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P. Lemoxnyer, art. cit., p. IG, 17, IS

lement » après les avoir confrontées avec ses propres principes et jugées dans sa lumière, pour s'incorporer ce qu'elle y trouve d'assimilable et de propre à illustrer certains détails de son enseignement.

l\. — Théologie spéculative. La théologie positive nous a mis en possession du contenu « matériel » de renseignement de l'Eglise.

Mais nous ne sommes encore qu'au » seuil » de la théologie, si tant est que la théologie consiste proprement dans l'interprétation rationnelle et le développement scientifique des dogmes enseignés par l'Eglise. Nous entrons ici dans le domaine de la théologie « spéculative » et c'est elle que nous devons maintenant justifier.

S'il fallait en croire les « positifs >:, la théologie devrait se borner à Tétude des Ecritures et des Pères, de la liturgie, des conciles, des encycliques pontificales, etc.. Les criticistes feraient un pas de plus ; d'une part, ils étudieraient les textes comme des documents ordinaires qu'on interprète « historiquement », en tenant compte du temps et du milieu, et sans se préoccuper de l'interprétation qu'en donne l'Eglise ; d'un autre côté, l'exégèse (^ relativiste » serait dirigée par ridée évolutionnlste, qui achèverait l'assimilation de la théologie avec les sciences naturelles.

Nous avons montré que la théologie historique, même expurgée de tout relativisme évolutionnlste, n'a de théologique que le nom, puisqu'elle se donne comme une simple histoire, comme une exégèse indépendante, interprétant les textes

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d'après les procédés ordinaires de la critique textuelle, littéraire et réelle. Une telle interprétation peut bien être légitime et utile, quoique conjecturale, impressionniste et variable avec les exégètes*, mais elle ne donne ni la portée ni la signification théologique des documents qu'elle étudie. « Les procédés historiques nous diront bien que tel document, telle pièce d'archives, émane, dans de telles conditions précises, de telle assemblée d'évêques ou de tel pape. Et à coup sur, c'est un enseignement fondamental. Mais quelle est la valeur des enseignements qui s'y trouvent formulés, leur autorité pour le croyant ? A quel degré précis telle ou telle proposition particulière engage-t-elle la responsabilité de l'Eglise infaillible et s'impose-t-elle à la foi ? Seuls , des critères ■( théologiques » peuvent guider le croyant dans une appréciation infiniment délicate et très spéciale. Ces critères, ce n'est pas dans une introduction aux études historiques qu'on les trouvera, mais bien dans un traité de Lieux théologiques. La critique .< du donné théologique » est l'œuvre d'un théologien encore plus que d'un historien, c'est une « critique théologique » -.

La théologie positive nous fournit bien « le donné théologique » avec la signification officielle que lui attribue l'Eglise, mais ni elle ne

1. Cf. Brcnetière, Les difficultés de croire, conf. prononcée à Amsterdam, 9 mai l'JO-l.

2. Lemonnyer. Comment s'organise la théologie, Revue du Clergé français, 1" cet. 19u3, p. 334.

nous fournit rinterprétalion « rationnelle » des dogmes, ni elle ne les dispose en corps de doctrine, ni elle n'en déroule les nombreuses et précieuses conséquences qu'ils renferment, triple lacune qu'il appartient à la théologie « spéculative » de combler.

« Aussitôt, dit le P. Coconnier, sa conviction faite, qu'un dogme a bien été révélé par Dieu, le théologien se sent pris du désir d'étudier, d'approfondir ce dogme ; et ce désir le presse d'autant plus qu'il songe que cette vérité, étant d'ordre surnaturel, est d'essence plus fine, donnera à son esprit un aliment plus exquis, à son cœur des jouissances plus pures. La théologie positive lui apporte des formules authentiques, des déOnitions verbales exactes ; c'est fort bien. Mais les termes définis et les formules expriment des choses, des réalités ; ce sont ces réalités qu'il veut scruter et contempler à loisir. On me dit que je dois croire que Dieu est une nature en trois personnes, le Christ une personne en deux natures, que la grâce nous a été donnée ; et on me le prouve par dix textes d'Ecriture sainte, quelq ; le cinquante textes de Pères grecs ou latins, trois définitions de conciles généraux, toutes citations faites d'ailleurs d'après des éditions irréprochables... ; je conviens de tout, mais je n'en ressens qu'une plus vive impatience d'apprendre, non seulement ce que c'est que nature et personne en général, mais ce que peuvent bien être la nature et la personne en Dieu, ce que ces deux choses ont en lui de commun et ce qui les-

