Lettre, p
CHAP. 111. — l'apologétique 403
s'il existait, trouverait en lui le besoin d'une religion, mais non pas d'une religion surnaturelle... L'homme, purement homme, constaterait assurément la dépendance de sa raison et de sa volonté à l'égard de Dieu, mais cette dépendance essentielle ne sortirait pas de Tordre naturel. De même, l'action humaine exige essentiellement la coopération divine ; mais, dans l'homme purement homme, cette coopération, ce concours de Dieu serait purement naturel. — L'homme purement homme trouverait même en lui, suivant l'opinion commune des théologiens, le besoin d'un surcroît, d'un secours spécial, pour observer d'une façon constante tous les préceptes de la loi morale et résister aux tentations graves; mais en dehors d'une institution divine « positive » destinant l'homme à une fm supérieure, ce secours resterait d'ordre naturel.
« L'homme, purement homme, ne trouverait en soi aucune « exigence » de la fin surnaturelle, de la vision de Dieu, de tous ces dons gratuits qui forment l'ordre de la grâce et n'ont déraison d'être que comme moyens surnaturels, en vue d'une fin surnaturelle...
« L'homme, tel qu'il nous apparaît dans la théologie ou dans l'histoire de la révélation, est l'homme destiné à une fin surnaturelle ; en cet homme se trouve, de fait, l'exigence du surnaturel, mais uniquement en vertu de son élévation gratuite et des titres supérieurs qu'elle lui confère, non pas en vertu de sa nature humaine,
considéroe en elle-même et dans ses droits propres » K
Sans doute la raison peut découvrir une grande « convenance » dans cette destination de Thomme à la vision de Dieu, comme fin dernière, et dans son élévation à Tordre de la grâce qui en est la conséquence ; mais il ne faut pas confondre « convenance » et « exigence ». Dans le cas présent, la convenance se borne à ceci, que la nature humaine a une « aptitude » spéciale à devenir le sujet d'une perfection supérieure, qui ne lui est ni nécessaire, ni aucunement due. Cette convenance ne saurait suffire pour constituer une démonstration rationnelle de la « nécessité » du surnaturel, ni pour justifier cette assertion « que rien ne peut entrer en l'homme qui ne sorte de lui et ne corresponde, en quelque façon, à un besoin d'expansion ».
Enfin on méconnaît la vraie notion du surnaturel <* absolu », quand on le proclame « nécessaire », ea même temps « qu'inaccessible » à l'homme, car, par définition, le surnaturel absolu est ce qui dépasse non seulement les forces, mais encore les exigences de l'homme, comme de toute nature créée. Or ce qui serait nécessaire à l'homme purement homme ne dépasserait
1. Le P. Labertonnikke a inter|)r6té dans ce sens restreint la pensée de M. Blondel. {Le problème religieux, p. 21, 2*2) ; mais cette interprétation paraît peu conforme au point de départ et au but strictement philosopliique de l'auteur. Elle se heurterait d'ailleurs à d'autres diflicultés quf M. l'abbé Gayfaud a développées dans la Revue du Clenjé français, 10 novembre 1903, p. G37-343.
CHAP. III. — L'APOLOGÉTigUE 405
point ses exigences. — Si donc, en fait, historiquement parlant, Dieu a daigné élever l'homme à une fin surnaturelle, s'il a rendu celte fin obligatoire pour le genre humain, ce n'est pas dans l'homme purement homme qu'on peut retrouver des preuves de ce fait. Et la philosophie, restant pure philosophie, n'est pas plus capable d'établir la nécessité que le fait du surnaturel proprement dit » ^
Pour conclure par une juste remarque de M. l'abbé Gayraud : « on ne démontre pas les faits historiques au moyen de la méthode d'immanence » 2.
§ III. — Contribution de la Théologie ^.
Au problème de l'apologétique est venu s'ajouter le problème de la théologie, révélant les mêmes tendances et faisant éclater les mêmes divisions. Cependant le nouveau problème a suscité de bons travaux qui ont éclairé plusieurs points d'un réel intérêt.
A la lumière des études récentes, nous examinerons la genèse, l'objet et les principes générateurs de la Théologie.
1. Etudes, 5 août 1897, De Vapologélique traditionnelle et de V apologétique moderne, p, 461-643.
2. Revue du Clergé français, 15 nov. 1903, A propos de la philosophie religieuse, p, 637-643.
3. Cf. le R. P. Lemonnyer, O. P. Revue du Clergé français, l"mars et l" oct. 1903, Mgr Mignot, La Méthode de la théo-
I. — Genèse de la Théologie. « La raison ne se suffit pas à elle-môme ; elle aspire à un surcroît de lumière qu'elle trouve dans la foi, à un secours d'En-Haut qu'elle trouve dans la grâce, à une discipline ferme et indéfectible qui se rencontre dans TEglise... A ce point de vue, le surnaturel satisfait aux aspirations les plus hautes delà n^iuvc, Intelle'clus qiiœrens fidem.
