse n'est pas acceptable. 'Car, poursuit Cousin, « vingt mille monades inétendues ne peuvent composer un atome d'étendue, et il répugne absolument qu'autant de zéros d'étendue qu'on voudra supposer constituent une étendue quelconque. Or si des zéros d'étendue ne constituent pas l'étendue, comment la figureraient-ils'^ Ils ne le peuvent; car l'apparence est ici déjà le signe et comme une partie de la réalité » -.
D'un autre côté, on affirme gratuitement que les monades sont placées à distance les unes des autres. En effet, la distance suppose l'espace, c'est-à-dire l'étendue réelle, et dans l'hypothèse nous avons de simples monades ou forces inétendues qui, par elles-mêmes et par leurs rapports, quels qu'ils puissent être, sont
1. Premiers essais, analijse de la connaissance sensible, p. 23G.