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distingue... Je me demande ce que c'est que la grâce. Est-ce une réalité créée, ou une réalité incréée ? Une substance ou un accident ? Un principe d'action ou un mode d'être? En quelle partie et comment réside-t-elle dans notre àme? A ces questions et à mille autres semblables la théologie positive n'offre pas de réponses. Nous ne lui en ferons pas de reproches ; mais elle ne saurait voir non plus de mauvaise grâce que nous allions chercher ailleurs ce qu'elle renonce à nous dire et que nous nous adressions à la théologie « spéculative » pour tâcher d'obtenir l'éclaircissement de ces notions si relevées et d'un si puissant attrait.

Et quand nous avons compris les notions et les propositions qu'elles servent à formuler, notre intelligence reste-t-elle tranquille et comme assouvie ? Il s'en faut bien. Ces vérités, en effet, que l'autorité des témoignages l'oblige à admettre, sont, avouons-le, étranges et étonnantes. Une nature en trois personnes, une personne en deux natures, le Verbe qui se fait homme: quel esprit pourrait ne pas s'émouvoir à entendre seulement de tels énoncés ? N'est-ce pas le renversement de la raison et de ses principes ?... Et ces dogmes une fois justifiés un à un, cadrent-ils bien entre eux? Et ainsi les questions s'amoncellent ; et la théologie positive reste toujours avec ses seules affirmations, solidement établies, je le veux, mais qui ne font que stimuler notre curiosité, sans la satisfaire. Cette science est décidément trop étroite.

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Mais voici ce qui montre mieux encore son insuffisance et l'endroit où l'esprit souffre et s'exaspère encore davantage peut-être, des barrières où on voudrait l'emprisonner avec elle.

Comme chacun le sait, il existe dans Tordre de nos connaissances naturelles deux sortes de vérités : les unes qui ne se démontrent pas, parce qu'elles sont évidentes par elles-mêmes, ou supposées telles : les autres qui se déduisent par raisonnement, des premières, et qui étant bien plus nombreuses, constituent presque la totalité de notre avoir scientifique. Il en va de même dans Tordre révélé. Au premier coup d'œil jeté sur Tune ou Tautre de ces vérités que la théologie positive établit comme « articles de foi ». nous observons qu'elle porte caché en ellemême tout un trésor de conséquences qu'il nous sera possible, Theure venue, de faire arriver à la pleine lumière. L'on nous dit, par exem|)le, qu'il faut croire que le Christ est Dieu parfait et homme parfait, « perfectus Deas, perfecius homo ». Oui ne voit que dans ces quatre mots il y a la valeur de plusieurs traités ? Et qui pourrait arrêter l'esprit dans Télan avec lequel il sr porte vers cette vérité définie, pour en extraire le précieux contenu, faire jaillir de la rencontie de ces deux lumières la série étincclante ef jamais close des conclusions dogmatiques ? L'esprit humain raisonne comme l'oiseau vole, du fait même de sa nature, et, parce que sa nature lui demeure, quand Dieu lui parle aussi bien que quand lui [)arle la créature, il en résulte

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que riiomme raisonne et raisonnera toujours sur les vérités révélées aussi bien que sur celles qui ne le sont pas. Envers et contre tous il fera toujours de la spéculation en théologie ; et, si jamais Ton tentait de lui faire violence, il briserait le maillot de la théologie positive, où quelques-uns voudraient le tenir enfermé.