Mais la foi présente à la raison des vérités sublimes, qu'il faut accepter sur la seule autorité de Dieu qui les révèle. Et voilà que la raison ne se trouve qu'à demi contente. Son acte propre, à elle, c'est de voir; la foi, au contraire, est satisfaite de croire. Ces objets auxquels la foi adiière avec une joie sans mélange, ils demeurent, pour la raison, dons une obscurité presque noire, qui la fait souffrir étrangement. Elle s'agite, elle fait effort pour saisir et amener à la lumière ces ombres mystérieuses qu'elle entrevoit, grâce à la foi, sur la paroi d'une caverne plus sombre encore que celle de Platon. G^est ce besoin de la raison qui va créer la Théologie. « F ides fjLiœrens inlellecliini ».
« L'intelligence humaine ne se contente pas de pousser la foi à fleurir en théologie. Elle lui offre les ressources dont elle a besoin pour percer son enveloppe étroite et monter dans la lumière.
logie ; (Discours publié dans \ç,^ Queslions actuelles, 15 mars 1903) ; R. P. CocoNNiER. O. P. Revue thomiste, janvier-février 1003, Spéculative ou positive; le R. P. Ghandmaison,S..J. Théologiens scolasiiques et théologiens critiques, Etudes, janvier
CHAP. III. — l'apologétique 407
Elle lui fournit rhiimus de ses propres concepts... Les vérités révélées, rencontrant une intelligence armée déjà de ses concepts propres.., éloileront fatalement, dans ce milieu nouA'eau ; elles diffuseront leur vertu intellectuelle divine dans l'humus rationnel, il se produira de tous côtés des sortes de fermentations.
La question précise qui se pose maintenant... est celle-ci : étant donné, d'un côté, le point de départ « psychologique » de la théologie, qui est la foi catholique «commune )),etde l'autre, la nature de ce besoin intellectuel qui aiguillonne le croyant, quelle est, s'il veut se satisfaire dans toute la mesure possible, la série complète des opérations scientifiques où l'esprit va se trouver engagé ? » ^
La première est de s'assurer, avec le plus de précision possible, du contenu de l'objet de la foi, c'est-à-dire de la vérité révélée, puisque la théologie tout entière doit travailler sur les données de la révélation. C'est la théologie « positive » qui devra fournir la réponse à cette question ».
IL — Théologie positive. Avant toutes choses, il importe de nous faire une juste idée de la théologie positive, si nous voulons éviter certaines confusions auxquelles a donné lieu cette question délicate. A la suite du P. Coconnieret du P. Lemonnyer, nous adoptons comme étant
1. Lemonnyer, Revue du Clergé français, 1" ort. 11)03, Comment s'organise la théologie, p. 228,. 229.
la plus exacte, la définition du cardinal Franzelin. D'après le savant cardinal, la théologie positive a pour but essentiel de rechercher » quelles vérités théoriques et pratiques sont contenues dans la parole de Dieu, en tant que cette parole nous a été conservée par l'Ecriture et la Tradition et quVIle nous est proposée par l'Eglise, et de quelle manière elles y sont contenues » *.
Les vérités que les Apôtres tenaient du Christ ou du Saint-Esprit, et qu'ils communiquèrent comme telles, de vive voix et sans les consigner dans l'Ecriture, aux premières communautés chrétiennes, « se sont déposées au cours des siècles dans des monuments littéraires ou réels qui en sont les témoins authentiques. C'est en interroij:eant ces monuments que nous pouvons prétendre connaître le contenu de la Tradition. D'où, en pratique et d'une manière concrète, la formule de Franzelin se résout en celle-ci : la théologie positive a pour objet la parole de Dieu, en tant qu'elle nous a été conservée dans l'Ecriture et les monuments de la Tradition.
Ce n'est pas tout. Pour avoir l'objet de la théologie i< positive », dans son intime détermination, il faut ajouter une clause essentielle qui est (( laproposilion on renseifjnemenf de VEfjlise »)^. Car la théologie positive étudie la parole de Dieu dans l'Ecriture et les monuments de la
\. De divina iraditione^p. 613 ; de Deo uno, p. 14. 2. Lemonnyer, Bévue du Clergé français, 1*' mars 1903, Théologie posilive et théologie historique, p. 7.