Et, ce faisant, il ferait bien ; il userait d'un droit sacré, d'un droit qu'il tient de Dieu même — le droit à la science. Dieu ayant offert à l'homme, être raisonnant, le bienfait de sa révélation, l'homme peut, dès lors, prétendre à la science divine, dans la mesure des lumières et des forces qui, par nature ou par grâce, lui ont été départies. Pour l'homme, en effet, connaître les choses, d'une connaissance vraiment et proprement humaine, c'est les connaître par raisonnement, c'est déduire les vérités les unes des autres, c'est les disposer et les ordonner entre elles de telle sorte qu'en vertu de ces groupements divers, chacun puisse exercer le pouvoir d'inférence qui lui est propre, et que l'esprit passe, par voie logique, des vérités plus claires à celles qui le sont moins, et de celles qui sont connues à d'autres qui ne le sont pas. Tant qu'il ne peut pas effectuer ce passage, discourir sur et à travers ses idées, l'homme n'est pas arrivé à la science. Qu'on le laisse donc, dans le domaine de la révélation comme dans tout autre, suivre la pente que Dieu a donnée à sa nature, et qu'on ne l'empêche pas d'accomplir sur les vérités saintes ce travail «spéculatif » qui transformera

en objets de connaissance, distincts et lumineux, toutes ces vérités que la théologie positive ne lui avait livrées qu'enveloppées et cachées dans les principes, comme une moisson en semence. Cela môme ne lui suffira point ; il demandera la permission de faire un pas de plus en dehors de la théologie positive... Voyez, en effet, la situation d'esprit où se trouve le théologien quand, par un long et subtil travail rationnel, il a scruté et précisé le sens des dogmes, victorieusement soutenu leur non-répugnance, établi rharmonie qui existe entre eux aussi bien que leurs convenances avec la nature de Dieu et celle de l'homme, enfin déduit ces séries interminables de conclusions qui découlent des dogmes a explicitement » révélés ; l'homme qui a fait ce travail se trouve au milieu, non pas d'un monde, mais d'un chaos de vérités, qui rappelle assez bien la confusion immense des choses, aux débuts de notre univers. Et vous croyez qu'il restera dans cette confusion et dans ce désordre? Oh ! que non... Notre théologien mettra tout en œuvre pour^ introduire l'ordre dans les notions qu'il possède. Il reprendra toutes ces files de conséquences laborieusement déduites, remontera à la vérité génératrice de chacune d'elles, comparera ces vérités mères les unes avec les autres, découvrira entre elles aussi des rapports de subordination, et gravissant l'échelle dialectique, dont chacune forme un degré, arrivera i enfin à la suprême notion doù tout procède, ' dont tout le reste n'est que l'évolution et l'é-

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ploiement. A ce moment où les vérités éparses se rejoindront, pour occuper chacune la place qui lui convient, et à ce moment seulement, la science sacrée commencera d'être, car ce qui n'est pas « un » n'est pas. Et l'esprit de l'homme aura sous son regard un monde plus vaste, plus stable, plus varié, mieux ordonné et éclairé d'une meilleure lumière que le monde matériel » 1.

Tout cela, c'est l'évidence même et justifie pleinement le mot d'un théologien : «c'est la spéculation théologique qui nous donne la science de la révélation ; sans elle, nous n'en aurions qu'une connaissance purement historique et empirique 2 )).

Sans doute, on ne doit pas demander à la théologie « spéculative » une compréhension plénière du divin ; mais elle est en mesure de nous en donner une connaissance très précieuse, quoique partielle.

Sans doute aussi quelques-uns de ses arguments peuvent bien n'être que des arguments de « convenance », mais c'est l'exception, car sa tâche essentielle est de tirer des vérités « explicitement » révélées les conséquences nombreuses et certaines qu'elles renferment. « Et parce que ces principes révélés sont plus certains que les principes mêmes de la raison, les conclusions qu'elle en tire sont, en soi du moins, plus cer-

1, R. P. CocoxMER, Revue Thomiste, Janvier-Février 1903, p. 634-637.

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