CHAP. m. — l'apologétique 409
Tradition, d'après l'interprétation qu'en donne l'Eglise elle-même.
De là plusieurs conséquences importantes.
Et d'abord, « il est facile d'apercevoir que cet objet est « surnaturel «et que la théologie positive ne peut prendre contact avec lui que dans une lumière surnaturelle. Qu'il existe une parole de Dieu, que cette parole nous ait été conservée d'une manière authentique dans l'Ecriture et les monuments de la Tradition, que tout cela vive dans l'enseignement infaillible de l'Eglise et que ce soit là qu'on doive l'étudier, ce n'est pas, chez le théologien positif, une conviction purement scientifique, mais une persuasion surnaturelle dérivée de la foi.
(( Observons ensuite que les vérités théoriques et pratiques dont il est ici question, sont proprement des vérités « religieuses ». La théologie positive n'étudie la parole de Dieu que dans la proposition qu'en fait l'Eglise et dans l'interprétation que l'Eglise donne des documents qui la contiennent. Mais l'interprétation de l'Eglise ne porte directement que sur les vérités qui intéressent « la foi et les mœurs ». La tâche de cette théologie est donc très déterminée et très limitée. Quand elle a dressé un catalogue exact des vérités religieuses contenues dans la parole de Dieu, qu'elle a relevé leurs formules authentiques et précises, la manière dont chacune d'elles est garantie par cette parole de Dieu, dans l'état actuel de l'enseignement de l'Eglise, elle a fait son œuvre, et l'on n'a plus rien à lui demander.
Le rôle qu'elle s'est fixé à elle-même, c'est de fournir aux théologiens quelque chose comme rEnchiridion de Denzin^er, mais plus complet, plus élaboré, et avec une justification rigoureuse de chaque conclusion.
a Pour cela, il faut d'abord dresser le catalogue authentique des Ecritures et des monuments de la Tradition, reconnaître les textes les plus sûrs qui en soient parvenus jusque nous, et finalement en faire u Texégèse » ; puis, la matière étantainsi préparée, il faut l'expliquer d'une manière méthodique pour en extraire les vérités religieuses qu'elle contient. — Le théologien positif n'a pas à se préoccuper lui-même de la première partie de cette tache. Il arrive après le critirjue et ïexéffète et recueille le fruit de leurs recherches. — Mais qu'on y prenne bien garde, cette critique, cette exégèse présupposées par le théologien positif et dont il utilise les résultats, doivent être du même ordre que sa propre science, c'està-dire « théolof/iques ». Gomme la théologie positive, elles ont pour objet la parole de Dieu, en tant qu'elle nous a été conservée dans l'Ecriture et dans la Tradition, et qu'elle nous est proposée par l'Eglise. La critique dont nous parlons, et dont il nous paraît tout à fait essentiel de remarquer le caractère « théologique )),dans le relevé qu'elle fait des Ecritures inspirées et des monuments de la Tradition surnaturelle, dans le discernement des textes surs, a pour règle intrinsèque, spécifique, le sentiment de l'Eglise, tel qu'il résulte de ses déclarations expresses et de
CHAP. III. — l'apologétique 411
son usage officiel... L'exégèse à laquelle elle prépare le^ voies, se règle de même et d'une manière positive, essentielle sur des principes théologiques. — Comme elle porte sur la parole de Dieu considérée comme telle, dans son être intime et divin, de même s'éclaire-t-elle d'une lumière surnaturelle, « qui est rinterprétation et l'enseignement de l'Eglise ». Elle usera, sans doute, « dans le détail », des procédés scientifiques qui sont en eux-mêmes de Tordre naturel et dont se sert l'exégèse purement « historique », mais ce sera sousTinflux de sa lumière et de sesprincipes surnaturels. — Les règles de cette critique et de cette exégèse ihéo logiques ont été tracées avec une autorité souveraine par T Encyclique Prouidentissimiis Béas. Le cursus sacras scripiurœ S. J. est l'œuvre la plus considérable qui existe actuellement dans le domaine de la critique et de l'exégèse théologiques de l'Ecriture...
Etant donné que la théologie positive se meut, sans jamais en sortir, dans le domaine surnaturel, comment s'étonner qu'elle procède dans son travail d'après les principes d'une « méthodologie » spéciale, supra-scientifique? Cette méthodologie, ce sont « les lieux théologiques ». Les règles formulées par cette logique sacrée guident la théologie positive dans raccomplissement de sa tâche et achèvent d'en faire une science surnaturelle comme la théologie a spéculative » elle-même » K